Tau Zéro, de Poul Anderson

As-tu déjà entendu parler de Poul Anderson, lecteur ? Non ? Je vais donc m’atteler à te présenter cet auteur, pendant quatre semaines consécutives. Pour ce faire, je vais te présenter et tenter d’analyser quatre de ses œuvres. Et je vais commencer par

Tau Zéro

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Introduction

 

Poul Anderson est un auteur de science-fiction et de fantasy américain né en 1926 et mort en 2001. Il disposait d’une formation de physicien et ses parents étaient Danois. Ces deux informations sont importantes, parce que nous verrons que son métier comme ses origines nordiques ont eu une certaine influence sur ses écrits. Poul Anderson fut un auteur très prolifique, avec des dizaines de romans et de nouvelles, dont la plupart ne sont pas encore traduits en français. À noter qu’il fut également très primé, avec plusieurs prix Hugo, Nebula et Locus, qui sont les trois prix les plus importants. Il obtint également le prix Grand Master en 1997 pour l’ensemble de son œuvre.

Les éditions du Bélial’ s’efforcent toutefois de proposer des traductions de ses œuvres, que les éditeurs dotent de préfaces d’auteur (Michael Moorcock, l’auteur du cycle d’Elric, a par exemple préfacé L’épée Brisée) ou de traducteur (Jean-Daniel Brèque a préfacé Tau Zéro, Trois Cœurs, trois lions et Le Chant du barde) et de notes lorsqu’elles sont nécessaires. Ces éditions se veulent donc assez savantes et nous permettent de découvrir cet immense auteur qu’est Poul Anderson.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Tau Zéro, a été publié en 1970 aux États-Unis et a été traduit en français et publié aux éditions du Bélial’ en 2012 et est disponible au format poche depuis 2015 chez Pocket.

Je vous donne la quatrième de couverture du roman :

« L’aventure ultime : le premier vol habité hors du système solaire…

Terre. XXIIIe siècle. Ils sont cinquante. Vingt-cinq femmes, vingt-cinq hommes. Parmi les meilleurs dans leurs domaines : astrophysiciens, mathématiciens, biologistes, astronavigateurs… Leur mission est la plus sidérante qui soit : rejoindre l’étoile Beta Virginis en quête d’une nouvelle Terre. Ils disposent pour ce faire du plus stupéfiant des vaisseaux, le Leonora Christina, dernier né de sa génération, un navire capable de puiser son énergie au cœur même de l’espace et d’évoluer à des vitesses relativistes…

Un voyage de trente-deux années-lumière. Un voyage sans retour. Et tous le savent. Tel est le prix que sont prêts à payer ces pionniers d’une aire nouvelle… »

On suit donc les astronautes du Leonora Christina dans leur périple, en s’attardant notamment sur Charles Reymont, le « gendarme » du vaisseau, et Ingrid Lindgren, la commandante en second.

Mon analyse va porter sur l’appartenance de Tau Zéro au genre de la hard-science, mais aussi sur la manière dont l’auteur crée un huis-clos tragique dans son roman. Cette deuxième partie va inclure un spoil mineur, je m’en excuse, mais je suis obligé de le faire si je veux pouvoir parler de cet aspect de l’œuvre.

L’Analyse

 

Hard-science au sens strict

 

Tau Zéro appartient au genre de la hard-science, ce sous-genre de la science-fiction dans lequel les auteurs sont en accord avec les connaissances scientifiques de leur époque, c’est-à-dire que même lorsqu’ils créent des situations incroyables (un vol habité au-delà du système solaire en 1970, par exemple), ils les mettent en scène avec les connaissances scientifiques dont ils disposent.

Poul Anderson se sert des théories du physicien Robert Bussard pour alimenter le Leonora Christina, avec les fameux « moteurs Bussard » qui permettent au vaisseau d’atteindre des vitesses proches de celle de la lumière (des vitesses relativistes, donc) en accélérant presque à l’infini en collectant les particules présentes dans l’espace. Les notions scientifiques abordées sont expliquées en détail par le narrateur ou les personnages, ce qui permet aux lecteurs qui ne possèdent pas un fort bagage scientifique (comme moi, par exemple) de comprendre ce qu’ils lisent. Ces théories scientifiques, le collecteur Bussard en tête, rendent possible le voyage habité hors système solaire en réduisant le temps de voyage du vaisseau (qui, s’il ne voyageait à une vitesse approchant celle de la lumière, mettrait des centaines d’années à atteindre son objectif) pour le rendre humainement possible, c’est-à-dire pour le rendre faisable par des hommes et des femmes qui resteront pleinement conscients pendant le voyage et qui pourront peupler le monde qu’ils vont coloniser. Les notions scientifiques permettent à Poul Anderson de créer un voyage spatial titanesque, mais qui garde quand même une dimension humaine.

En effet, le Leonora Christina, en plus d’être un vaisseau qui traverse l’espace à une vitesse folle, est équipé pour son équipage puisse maintenir sa santé physique et mentale. Il dispose en effet de systèmes « anti-sénescence », de recyclage qui permettent d’avoir une nourriture saine et de qualité, des salles d’exercice, des « jardinets » et même des « onirocabines », sortes de dispositifs qui permettent à l’équipage d’imaginer la Terre depuis le vaisseau pour ne pas devenir fou à cause du confinement dans le vaisseau. Le Leonora Christina apparaît comme un genre de vaisseau-monde, c’est-à-dire un vaisseau chargé de transporter son équipage dans un long voyage spatial sans qu’il ait besoin d’hiberner. Le fait que les cinquante personnes présentes dans le vaisseau (25 hommes et femmes) n’aient pas besoin d’hiberner permet également d’aborder le fait que des couples doivent impérativement se former pour coloniser la planète sur laquelle ils arriveront. Vous ne rêvez pas, Tau Zéro est un roman de hard-science qui aborde les relations amoureuses et sociales au sens large.

Mais il les aborde dans un cadre de crise, comme nous allons le voir à présent.

Un huis-clos tragique

 

Je vais être obligé de vous spoil un élément de l’intrigue de Tau Zéro pour pouvoir continuer mon analyse, donc si vous ne voulez pas être spoilé, passez directement au mot de la fin. Sinon, vous aurez été prévenus !

Sur son chemin, le Leonora Christina, qui voyage donc à des vitesses relativistes, rencontre un obstacle qu’il ne peut éviter, une « nébulineuse », qui endommage ses moteurs et condamne l’équipage à accélérer indéfiniment dans l’univers sans presque aucun espoir de retour sur Terre, à mesure que le temps s’écoule de plus en plus vite à l’extérieur du vaisseau, à cause de la relativité (ce qui fait qu’ils voient littéralement la fin des temps arriver). Ils sont par conséquent condamnés à rester dans leur vaisseau qui erre dans l’espace et le temps, ce qui est une situation tragique.

Cette situation permet à Poul Anderson de créer une atmosphère de huis-clos pour développer ses personnages de manière forte, en les plaçant dans une situation de crise. Les personnages de Tau Zéro (Lindgren, Chi-Yuen, Nilsson, Fedorof…) nous sont présentés dans les premiers chapitres, avec leurs qualités, leurs défauts, leur culture et leur spécialité ou leur tâche à bord du Leonora Christina. Les chapitres suivant l’impact avec la « nébulineuse » placent les personnages dans des situations de crise dont ils doivent se sortir, ce qui les fait se développer dans la sphère sociale du vaisseau (les cinquante personnes qui composent l’équipage), mais aussi dans leurs rapports privés aux autres. Nilsson, le scientifique suédois, va par exemple apprendre à dépasser son asociabilité. Tous les personnages ou presque sont développés et individualisés, leurs parcours est souvent très touchant et permet beaucoup d’empathie de la part du lecteur, parce que selon moi, on ne peut être qu’empathique en voyant l’équipage de Tau Zéro constater qu’il s’est passé des millions d’années sur Terre depuis leur départ, ce qui fait que la civilisation en a probablement disparu !

L’un des personnages les plus intéressants de Tau Zéro reste toutefois Charles Reymont, le « gendarme » du Leonora Christina, qui doit gérer les conséquences du choc avec la « nébulineuse » et maintenir l’ordre dans le vaisseau. Pour ce faire, il passe par divers stratagèmes qui vont faire ressembler le vaisseau à une sorte d’état totalitaire (il créé une police, il cherche à faire appliquer le règlement à la lettre, il retire l’horloge qui indique l’année terrestre…). Mais cet état totalitaire est créé uniquement dans le but de faire garder espoir à la population du vaisseau pour qu’elle cherche des solutions et puisse se sortir de l’accélération infinie. Cette fonction de gendarme pèse également sur la conscience de Reymont, qui ne veut pas devenir un « roi » ou un tyran, et qui dispose de peu de soutien parmi les membres de l’équipage. Il est donc un personnage qui est prêt à tout pour maintenir une cohésion dans le Leonora Christina, même à passer pour un tyran (avec les problèmes moraux que cela implique), et je trouve que c’est ce qui fait de lui un personnage intéressant.

Le mot de la fin

 

Tau Zéro est un huis-clos tragique et sentimental, qui se situe dans l’espace grâce à un cadre de hard-science savamment développé par Poul Anderson. Ce cadre permet à la fois de développer des personnages dans une situation de crise, mais également d’explorer certaines notions scientifiques et philosophiques assez profondes, comme notre rapport au temps ou à la civilisation.

Je ne m’attendais pas à apprécier autant ce roman, et pourtant j’ai vraiment adoré ! Je ne peux donc que vous le conseiller.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Blackwolf, Lorkhan, Gromovar,

19 commentaires sur “Tau Zéro, de Poul Anderson

  1. Merci pour ce travail.
    Une petite erreur. Vous écrivez: « ses parents venaient respectivement du Danemark et de la Suède ». Son père, Anton William Anderson, était né aux USA de parents danois et avait, je crois, la double nationalité; sa mère Astrid Hertz Anderson, était danoise. Tous deux se sont connus durant leur jeunesse et se sont retrouvés après la Première guerre mondiale lorsque Astrid Hertz travaillait à la légation danoise de Washington. Rien à voir avec la Suède, donc. (La revue « Bifrost » a publié dans son n° 75 un dossier sur Poul Anderson que j’ai eu le plaisir de diriger.)
    Jean-Daniel Brèque

    Aimé par 2 personnes

      1. Je prends soin de suivre les choses que l’on dit sur les livres que je traduis 😉
        Le Bélial aussi, qui signale votre blog sur son forum et sa page facebook.
        Et je n’en ai pas fini avec Poul Anderson: traduction du 3e volume (sur 5) de « La Hanse galactique » en cours et d’autres projets en perspective.
        JDB

        Aimé par 2 personnes

  2. J’aime bien ce type de romans SF, précurseurs le plus souvent : fondés sur un principe qui semble simple, ils le creusent jusqu’au bout pour essayer d’en atteindre les limites. Et là, clairement, on va très loin…

    Aimé par 1 personne

      1. Pareil. Je commence à prendre du retard sur les rééditions Bélial’ de la Hanse galactique et je rêve de m’acheter leurs deux omnibus de La Patrouille du temps. Quand je serai à jour là-dessus, je m’estimerai heureux^^

        Aimé par 1 personne

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