Dolorine à l’école, de Ariel Holzl

Salut à toi, lecteur. Je t’ai précédemment parlé des deux premiers tomes de la série des Sœurs Carmines, d’Ariel Holzl. Et bien aujourd’hui, je vais te parler du troisième tome,

Dolorine à l’école

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Introduction

 

Avant toute chose, je tiens à remercier chaleureusement et du fond du cœur les éditions Mnémos de m’avoir fait parvenir le roman en avant-première ! Ensuite, je tiens à vous prévenir, puisqu’il s’agit d’une chronique de tome 3, il convient que vous risquez d’être spoilés sur les deux premiers tomes si vous ne les avez pas lus. Je vous conseille donc de les lire ou de lire les articles que je leur ai consacré, puis de revenir ici, parce que je ne peux pas tout réexpliquer sur l’univers créé par Ariel Holzl (mais après tout, vous faites ce que voulez, qui suis-je pour vous donner des ordres?).

Ariel Holzl est un auteur français qui est inspiré par des sources diverses et variées, tels que Tim Burton, Nril Gaiman, la Comtesse de Ségur ou encore Terry Pratchett. À l’heure où j’écris ces lignes, il a écrit la série des Sœurs Carmines (dont les deux premiers tomes ont été chroniqués sur ce blog), et le premier tome, intitulé Le Complot des Corbeaux a obtenu le prix Jeunesse des Imaginales de 2018. Ses romans sont publiés chez Mnémos, dans la collection Naos, destinée à la jeunesse que l’éditeur partage avec les autres membres des Indés de l’Imaginaire, qui sont ActuSF et Les Moutons Électriques. Dolorine à l’école sortira en librairie le 24 Mai.

Petit point pour ceux qui ne connaîtraient pas, les Imaginales sont un festival international se déroulant au mois de mai, durant quatre jours, dans la ville d’Épinal. C’est un festival qui est consacré aux littératures de l’imaginaire, vous l’aurez deviné, et durant lequel sont organisés des conférences et des rencontres avec les auteurs.

Mais revenons aux Sœurs Carmines. Chaque tome de la série adoptait pour personnage point de vue l’une des trois sœurs, Merryvère pour Le Complot des corbeaux, Tristabelle pour Belle de gris, et comme vous vous en doutez, et Dolorine pour… Dolorine à l’école (le titre est assez clair, mais je me suis senti obligé d’expliciter, vous comprenez).

Je vous donne la quatrième de couverture du roman :

« L’école de la vie n’a point de vacances. Même quand on y meurt.

Pour Dolorine Carmine, la rentrée des classes est une bonne occasion de se faire de nouveaux ennemis. Cependant, la fillette n’a pas trop l’habitude de parler avec les vivants. Les fantômes, en revanche…

Dans le pensionnat bizarre où elle a atterri, les spectres manquent pourtant à l’appel. Ont-ils été chassés par les horreurs des environs ? À moins qu’ils ne travaillent au laboratoire de Miss Elizabeth, la nouvelle institutrice ?

Personne ne semble avoir la réponse.

Monsieur Nyx veut tout brûler.

Mais Dolorine reste optimiste : en fouinant partout, elle finira bien par les retrouver !

Un peu de curiosité n’a jamais tué personne… si ? »

Vous l’aurez compris, dans ce troisième tome, le lecteur va suivre Dolorine Carmine alors qu’elle entre au pensionnat dans lequel vont arriver des événements étranges, qui risquent de mettre Grisaille en danger.

Mon analyse se voudra ici assez globale et sans trop de spoilers. Je vous parlerai de l’humour, des références culturelles mobilisées dans le roman, puis des personnages de manière un peu plus profonde, et du propos qu’ils servent.

L’Analyse

 

Humour et références

 

Si vous avez lu les précédents tomes de la série, vous n’êtes pas sans savoir qu’Ariel Holzl pratique un humour noir décapant, et c’est toujours le cas dans Dolorine à l’école. Mais cet humour repose cette fois sur une mécanique assez différente, que je vais tenter de vous expliquer pour vous montrer sa particularité.

Le lecteur des Sœurs Carmines connaissait déjà le personnage de Dolorine pour les apparitions qu’elle fait dans les aventures de ses grandes sœurs, et surtout, pour le « Journal secret et mystérieux » qu’elle tient dans les deux précédents tomes, et qui constituaient déjà une mécanique narrative intéressante, en plus de nous en apprendre plus sur la plus jeune des filles Carmines.

Dans ce troisième tome, Dolorine est à la fois personnage point de vue (le narrateur se place derrière le regard de Dolorine), mais elle tient également son journal. L’humour, souvent noir et teinté d’ironie, vient ici du fait que Dolorine est encore une petite fille de huit ans qui ne comprend pas très bien le monde qui l’entoure de par son innocence (enfin, innocence dans le monde de Grisaille, où des gens s’entretuent pour des raisons aussi diverses que variées, c’est très relatif, mais vous voyez ce que je veux dire) et de sa particularité, qui est de voir les fantômes. Une partie de l’humour du récit s’appuie donc sur le jeune âge du personnage point de vue, puisque Dolorine fait souvent des jeux de mots malgré elle, c’est-à-dire qu’elle essaie de comprendre certains éléments du vocabulaire des adultes en les décomposant pour essayer d’en saisir le sens, avant de trouver une explication qui justifie ce sens. Explication qui est toujours assez similaire au sens du mot ou de l’expression tel qu’on l’entend en tant qu’adultes. Par exemple, Dolorine utilise des expressions issues de « l’arrête-au-Rick », qui sont des « expressions permettant de dire le contraire de ce que l’on pense vraiment », et grâce auxquelles « on peut finir les conversations épineuses en queue de poisson – d’où l’arrête en question ». Ce genre d’humour est à la fois simple et subtil, et permet de capter toute l’innocence de Dolorine et sa certaine perspicacité, et personnellement, cela m’a beaucoup fait rire lors de ma lecture !

À cet humour lié au personnage de Dolorine s’ajoutent un certain nombre de remarques plus ou moins caustiques sur les problèmes de société de Grisaille (sur le « nivellement par le bas » de l’éducation, par exemple) qui peuvent rappeler certains défauts de notre propre monde, mais également un grand nombre de blagues gore, que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.

J’aimerais également mentionner le fait que Dolorine est radicalement différente de ses sœurs. Là où Merryvère est la moins étrange et Tristabelle la plus… égale à elle-même, Dolorine est dotée d’une sensibilité bien particulière de par sa personnalité innocente, le fait qu’elle se pense comme héroïne de sa propre histoire, son sang de Sépulcre, et surtout, sa relation avec Monsieur Nyx, son énigmatique peluche. Tous ces éléments font de Dolorine un personnage assez particulier et très intéressant, qui se différencie énormément des personnages de ses sœurs. J’en profite pour souligner que certains agissements du personnage de Dolorine (le fait qu’elle lise beaucoup, qu’elle tienne un journal et qu’elle veuille faire « quelque chose où on écrit beaucoup, beaucoup ») créent une sorte de mise en abîme. Pour rappel, une mise en abîme est une technique qui permet de mettre en scène une œuvre dans une autre œuvre. La manie d’écrire beaucoup et le fait qu’elle cherche de bonnes histoires de Dolorine peuvent alors rappeler… le métier d’écrivain, tout simplement !

Le roman d’Ariel Holzl s’appuie également sur des références culturelles très variées qui contribuent au propos du roman (auquel je reviendrai plus bas), et qui ajoutent à l’originalité et la cohérence de l’univers de Grisaille, qui est d’une grande originalité, selon moi. Dolorine à l’école, en plus des habituelles références gothiques et fantastiques de l’univers d’Ariel Holzl, va aussi emprunter des éléments de steampunk et de science-fiction avec les fameux « automates » de la Maison Forge-Rage, le lecteur croisera un Kraken, et surtout (et accrochez vous bien lors de votre lecture), les thèmes du communisme, de la lutte contre la mort, et de l’invasion zombie. Alors premièrement, non, je ne plaisante pas, et deuxièmement, oui, les trois à la fois, mais je ne vous en dirai pas plus.

Je terminerai cette partie en mettant l’accent sur les trouvailles typographiques mises en œuvre dans le roman, avec le journal de Dolorine et celui de son institutrice, Miss Elizabeth (dont je vous reparlerai un peu plus bas), l’exposé des élèves de la classe de la jeune Carmine et le fait que le narrateur (ou Monsieur Nyx? Ou Dolorine elle-même ?) semble reprendre Dolorine dans certains passages. Ces éléments typographiques, en plus de donner de l’originalité au roman, permettent de saisir certains détails implicites de la narration.

Et c’est sur cet implicite que je vais m’attarder maintenant, mais pas que.

Implicite et messages du roman

 

Avant de continuer, il va me falloir définir l’implicite. Je vous préviens également que cette partie peut être sujette à des spoils qui restent mineurs, mais tout de même, si vous ne souhaitez pas être spoilés sur certains éléments de l’intrigue, vous pouvez passer à la conclusion.

L’implicite désigne, selon le dictionnaire Wiktionary, quelque chose qui « est contenu dans un discours, dans une clause, dans une proposition, non pas en termes clairs, exprès et formels, mais qui s’en tire naturellement par induction, par déduction et par conséquence. ». Si je reformule, l’implicite désigne un ou plusieurs éléments qui ne sont pas clairement évoqués dans un contexte donné, et qu’il appartient au lecteur (en littérature) de trouver ou de reconstituer lui-même à partir des éléments dont il dispose et son intuition.

Dans Dolorine à l’école, Ariel Holzl utilise l’implicite comme un moyen pour traiter certains des thèmes qu’il aborde dans son roman, mais aussi pour développer son univers et donner des révélations sur ses personnages. En effet, l’auteur évoque la mystérieuse neuvième famille des « Amécrins » à partir des recherches de Miss Elizabeth et de son journal, l’exposé des camarades classe de Dolorine nous en apprend plus sur la véritable nature de Monsieur Nyx, les relations entre les élèves de la classe de Dolorine et celle qu’ils entretiennent avec leur institutrice nous en apprend plus sur les conflits entre les Huit familles nobles de Grisaille, mais également comment le progrès scientifique est perçu dans un univers comme celui d’Ariel Holzl. L’implicite permet à l’auteur de donner énormément d’éléments sur son univers et d’aborder des thèmes très matures dans un roman destiné à la jeunesse, ce qui fait qu’un public adulte et averti peut tout à fait lire Dolorine à l’école, qui brille autant par son humour que les thèmes qu’il aborde.

Thèmes, qui, je le répète, sont très sérieux et matures, et qui sont majoritairement portés par les deux antagonistes du roman, Miss Elizabeth l’institutrice de Dolorine, et Lennie une rapiécée (des travailleurs zombies employés par la Maison Sépulcre) mystérieusement ramenée à la conscience dans sa non-vie. Les deux personnages cherchent à combattre la mort, Miss Elizabeth en détruisant presque littéralement la notion de mort en mettant en œuvre des moyens scientifiques de la vaincre grâce à des substances chimiques, et Lennie en mettant tout le monde à égalité devant la mort en… tuant tout le monde, pour ensuite ramener ses victimes dans sa non-vie consciente. Ces deux personnages d’antagonistes sont donc assez amoraux (ils ne saisissent littéralement pas la notion de morale, comme cette chère Tristabelle), puisque l’une n’hésite pas à tuer parce qu’elle a dans l’idée qu’elle peut tuer la mort et donc ressusciter ses victimes, et l’autre parce qu’elle pense qu’elle doit avant tout tuer toute la population pour parvenir à ses fins, mais surtout (cela s’applique notamment à Miss Elizabeth), ils veulent faire le bien, et comme le souligne Dolorine, « les méchants qui vous veulent le plus grand bien sont vraiment les pires », parce que vous le verrez, Miss Elizabeth (et Lennie, dans une certaine mesure) sont dépeintes en tant que personnages humains, avec des émotions et des ambitions, et pas en tant que méchants monolithiques qui veulent dominer le monde , ce qui est le cas d’un personnage dont le complot passera complètement à la trappe dans le roman, mais je ne vous en dirai pas plus.

Les personnages sont donc complexes et comme souvent chez Ariel Holzl, caractérisés par un idiome, c’est-à-dire un langage et une manière de parler qui leur est propre, ce qui permet de mieux se les représenter.

Je voudrais terminer cette chronique en soulignant l’élément, qui pour moi, donne toute sa puissance au roman d’Ariel Holzl. Cette puissance réside non seulement dans son personnage point de vue atypique mais attachant, mais aussi, et surtout, sur l’impact que possède la perception de ce personnage point de vue, c’est-à-dire une enfant plus ou moins innocente et étrange sur les thèmes abordés et ce les événements qu’elle vit. Cette perception créé une sorte de décalage entre ce que Dolorine voit ou vit et ce qu’elle raconte au lecteur à travers le narrateur, à la fois sans aucun filtre (parce qu’on est à Grisaille) et avec un filtre (celui de l’enfance). Cela peut faire de Dolorine une narratrice qui n’est pas fiable (à l’instar de Tristabelle dans Belle de gris), pas à cause de ses problèmes moraux, mais plutôt à cause de son jeune âge, et étrangement, je trouve que c’est ce qui le roman particulièrement intéressant et drôle.

Le mot de la fin

 

Dolorine à l’école constitue un excellent troisième tome à la série des Sœurs Carmines. Ariel Holzl y met en scène une narratrice attachante en la personne de Dolorine Carmine, tout en abordant des thèmes complexes et matures avec un humour parfois ravageur. Il me sera très difficile de savoir quel tome de cette série je préfère entre Belle de Gris et celui-ci, tant leurs personnages principaux sont particuliers et attachants à la fois. J’ai également lu quelque part que l’auteur préparait un roman de Dark Fantasy destiné à un public plus adulte, et vraiment, j’ai hâte de voir ça.

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3 commentaires sur “Dolorine à l’école, de Ariel Holzl

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