Les Ferrailleurs du cosmos, d’Eric Brown

Salutations, lecteur. Les pulps ont le vent en poupe, ces derniers temps, tu ne trouves pas ? Aujourd’hui, je vais te parler d’une œuvre qui va te montrer que l’esthétique pulp peut servir bien d’autres visées que le divertissement.

Les Ferrailleurs du cosmos, d’Eric Brown

 

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Introduction

 

Eric Brown est un auteur de science-fiction britannique né en 1960. Il a remporté deux fois le British Science-Fiction Award, en 1990 et 2001 pour deux de ses nouvelles. C’est un auteur qui est malheureusement peu traduit en français, puisque l’œuvre dont je vais vous parler aujourd’hui, Les Ferrailleurs du cosmos, est le premier recueil de l’auteur publié en français depuis… 1998, c’est à dire depuis 20 ans (ma naissance aurait-elle dissuadé l’édition française de publier cet auteur ? Hum…), exception mise à part des nouvelles publiées dans la revue Bifrost des éditions du Bélial’, que l’on peut retrouver dans ce recueil.

Avant de continuer, j’aimerais préciser que Les Ferrailleurs du cosmos est ce qu’on appelle un fix-up, c’est-à-dire un recueil de nouvelles qui forment un roman (c’est d’ailleurs précisé par Olivier Girard dans l’avant-propos du recueil). Ne vous étonnez donc pas si à la lecture de cette chronique, vous me voyez utiliser les termes « roman », « recueil » ou « fix-up ». Ce ne sont pas des erreurs, puisqu’un fix-up est à la fois un roman et un recueil de nouvelles.

Les Ferrailleurs du cosmos a donc été publié aux éditions du Bélial’, dans la collection Pulps. Cette collection a pour but de publier de la SF dite (et ce n’est en aucun cas un jugement de valeur de ma part) de divertissement, à l’image des pulps, ces fameux magazines de littérature soi-disant populaire des années 1920-1950 aux États-Unis qui ont contribué à l’essor de la science-fiction et de la fantasy en faisant connaître des auteurs comme H. P. Lovecraft, Clark Ashton Smith, ou encore Isaac Asimov. La collection Pulps du Bélial’ a donc pour but de publier des œuvres méconnues ou inédites en France de cette littérature pulp, avec par exemple la série Capitaine Futur de Edmond Hamilton (qui a donné Capitaine Flam en France), ou le roman Les Vandales du Vide de Jack Vance. Les deux œuvres citées précédemment sont des œuvres des années 1940-1950, et entrent donc pleinement dans la catégorie des pulps, mais ce n’est pas vraiment le cas des Ferrailleurs du cosmos, historiquement parlant du moins, puisque les récits du recueil ont tous été publiés en ce début de 21ème siècle, entre 2007 et 2017. Mais vous verrez lors de votre lecture qu’Eric Brown a beaucoup emprunté aux pulps, et c’est ce qui rend tout à fait pertinente et légitime la parution de ce recueil dans la collection Pulps.

Mon analyse portera sur l’aspect néo-pulp du recueil, puis des thématiques sérieuses qu’il aborde. Cette dernière partie sera beaucoup plus longue que la première. Comme à chaque fois que je vous parle d’un recueil, il s’agira de rendre compte de l’oeuvre d’une manière générale et non pas d’analyser chaque nouvelle une à une.

L’Analyse

 

Néo-pulp

 

Les Ferrailleurs du cosmos constitue une très bonne prolongation de la SF de l’âge d’or. En effet, les récits qui composent le recueil sont souvent orientés vers l’action, avec des combats au blaster laser, des courses-poursuites avec des robots, l’exploration de l’espace, et beaucoup de rebondissements en tout genre. Tous ces éléments rappellent les récits de space-opera de l’époque des pulps, dans lesquels les péripéties se multipliaient pour les personnages.

Les personnages visitent de nombreuses planètes (Altaïr III, Oblomov, Manexa, Bokota, Nova Charon, Sérimion…) et rencontrent des espèces extraterrestres ( les Dénébiens, les Kha, les Manexiens, les Schloken, les Kreath, les Jaykanderiens). Les planètes et les extraterrestres sont décrits dans leurs apparences et leurs coutumes, qui sont souvent originales et créent une véritable altérité par rapport aux personnages terriens, cela peut d’ailleurs rappeler Jack Vance (qui décrit avec beaucoup de détails les espèces extraterrestres de ses romans), mais dans un autre registre. Cette multiplication des lieux et des personnages peut également rappeler les pulps.

Enfin, la tonalité de surface (et j’insiste sur l’expression de surface, parce que vous verrez qu’elle peut être largement nuancée) paraît assez légère et joyeuse, avec quelques touches d’humour, et des personnages roublards et bourlingueurs mais pas foncièrement mauvais. Mais cette tonalité est en fort contraste avec les thèmes et les réflexions abordées par l’auteur.

Des réflexions sur l’humanité et sur le futur

 

Eric Brown reprend admirablement l’esthétique et les codes des pulps, tout en abordant des thèmes matures et profonds, que l’on retrouve souvent plus dans la science-fiction dite sérieuse que dans la science-fiction dite de divertissement.

Cet aspect sérieux se ressent notamment dans le traitement des émotions des personnages, avec notamment le personnage principal du fix-up, Ed, qui est également le personnage point de vue, à travers une narration à la première personne. Ed raconte ses aventures au lecteur, sans omettre aucun détail sur les émotions qu’il ressent, ce qui donne une grande force et une authenticité à certaines séquences, dans « Essai à froid » ou dans les dernières nouvelles, par exemple. Ed est un personnage très attachant, et son amour pour un autre personnage central du recueil, Ella, est fondamental.

Ella est en effet centrale pour Les Ferrailleurs du cosmos, puisque c’est à travers ce personnage qu’Eric Brown aborde la plupart des thèmes sérieux de son recueil. Elle est une Intelligence Artificielle (ou IA) implantée dans un corps humain cultivé biologiquement. Ella a donc l’apparence d’une humaine, mais n’en est pas réellement une, alors qu’elle adopte parfois un comportement tout à fait humain, avec des émotions et de l’empathie. La problématique de l’humanité d’Ella s’observe dans l’opposition entre Ed qui considère Ella comme une égale, capable de ressentir des émotions et Karrie qui la méprise parce qu’elle ne la considère que comme une machine ou un outil incapable de ressentir quoi que ce soit (elle pense que ce qu’Ella ressent est faux). Tout l’intérêt et la complexité du personnage d’Ella reposent sur le fait qu’elle est effectivement une IA qui réagit parfois en tant que telle, tout en cherchant à s’humaniser, à « apprendre » les émotions, même si elle en perçoit le danger (elle va même jusqu’à se réinitialiser pour effacer ses sentiments). Ella est donc à la fois un personnage humain et non-humain, une sorte d’entre-deux qui semble faire office de frontière entre ce qui est humain et ce qui ne l’est pas.

Le personnage d’Ella permet donc le questionnement sur ce qui définit l’humanité ou les émotions, notamment si elles relèvent de l’inné ou de l’acquis. L’auteur semble s’orienter vers cette deuxième solution, puisqu’Ella devient de plus en plus humaine au fil des récits, elle fait preuve d’empathie dans plusieurs nouvelles du recueil, notamment « Essai à froid », «  Droit de sauvetage », « L’âme de la machine »), elle ressent de la colère ou de l’amour (dans « Incident sur Oblomov » ou « Essai à froid »), mais elle reste parfois mécanique, puisqu’elle ne comprend pas l’humour ou le second degré. Elle prend « tout au pied de la lettre », comme dit Karrie. À noter que la question de l’empathie et des sentiments est traitée très en profondeur dans « Exorciser ses fantômes », que j’ai réellement trouvée magnifique.

Le statut des IA dotées d’une conscience est donc largement discuté. Sont-elles les égales des humains ? Sont-elles inférieures ? Supérieures, puisqu’elles sont capables d’effectuer des tâches complexes que les humains ne peuvent pas accomplir (c’est souligné à de nombreuses reprises dans le texte) ? Le recueil pose également la question de la légitimé de considérer des entités conscientes comme des esclaves ou de simples outils, ce qui donne beaucoup à réfléchir parfois.

Eric Brown met également scène les concepts « d’anthropocentrisme » et de « spécisme » dans Les Ferrailleurs du cosmos. Pour rappel, l’anthropocentrisme est le fait de juger une espèce ou une culture selon des critères purement humains (par exemple, on trouve horrible que la femelle mante religieuse tue et dévore son mâle parce que ce sont des choses qui sont impensables dans notre société), et le spécisme, c’est ce que j’appelle personnellement (et arrêtez-moi si je me trompe) le racisme inter-espèces (par exemple, si l’espèce humaine rencontre des extraterrestres, certains discrimineront ces extraterrestres, et ce sera donc du spécisme). Ces concepts sont parfaitement adaptés à un univers dans lequel de nombreuses formes de vie intelligentes et non-humaines ont été découvertes. Ces formes de vies extraterrestres sont radicalement différentes des humains, avec par exemple les Jaykanderiens qui cultivent leur vaisseau et peuvent être trois à partager le même cerveau, les Kha qui sont des sortes d’insectes mécaniques géants qui pompent la vie des planètes, les Schloken qui sont des crevettes géantes qui font la guerre, et des anciennes et mystérieuses civilisations comme les Kreath ou les Manexiens, qui ont laissé des vestiges incompréhensibles ou presque pour les humains. Les personnages humains doivent donc faire attention à ne pas appréhender de manière trop humaine ou anthropocentrée la culture extraterrestre, qui peut se révéler complètement autre et étrangère aux concepts créés par les humains. À ce titre, le fix-up est en quelque sorte une leçon de tolérance et propose des pistes de réflexion sur la manière dont l’Homme devra réfléchir s’il rencontre des formes de vies complètement différentes de lui-même.

Le recueil critique parfois la religion de manière assez violente (« Incident sur Oblomov », « Droit de sauvetage », « En dépit des apparences » et « Exorciser ses fantômes » d’une certaine façon). L’auteur montre les dangers et les dérives des religions dans une ère spatiale, dans laquelle elles sont en contact avec des technologies très avancées, avec des IA qui sont des prophètes, des moines qui entrent en contact avec des extraterrestres alors qu’ils recherchaient Dieu dans l’espace, par exemple.

Enfin, Eric Brown aborde des thématiques philosophiques telles que la conscience, l’existence de l’âme, ou le rapport à la mort, dans les nouvelles  Exorciser ses fantômes », « L’Exode des manexiens » mais aussi « Fin de partie », « Essai à froid » et « l’âme de la machine ». Ces trois derniers posent également la question de la pluralité identitaire inhérente aux IA. Si une IA fait des sauvegardes d’elle-même, qui et que sont les copies  ? Y a t-il une « vraie » IA parmi les copies ? Toutes ces questions trouvent une piste de réflexion dans les nouvelles du recueil.

Le mot de la fin

 

Sous couvert de récits très pulps, Eric Brown aborde des thèmes bien plus profonds et matures qu’il n’y paraît dans Les Ferrailleurs du cosmos, reliant ainsi la littérature SF dite de divertissement et celle qui est dite sérieuse. J’ai vraiment adoré, et j’espère sincèrement que les autres récits d’Eric Brown seront également publiés en France !

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