L’Ombre du pouvoir, de Fabien Cerutti

La Fantasy française regorge d’œuvres et d’auteurs qui gagneraient à être plus connus, lecteur. Le roman dont je vais te parler aujourd’hui appartient à cette catégorie.

L’Ombre du pouvoir, premier tome de la série du Bâtard de Kosigan, de Fabien Cerutti

 

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais remercier l’auteur, que j’ai eu le plaisir de rencontrer au Salon du Livre de Paris de cette année 2018, sur le stand de Mnémos, et avec qui j’ai beaucoup discuté !

Fabien Cerutti est un auteur de fantasy français. En parallèle de sa carrière d’auteur, il est professeur agrégé d’histoire, et vous verrez que cela se ressent dans ses récits. Il a pour l’instant publié quatre romans aux éditions Mnémos. Ces quatre romans forment la série du Bâtard de Kosigan (ou du moins, le premier cycle de ses aventures, comme il l’a dit dans une récente interview pour Actusf), avec, dans l’ordre, L’Ombre du pouvoir, Le Fou prend le roi, Le Marteau des sorcières et Le Testament d’involution, initialement parus entre 2014 et 2018. La série a par la suite été reprise en poche dans la collection FolioSF de Gallimard.

Vous l’aurez compris, L’Ombre du pouvoir est le premier tome de la série du Bâtard de Kosigan. Je chroniquerai sans aucun doute les suivants, parce que cette série m’a vraiment tapé dans l’œil. Mais avant de vous expliquer pourquoi, voici la quatrième de couverture de ce premier tome :

«  Le chevalier assassin, Pierre Cordwain de Kosigan, dirige une compagnie de mercenaires d’élite triés sur le volet. Surnommé le « Bâtard », exilé d’une puissante lignée bourguignonne et pourchassé par les siens, il met ses hommes, ses pouvoirs et son art de la manipulation au service des plus grandes maisons d’Europe.

En ce mois de novembre 1339, sa présence en Champagne, dernier fief des princesses elfiques d’Aëlenwil, en inquiète plus d’un. De tournois officiels en actions diplomatiques, de la boue des bas fonds jusqu’au lit des princesses, chacun de ses actes semble servir un but précis.

À l’évidence, un plan de grande envergure se dissimule derrière ces manigances. Mais bien malin qui pourra déterminer lequel… »

Le lecteur suit donc le fameux Bâtard de Kosigan, dans un 14ème siècle français alternatif où l’on peut trouver des créatures surnaturelles, mais également son descendant, Kergaël de Kosigan, qui vit dans un 19ème siècle rationnel où elles ont mystérieusement disparu, qui part sur les traces de son ancêtre.

Mon analyse portera d’abord sur l’univers alternatif que l’auteur met en place, puis sur le personnage du Bâtard. Je vous préviens aussi que mes chroniques (celle-ci incluse) deviendront probablement de plus en plus touffues, parce qu’elles me servent en quelque sorte d’entraînement à la rigueur universitaire dont j’aurai besoin en Master.

L’Analyse

Un univers et une Histoire alternative

 

Le tome inaugural du Bâtard de Kosigan nous présente un monde alternatif médiéval, avec des créatures issues du bestiaire de la fantasy, telles que des Elfes, des ogres, Aes Sidhes, des « Changesang » par exemple, et de la magie pratiquée par ces espèces, mais aussi par les humains. Ce mélange ancre donc le roman dans le genre de la fantasy historique, qui prend appui sur des faits historiques pour les mêler à des éléments de fantasy (ou qui créé des mondes très inspirés par certaines périodes). Le roman nous présente aussi une époque assez semblable au 19ème siècle de notre Histoire, avec un développement de l’industrie et de la science, et surtout, une absence de surnaturel. Nous avons donc deux personnages point de vue, Pierre Cordwain de Kosigan (dont le nom évoque un certain Corwin?) pour le Moyen-âge alternatif, et son descendant, Kergaël de Kosigan, ou Michaël Konnigan.

Il est important de noter que l’histoire des deux personnages nous est donnée de deux manières différentes. En effet, le point de vue du Bâtard nous est donné à travers ses mémoires, écrites au présent et qui décrivent sa vie de mercenaire, avec des intrigues de cour, des tournois, des combats et de l’espionnage, tandis que le point de vue de Kergaël nous est donné à travers des lettres qui dépeignent ses recherches sur son ancêtre et l’absence de surnaturel à son époque, qui le conduisent à découvrir de plus en plus de mystères sur le Bâtard et sur l’Histoire entière. Personnellement, ce mélange de points de vue m’a plu, parce que le roman mélange dans la forme des mémoires (donc une sorte d’autobiographie) et un roman épistolaire (un roman par lettres), deux formes romanesques qui sont assez rares dans la Fantasy, il me semble (certes moins pour les mémoires, mais tout de même).

Dans le monde médiéval dépeint par l’auteur, les « peuples anciens » et leur magie commence à s’affaiblir ou à disparaître dans les cas les plus extrêmes. Il est souligné à plusieurs reprises que les Elfes « s’affaiblissent de plus en plus », que de nombreuses créatures magiques ont disparu ou sont en voie de disparition (« il ne doit plus rester que trois ou quatre dragons vivants de par le monde […], les larmes de licornes ou les serres d’aigles-lions se font de plus en plus rares, quant aux cornes des galroks[31] d’Antalaya, elles sont devenues littéralement introuvables depuis au moins dix ans. »), ce qui fait que certains sortilèges ne peuvent plus être lancés faute d’ingrédients ou de perte de connaissances, et certains peuples ont été carrément plus ou moins exterminés par l’église catholique et son Inquisition, tels que les « Changesang ». Le roman nous montre donc une opposition très claire entre le paganisme, représenté par tous ces « peuples anciens », et le christianisme qui cherche à les supplanter à force de lois qui les oppriment, ou de « croisades noires » qui visent à les détruire. Le monde dans lequel vit le Bâtard est donc en perdition et en pleine mutation, avec une Surnature sur le déclin, qui cherche à survivre, et qui peut encore tirer son épingle du jeu, vous le verrez lors de votre lecture. J’ai l’impression (et je risque de vous en parler plus en détail pendant ma première année de Master) que la Fantasy nous présente de plus en plus de crises écologiques ou ce qui s’y apparente depuis quelques années, et L’Ombre du pouvoir nous le montre bien. Ce monde médiéval s’oppose, d’une certaine manière, à celui de Kergaël, où la science, la rationalité, et surtout l’Histoire ne laissent pas de place à ce qui peut passer pour de la fiction (Kergaël aura bien du mal à croire que son ancêtre côtoyait des Elfes et pouvait guérir de presque n’importe quelle blessure). On peut voir dans cette opposition un antagonisme entre un monde ancien et un monde nouveau, ou un antagonisme entre les légendes et l’Histoire, tour à tour représentés par l’une et l’autre des époques que l’on découvre dans le roman.

Les peuples non-humains du roman sont assez variés (Elfes, ogres, Changesangs, nains, gobelins, Aes Sidhes, Djinns…) et différenciés les uns des autres par leurs apparences respectives, mais également par leurs capacités, leurs coutumes, leur langue, leur histoire, leurs traditions, leurs spécialités, ainsi que leur place dans la géopolitique. Ainsi, les Elfes d’Aëlenwil gouvernent la Champagne et cherchent à rester indépendants du royaume de France, profondément catholique et par conséquent anti-peuples anciens. Fabien Cerutti parvient à intégrer les peuples anciens aux intrigues et alliances politiques de son roman, ce qui est symbolisé par le enjeux autour de la Champagne, avec des jeux de pouvoir et de manipulations complexes, que je ne vous dévoilerai pas en détails, mais croyez-moi, vous serez sans doute surpris !

L’Ombre du pouvoir met également des personnages historiques en scène, avec par exemple le prince Edward d’Angleterre, surnommé le « Prince Noir », Guillaume le Maréchal, le sénéchal du roi d’Angleterre, qui rencontrent des personnages vraisemblablement inventés par l’auteur, tels que le Bourguignon Gérard d’Auxois (j’ai tenté de vérifier pour beaucoup de personnages, mais je ne suis pas certain d’avoir été très précis, aussi je ne cite que cet exemple). L’Histoire se mêle ainsi aux éléments de fantasy pour créer un récit surprenant, avec des manipulations qui peuvent même berner des princes. Le Moyen-âge et ses pratiques, avec les tournois et les banquets notamment, sont ainsi inclus à la narration, et c’est ainsi l’occasion de voir des hommes à tête de lion et des Elfes faire des joutes contre des chevaliers humains, pour ensuite festoyer dans un château elfique, et croyez-moi, ça en vaut le détour !

Pierre Cordwain de Kosigan

 

Que les choses soient claires, je ne pouvais pas ne pas vous parler de Pierre Cordwain de Kosigan, le personnage principal de la série. Laissez-moi vous expliquer pourquoi.

Le Bâtard de Kosigan est en effet un personnage intéressant. C’est une sorte d’anti-héros ou en tout cas un personnage qui se contrefiche d’être héroïque, et qui ne présente en tout cas pas certaines caractéristiques des héros dits conventionnels. Il est très calculateur, prévoit absolument toutes ses actions, et cherche toujours à en tirer des bénéfices ou des avantages. C’est un personnage dont les prises de parole, la posture et les agissements sont calculés pour produire les effets qu’il souhaite sur ses interlocuteurs (il le soulève à de nombreuses reprises dans le texte), et qui a donc toujours des plans en tête, qu’il sait adapter au gré des situations dans lesquelles il se retrouve. Cet aspect calculateur se retrouve notamment dans le fait qu’il dit « jouer à un grand jeu d’échecs invisibles », mais aussi dans son cynisme, puisqu’il apparaît très détaché d’un grand nombre de valeurs morales. Pierre Cordwain de Kosigan se distingue donc par son aspect calculateur, son cynisme, mais aussi sa roublardise, à l’image de certains personnages de Jack Vance (et il est vrai que la roublardise caractérise un certain nombre de personnages de cet auteur), dont Fabien Cerutti revendique l’influence, mais ce n’est pas tout, même si le caractère du Bâtard peut déjà largement vous conquérir lors de votre lecture.

Le Bâtard de Kosigan est également entouré de mystères. Comment peut-il se régénérer de blessures assez graves (comme se faire éventrer, par exemple) alors qu’il n’est qu’un être humain ? D’où vient-il « véritablement » ? Et surtout, comment son testament est-il parvenu jusqu’à Kergaël, son descendant (personnellement, j’ai déjà une idée, mais je ne vous en dirai pas plus) ? Toutes ces questions sont laissées en suspens par l’auteur, et trouveront sans doute des réponses dans les tomes suivants.

Pierre Cordwain de Kosigan possède également une part d’ambiguïté, avec son passé et son travail assez sombres (c’est un bâtard exilé et un mercenaire qui travaille pour le compte des grands princes), mais il possède tout de même un certain sens moral, puisqu’il ne tue que lorsqu’il le juge nécessaire (il le dit même de manière explicite dans le roman) et il respecte énormément les membres de sa compagnie, qu’il appelle sa « meute ». Les personnages de sa compagnie sont d’ailleurs eux aussi intéressants, avec par exemple la Changesang Dùn qui provoque et titille souvent le Bâtard sur ses appétits sexuels, ou le jeune Edric, engagé par Kosigan parce qu’il connaissait bien son père (entre autres). Le personnage de Kosigan n’est donc pas mauvais (au sens moral du terme), mais reste très éloigné d’un personnage de héros, et c’est ce qui fait le sel de ce personnage.

Le Bâtard fait aussi parfois preuve d’un humour assez noir, et ses mémoires expriment parfois un point de vue assez comique par rapport à son vécu (notamment son rapport au Prince noir d’Angleterre), avec des blagues sexuelles, de la moquerie, et même une pointe d’autodérision, et cela prête souvent à rire !

Le mot de la fin

 

L’Ombre du pouvoir est un très bon tome inaugural d’une série qui semble très prometteuse (et dont je lirai les tomes suivants, forcément). Fabien Cerutti nous dépeint un monde médiéval alternatif qui se mêle à l’Histoire et se confronte à un futur mystérieux, dans lequel Kergaël de Kosigan enquête sur son illustre ancêtre et sur la manière dont le surnaturel a disparu, avec beaucoup de gouaille !*

J’ai également chroniqué les tomes suivants de la série, intitulés Le Fou prend le roiLe Marteau des sorcières, et Le Testament d’Involution.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Dionysos, Stelphique, Aelinel, Apophis, Blackwolf, Célindanaé, Lianne, L’Ours Inculte, Xapur, Portdragon, Ogrimoire, Phooka, MarieJuliet, Dup, Joyeux Drille

9 commentaires sur “L’Ombre du pouvoir, de Fabien Cerutti

  1. Le tournoi est pour moi l’un des meilleurs moments du livre. J’avais par contre eu du mal avec l’alternance des époques, préférant largement la partie médiévale à la plus récente. Avoir incorporé des races comme les Elfes et autres était une excellente idée et le personnage principal est très bien travaillé.
    Belle chronique l’ami.

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  2. Une petite remarque : dans la conception moderne et anglo-saxonne du roman épistolaire, l’auteur n’est pas obligé de se limiter à des lettres, et il peut donc tout aussi bien utiliser un journal intime, des mémoires, des SMS, des e-mails, des coupures de journaux, des enregistrements audio, etc. Donc, de ce point de vue là, ce tome 1 est intégralement épistolaire.

    Sinon, le changement de paradigme entre monde ancien, campagnard, artisanal, superstitieux / surnaturel païen, et monde nouveau, chrétien ou laïc selon les cas, citadin, industriel, rationnel et scientifique, ce n’est pas nouveau en Fantasy, loin de là. Cf Tolkien, Gemmell et Marion Zimmer Bradley.

    Aimé par 1 personne

    1. Effectivement, pour la conception épistolaire, je ne savais pas du tout, merci beaucoup de cette précision ! 🙂
      Et pour ta deuxième remarque, je ne savais malheureusement pas non, n’ayant pas encore lu ces auteurs ^^ » Tu m’en vois désolé !
      Mais en Fantasy française, c’est assez nouveau quand même, non ?
      En tout cas, merci pour tes précisions 🙂 !

      Aimé par 1 personne

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