Corps-Machines et rêves d’anges, d’Alain Bergergon

La science-fiction québécoise, lecteur. En as-tu déjà lu ? Quelle que soit ta réponse, aujourd’hui, dans Exhumation , je te fais découvrir un auteur de SF québécois un peu trop oublié à mon goût. 

Corps-machines et rêves d’anges, d’Alain Bergeron

 

corps-machines

 

Introduction

 

Alain Bergeron est un auteur de science-fiction québécois né en 1950. Il travaille également comme secrétaire général du Conseil de la science et de la technologie au Gouvernement de Québec (et ça, c’est plutôt classe), et rédige également des chroniques pour la revue Solaris (une revue spécialisée dans la SF et le fantastique, qui existe depuis… 1974, ce qui fait d’elle la doyenne des magazines de SF).

Malgré sa production littéraire restreinte (ne voyez là aucun jugement de valeur, c’est simplement un état de faits), puisque ses derniers récits datent de 2005, Alain Bergeron a gagné de nombreux prix, notamment pour ses nouvelles. Il est en effet quatre fois détenteur du prix Boréal, trois fois du prix Aurora, et a également reçu en 1998 le Prix Jacques Brossard de la science-fiction et du fantastique (un équivalent de notre Grand Prix de l’Imaginaire?) pour le recueil dont je vais vous parler aujourd’hui, Corps-machines et rêves d’anges. Correction. Pour la première édition du recueil dont je vais vous parler aujourd’hui.

En effet, le recueil Corps-machines et rêves d’anges a été publié une première fois en 1997 au Canada, aux éditions Vents d’Ouest, dans une version qui comportait treize nouvelles. La seconde version du recueil (celle que j’utilise pour ma chronique), date de 2008 et a été publiée par Les Moutons Électriques, dans une collection encore jeune à cette époque, « La Bibliothèque Voltaïque ». Cette version diffère de la précédente, puisque le sommaire comporte dix-sept nouvelles (certaines ont été corrigées, d’autres sont différentes), et une préface d’Elisabeth Vonarburg, une autrice de science-fiction québécoise. Toutes ces informations sont disponibles sur la page noosfere du recueil.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Quatrième volume de la « Bibliothèque voltaïque », nouvelle collection anthologique des classiques modernes des littératures de l’imaginaire. Ce volume réunit pour la première fois l’ensemble des nouvelles de l’auteur.

L’Oiseau-rat vole dans le silence avec appétit, tandis que les Endormis captent la sagesse des hommes. Sur Vénus, le regard des crabes cherche à percer les nuages couleur soufre. Ailleurs, les âmes de fidèles défunts reçoivent dans le parloir de leur Mémosaulée ; des savants byzantins se questionnent sur le cours de l’histoire ; un fouilleur de lumière explore le secret des congrégats. On trouve aussi des anges cannibales et des elfes agonisants, des cyborgs fous et des vers télépathes, des systémoins et des psystèmes, et bien d’autres bêtes, créatures et machines qui hantent la Cité-basse ou le Parc d’Azraël ou encore ce petit jardin d’eaux qui est au milieu de l’univers. Ainsi sont les mondes imaginés par Alain Bergeron, l’un des auteurs phare de la science-fiction canadienne de langue française ; des mondes parallèles ou surréalistes, futurs ou conditionnels, emplis de sciences nouvelles et de rêveries technologiques. Dix-sept nouvelles hors-normes, contées d’une voix lucide et poétique. »

Comme à chaque fois lorsque je chronique un recueil, je ne traiterai pas chaque nouvelle séparément. J’essaierai plutôt de vous donner une vision d’ensemble du recueil, en évoquant d’abord l’inventivité d’Alain Bergeron, puis les thématiques qu’il aborde. Vous comprendrez également que je ne puisse pas donner beaucoup d’éléments d’intrigue, puisque la plupart des nouvelles comportent une intrigue dite « à chute », qui ne doit en aucun cas être dévoilée.

L’Analyse

 

Une inventivité de fond et de forme

 

Les nouvelles de Corps-machines et rêves d’anges sont inventives, que ce soit sur des questions de forme ou de fond.

Alain Bergeron dépeint dans chaque nouvelle des mondes uniques. Certains d’entre elles entrent dans le de la science-fiction, d’autres appartiennent au registre du fantastique. La « Ville » décrite dans « Uriel et Kornilla » ressemble à un environnement post-apocalyptique, habité par des humains, mais aussi des « trolls », des « enfants-loups », et des vampires. « Le Fouilleur de lumière » et « Le Jeu après la mort » mettent en scène un univers très technologique, dans lequel la conquête spatiale a eu lieu, et dans lequel on trouve des « logiprocesseurs » (ou logs) qui relèguent les ordinateurs au rang d’antiquité. « Le Huitième registre » met en scène un monde uchronique où l’Empire Byzantin est encore debout à l’orée du 21ème siècle et vient vraisemblablement de découvrir le continent américain (oui, vous avez bien lu). « Théa ou le jour venu » met en scène ce qui s’apparente à des organismes vivants dans des ordinateurs (oui vous avez encore bien lu). Chaque monde est différent, et l’auteur fait jouer différents genres (fantastique, cyberpunk, space-opera…), ce qui donne un aspect plutôt dépaysant au recueil et montre son inventivité.

L’auteur est également très créatif sur le plan lexical, avec énormément de néologismes au sein de chaque nouvelle (« analogs », « imaginalogique », « systémoin », « payane » , « biomonde »…). Mais Alain Bergeron ne fait pas qu’inventer des mots, il leur donne un sens véritable au sein des récits dans lesquels il les implante, ce qui accentue le dépaysement que le lecteur ressent à la lecture, puisqu’il se retrouve dans des mondes dotés de leur propre lexique, ce qui accentue leur différenciation par rapport à celui dans lequel il vit. Le style de l’auteur varie également, mais globalement, il parvient à mêler un style parfois très familier à des descriptions magnifiques, notamment dans « Rêves d’anges ».

Les tonalités de fin des nouvelles (et des récits en eux-mêmes) se distinguent des unes des autres, malgré le fait qu’elles comportent presque toutes un effet de chute. La fin de « Revoir Nymphéa » se veut plutôt optimiste, celle de « Uriel et Kornilla » se veut assez mélancolique, « Les Jardins de l’Infante » et « Le Prix » sont axées sur le désespoir. D’autres nouvelles se veulent beaucoup plus nuancées (même si c’est aussi le cas des récits que j’ai cités précédemment), avec « Une Analogie de la vie éternelle », « Les Amis d’Agnel » ou « Le Fouilleur de lumière ». Le message et la tonalité de fin sont toujours très différentes, malgré le fait qu’une grande partie des nouvelles du recueil utilise l’effet de chute, couplé à une fin qui n’est pas heureuse.

Les motifs de la tromperie, de l’illusion et des faux-semblants sont omniprésents dans le recueil, puisqu’une majorité des nouvelles les utilisent. Cependant, chaque récit exploite ce motif différemment. Parfois, la tromperie va se révéler assez simple, un personnage va mentir à un autre ou utilise des illusions, alors que dans certains récits, les faux-semblants vont se révéler beaucoup plus complexes, car l’auteur va parfois jouer avec les perceptions de son lecteur, mais également celles de ses personnages et de ses narrateurs. Les meilleurs exemples de cette complexité sont pour moi « Rêves d’anges » et «Une analogie de la vie éternelle ». Ce motif de la tromperie est donc traité de différentes manières pour des résultats à chaque fois différents, mais le fait qu’il soit omniprésent donne une certaine unité au recueil.

Thématiques

 

Alain Bergeron traite dans plusieurs nouvelles des évolutions futures de la technologie, et malgré le fait que la plupart d’entre elles datent d’avant 2000, ses visions et questionnements restent assez justes et actuels aujourd’hui. Ainsi, l’auteur évoque, dans « Le Jeu après la mort » et « Le Fouilleur de lumière », des « logiprocesseurs » (ou logs) qui feraient passer les ordinateurs pour des antiquités, car ils peuvent accomplir plus de tâches que ceux-ci. Ces « logs » peuvent notamment ajuster des vêtements pour une personne s’ils sont implantés dans une veste, préparer des repas, mais engendrer des carnages lorsqu’ils sont détraqués. « Les crabes de Vénus » met en scène des prisonniers humains enfermés dans des « crabes mécaniques » et met en question l’aspect déshumanisant (et même aliénant) d’une telle pratique, tandis que « Rêves d’anges » questionne la possibilité de donner une éthique à une machine, qui aurait ainsi une conscience du « Bien » et du « Mal », mais qui pourrait se révéler étroite d’esprit, d’une certaine façon. L’évolution technologique est traitée par l’auteur à travers le prisme des dérives qu’elles peuvent entraîner.

La religion est également malmenée par l’auteur, qui s’en prend à certaines conceptions catholiques anciennes (les catholiques d’aujourd’hui ne sont évidemment pas tous comme ça) sur l’homosexualité ou les femmes dans « Uriel et Kornilla », mais aussi dans « Le Huitième Registre ». Alain Bergeron traite également des dérives religieuses lorsqu’elles sont liées à la technologie dans « Le Jeu après la mort » et « Le Huitième registre », sur fond de débats sur la contingence de l’Histoire (c’est-à-dire, le fait que les événements historiques se déroulent par hasard, ou s’ils sont décidés par le destin) dans le cas du dernier récit. « Théa ou le jour venu » traite également de religion, mais sur un mode plus complexe, ce qui la rend assez difficile à appréhender.

Les nouvelles d’Alain Bergeron mettent également l’humanité en question à travers le prisme de la technologie, ce qui pousse le lecteur à s’interroger. Qu’est-ce qui différenciera un être humain d’un « androïde » programmé pour être en tous points similaire à un individu (« Une analogie de la vie éternelle ») ? Un être humain qui ne dispose plus de son corps peut-il encore faire preuve d’humanité et éprouver des sentiments (« Les Crabes de Vénus ») ? Un être aussi pur qu’un ange peut-il céder au pêché (« Uriel et Kornilla ») ? Un écrivain possède-t-il un contrôle absolu sur ses personnages (« La Voix des étoiles ») ? L’auteur propose des réponses à toutes ces questions à travers le comportement de ses personnages et le déroulement de ses récits, avec parfois beaucoup de nuances.

Le mot de la fin

 

Corps-machines et rêves d’anges m’a permis de découvrir Alain Bergeron, un auteur de science-fiction inventif, qui donne à ses récits une couleur et des nuances très particulières, à travers des mondes futurs originaux, qui mettent en question l’humanité, la technologie, et la religion.

Si vous souhaitez découvrir une voix particulière de la SF, rendez donc justice à Alain Bergeron et lisez ce recueil.

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5 commentaires sur “Corps-Machines et rêves d’anges, d’Alain Bergergon

  1. Trés intéressante chronqiue, mais c’est une habitude chez toi qui argumente et détaille. J’ai presque envie de foncer acheter le bouquin. Le seul frein réside dans ce format recueil. J’aime avoir déjà lu deux trois textes de l’auteur avant de prendre un recueil avec lequel je ne risque pas d’accrocher. Je suis particulièrement difficile sur ces livres.

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