Khanaor, de Francis Berthelot

Parfois, quand on fait quelques recherches pour son mémoire, lecteur, on tombe sur des merveilles oubliées. Aujourd’hui, dans Exhumation, je te présente

Khanaor, de Francis Berthelot

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Introduction

 

Francis Berthelot est un auteur de littératures de l’imaginaire et également compositeur né en 1946. En parallèle de son activité d’écrivain, il a exercé le métier de chercheur au CNRS dans une branche scientifique (biologie moléculaire), puis dans une branche de théorie littéraire.

Il est majoritairement connu pour ses romans de science-fiction Rivages des intouchables et La Lune noire d’Orion, dans lesquels il prend position en faveur des causes LGBT et appelle à la tolérance, ainsi que le cycle du Rêve du démiurge, qui retrace une « fresque sur l’Europe des années 1950 à 2000 ».

Le cycle que je vais évoquer aujourd’hui, Khanaor, est constitué de deux romans, Solstice de fer et Équinoxe de cendre, initialement publiés dans la collection « Temps Futur » du Fleuve Noir en 1983, puis dans la fameuse collection « Anticipation », en 1985 et 1986.  À cette époque, la Fantasy française est loin de s’être pleinement constitué, et ne compte qu’une poignée d’auteurs, qui peuvent se compter sur les doigts d’une main, avec Charles Nightingale et Dominique Roche, auteurs de Sous l’araignée du Sud en 1978, Sylviane Corgiat et Bruno Lecigne pour le Jeu de la trame, débuté en 1986 (il a récemment été réédité chez Mnémos et je l’ai, je vous en parlerai peut-être bientôt), et bien sûr Francis Berthelot pour Khanaor. L’auteur s’inscrit donc dans un genre dont l’expression est encore très émergente en France. Le cycle de Khanaor a plus tard été réédité en intégrale dans la collection « Imaginaires Sans Frontières » de l’éditeur du même nom en 2001, puis en format poche dans la collection « Folio SF » de Gallimard, en 2010. C’est sur cette dernière édition que je vais m’appuyer pour ma chronique.

Cette parenthèse d’histoire littéraire peut vous paraître inintéressante (et quelques erreurs ont pu s’y glisser, je vous invite à m’en faire part dans les commentaire si c’est le cas), mais elle est importante, puisqu’elle permet de dégager le contexte de parution de l’œuvre et de se rendre compte de l’évolution du genre en à peine quelques décennies.

À présent, voici la quatrième de couverture de Khanaor :

« An 584. Khanaor est une île lointaine de l’Atlantique que l’on chercherait en vain sur une carte. Des antagonismes profonds divisent les quatre États qui la composent, et l’alliance de deux d’entre eux, la Goldèbe et l’Aquimeur, vient rompre le statu quo ancestral. Entre la fureur humaine et celle des éléments ensorcelés, une poignée d’errants cherche sa voie : Sigrid, la petite magicienne proscrite ; Kurt, le charmeur de plantes qui aime les hommes ; l’Anserf, l’esprit désincarné de l’île… Tous auront une influence sur l’avenir de Khanaor, et tenteront de la sauver du chaos.

Roman de fantasy réussissant l’exploit d’être à la fois classique et atypique, Khanaor, paru pour la première fois en 1983, est la seule incursion de Francis Berthelot dans ce genre. L’auteur faisait alors œuvre de précurseur avec ce texte qui n’a rien perdu de sa puissance et de son originalité. »

Mon analyse évoquera et discutera le classicisme et l’aspect atypique du roman (ainsi que son statut de précurseur), puis j’évoquerai le style, ainsi que l’intrigue du roman. Je ne m’étendrai volontairement pas sur l’intrigue, premièrement pour ne pas vous spoiler, et ensuite, pour essayer d’observer autre chose. N’hésitez pas à me dire dans les commentaires si cette méthode vous plaît ou non.

 

L’Analyse

 

Classique ? Atypique ? Précurseur ?

 

La quatrième de couverture de l’édition Folio SF de Khanaor présente le cycle comme étant « à la fois classique et atypique ». Je vais tenter de vous expliquer pourquoi cette affirmation peut être considérée comme juste.

Le classicisme du roman de Francis Berthelot provient du fait que son décor est assez classique pour un roman de fantasy de cette époque, avec un univers médiéval, sur une île dont les gouvernements sont dirigés par des familles nobles. Chacun des pays de l’île de Khanaor est lié à un élément (l’Aquimeur est lié à l’eau, par exemple) et rentre en opposition avec certains de ses voisins en fonction de ses intérêts, ce qui crée des intrigues politiques (Mervine, la reine d’Aquimeur, a besoin du « sang solaire » de l’Ardamance). La magie est également présente, puisque les personnages de Mervine, de Sigrid ou de Norenn sont présentés comme des « magiciennes » ou des « sorcières ». Le roman met aussi en scène des créatures surnaturelles telles que les « oryges », les « somnèches », ou encore les « transhumants ». On pourrait donc croire, à la vue de cette description du décor du roman, que Khanaor est classique. Cela est assez vrai, mais le jugement devrait tout de même être nuancé, puisque ce décor présente quelques originalités. Mais de prime abord, on pourrait dire que Khanaor possède un décor classique, dans le fond. Mais en tout cas, en termes de forme, vous pourrez observer que le classicisme s’efface pour laisser place à un aspect « atypique », très présent en 1983 et encore prononcé aujourd’hui.

En effet, Khanaor n’est pas manichéen. Chaque personnage, et même les dirigeants de chaque royaume de l’île, qui sont pourtant en grande partie responsables des désastres qui guettent l’île, possède des nuances dans son traitement, des faiblesses qu’il lui faut dépasser, ce qui fait que la plupart des personnages du roman apparaissent comme tragiques et profondément humains, parce que l’auteur leur donne des buts et des motivations sérieuses, c’est-à-dire qu’elles ne consistent pas à déclencher des catastrophes pour faire le mal. Par exemple la reine Mervine d’Aquimeur, par exemple, veut du « sang solaire » pour pouvoir redonner vie aux rivières et aux mers de son pays, pour que leur faune redevienne comestible, et Leuthiag, roi de Goldèbe, cherche à nourrir son peuple en lui permettant de cultiver les champs grâce à la « neige de lave ». Chacun des royaumes possède des intérêts et se rend coupable de crimes pour atteindre ses objectifs, et l’auteur ne défend aucun d’entre eux et les montre sous tous leurs aspects, qu’ils soient nobles ou barbares.

Par extension, cette humanité des personnages et ce non-manichéisme du récit font que les personnages principaux de Khanaor, Sigrid, la petite magicienne, Kurt, le charmeur de plantes, et Ian, l’Anserf, ne sont pas des héros, ou plutôt, ils n’ont rien d’héroïque de prime abord. Pourtant, ce sont eux qui vont devoir sauver l’île des désastres qui la guettent, malgré leurs incapacités premières. Sigrid va devoir maîtriser la magie, l’Anserf va devoir reconquérir sa liberté (je ne vous en dirai pas plus), et Kurt sera confronté à un monde de guerre et de violence complètement contraire à ses principes. Les personnages du roman n’ont pas la trempe de héros, mais certains d’entre eux vont finir par le devenir.

Enfin, l’aspect « atypique » de Khanaor apparaît dans le militantisme de son propos. Je m’explique. Francis Berthelot adopte un ton ouvertement écologique, avec une Nature qui souffre et qui est malade au point qu’elle ne peut plus nourrir l’Homme qui l’habite. Par ailleurs, l’Homme qui habite l’île de Khanaor cherche à exploiter cette Nature pour lui-même et pas pour son prochain, ce qui explique les conflits d’intérêts entre les royaumes, et il se moque des conséquences de ses actes, puisque ce sont les Hommes qui sont responsables des désastres écologiques qui secouent l’île, avec la « rage d’eau », les « sommèches », et même les problèmes de disparition de la faune. L’auteur nous montre une humanité responsable de ce qu’elle inflige à la Nature, et qui doit donc prendre ses responsabilités. Khanaor apparaît à ce titre comme un appel à la tolérance et à l’entraide pour le bien de l’humanité, mais aussi pour le bien de la Nature, puisque le roman se concentre sur les moyens (plus ou moins bons) d’obtenir la paix, et pas sur des questions guerrières. Francis Berthelot appelle également à la tolérance sur les questions LGBT, puisque Khanaor présente un personnage homosexuel, Kurt, un personnage bisexuel (Railegh) et des personnages assez ambigus en termes d’attirances et de sexualités (l’Anserf, Sigrid, Orchale) sans que ce soit leur seule caractéristique en tant que personnage. Cette caractéristique contribue d’ailleurs à leur complexité, et dans le contexte de la France de 1983, où l’homosexualité était encore assez mal considérée (et n’était plus une « maladie mentale » depuis… 1981. Que de chemin parcouru depuis, n’est-ce pas ?), c’est assez intéressant et plutôt osé, à mon sens. Le roman est aussi ouvertement pacifiste, puisqu’il évoque une guerre, mais met en scènes très peu de soldats et de batailles, parce qu’il se concentre sur les moyens d’empêcher une guerre et de ramener la paix.

De par son absence de manichéisme, ses personnages complexes et son militantisme, Khanaor apparaît effectivement comme un roman « atypique », et même précurseur d’une certaine tendance de la Fantasy à s’intéresser aux questions environnementales.

 

 

Style et intrigue

 

La plume de Francis Berthelot est très lyrique, c’est-à-dire qu’elle exalte les sentiments des personnages du roman et les retransmet dans toutes leurs nuances, leurs noblesses et leurs bassesses. Cela donne lieu à des passages introspectifs ou à des dialogues riches en émotions.

Ainsi, le style de l’auteur est souvent chargé, avec des tournures et des adjectifs complexes et recherchés, sans que cela crée un effet de « trop ». Ce style accentue le lyrisme du roman, ainsi que la poésie de certaines descriptions ou de certains dialogues.

L’intrigue décrit des conflits entre les royaumes de Khanaor, mais elle ne se centre pas sur les guerres qui sont livrées. Elle s’intéresse plutôt à la manière dont les peuples, à travers l’image de leurs dirigeants (notamment Leuthiag de Goldèbe et Mervine d’Aquimeur), tombent dans une disgrâce de plus en plus grande à force d’user de moyens toujours plus horribles de sauver leur royaume sans se soucier du reste de la population de l’île. Ainsi, l’auteur montre les crimes que peut commettre l’Homme, mais elle traite également des moyens de parvenir à la paix et à la tolérance, mais je ne vous en dirai pas plus.

Je terminerai cette chronique en avançant que l’île de Khanaor elle-même est placée au centre de l’intrigue, puisque les personnages principaux (Sigrid, Kurt et l’Anserf) œuvrent non pas pour sauver un royaume, mais un environnement entier, c’est-à-dire Khanaor. Le roman met ainsi au premier plan l’Homme et la Nature, en montrant leurs relations complexes, puisque que chacun détient un pouvoir de détruire ou de préserver.

 

Le mot de la fin

 

Khanaor fait partie de ces merveilles oubliées, déjà atypiques en leur temps, et qui continuent de l’être aujourd’hui, de par les thématiques qu’elles abordent et les messages qu’elles véhiculent. Très sincèrement, je pense que si vous vous intéressez à la fantasy française et à son histoire, lisez ce roman. La plume de Francis Berthelot décrit magnifiquement ses personnages et leur environnement, et vous verrez que pour un texte qui date de 1983, il n’a pas pris une ride.

4 commentaires sur “Khanaor, de Francis Berthelot

    1. Je pense qu’on peut avoir cette impression là, mais comme je l’ai dit, j’ai choisi de ne pas me concentrer sur l’intrigue pour pouvoir parler d’autres aspects du roman. Peut-être que c’est mon angle d’approche qui donne cette impression, et j’en suis désolé.
      En elle-même, l’intrigue est plutôt classique, mais assez efficace et bien menée, et c’est elle qui permet aux messages de passer.

      Aimé par 1 personne

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