Cœurs de rouille, de Justine Niogret

Salutations, lecteur. Il m’est déjà arrivé de te parler d’œuvres appartenant au genre du steampunk. Aujourd’hui, je vais te parler d’une autre d’entre elles, écrite par une autrice que j’admire.

Cœurs de rouille de Justine Niogret

 

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Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un Service de Presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour leur envoi !

Justine Niogret est une autrice française née en 1978. Elle écrit majoritairement de la fantasy, genre dans lequel elle s’est brillamment illustrée avec Chien du heaume (2009) et sa suite Mordre le bouclier (2011), ou encore Mordred (2013). Ces trois romans sont parus chez Mnémos en grand format, puis ont été repris en poche, respectivement chez J’ai Lu et Pocket. Elle a également écrit un roman de science-fiction post-apocalyptique, avec Gueule de truie (2013), paru chez Critic. Cœurs de rouille, quant à lui, est paru en 2013 aux défuntes éditions du Pré aux Clercs, dans la collection Pandore (dirigée par Xavier Mauméjean, un auteur dont il faudra que je vous parle), avant d’être repris en 2018 par Mnémos, dans la collection de poche Hélios des Indés de l’Imaginaire, avec un avant-propos de Xavier Mauméjean en prime.

Personnellement, j’avais lu Chien du Heaume, bien avant de commencer mon blog, et j’avais été frappé par la plume de Justine Niogret, que j’avais énormément appréciée. Étrangement, lire Cœurs de rouille m’a donné envie de relire ce roman, dont je vous parlerai très probablement (mais quand, voilà toute la question).

Passons à la quatrième de couverture de Cœurs de rouille :

« La cité est en plein déclin. Les robots, jadis fidèles serviteurs, régressent jusqu’à devenir des machines stupides ou de terrifiants prédateurs. Saxe est un artiste qui survit en travaillant sur les golems actionnés par magie. Dresde est une automate qui n’a connu que le luxe avant que son maître ne l’abandonne. Tout les sépare et pourtant ils vont partager un rêve commun : s’enfuir. Traqués par un tueur mécanique, ils se lancent dans une course peut-être sans espoir : retrouver la mythique porte ouvrant sur la liberté.

Avec ce roman prenant, percutant et poétique, Justine Niogret nous plonge au cœur d’un monde baroque et décadent, au travers d’une histoire à la fois sombre et lumineuse… »

Le lecteur suit donc Dresde et Saxe dans leur fuite, alors qu’ils sont poursuivis par Pue-la-viande, un golem fou qui veut les tuer.

Mon analyse portera sur l’univers du roman et sa question générique, puis les thématiques philosophiques qu’il aborde, avant de vous parler brièvement du style et des personnages. Je n’aborderai volontairement pas l’intrigue dans son ensemble pour pouvoir me concentrer sur d’autres aspects intéressant du roman.

 

L’Analyse

 

Univers et question générique

 

La question générique de Cœurs de rouille est intéressante, parce que le roman prend appui sur un certain nombre de genres pour construire son univers et son identité.

Ainsi, le roman de Justine Niogret se trouve d’abord à la croisée du steampunk, pour l’aspect des golems et des agolems, tout en rouages et en porcelaine, mais aussi pour le décor qui semble ressembler au 19ème siècle industriel, avec une classe bourgeoise dominante qui prend appui sur l’industrie pour améliorer son confort, alors que les classes dominées peinent à survivre, de la dystopie, puisque l’Humanité a perdu l’art de fabriquer des « golems » et des « agolems » (des versions dégradées des golems, qui ne possèdent pas leur conscience d’eux-mêmes ou leur force) et vit dans un monde sur le déclin, où tout apparaît comme faux, les pluies et les vents semblent programmés, les « vrais » animaux n’existent pas, comme si l’Homme était pris dans un paradis artificiel en perdition. L’autrice met donc en scène un récit de science-fiction sombre, qui aborde des questions philosophiques (je reviendrai sur certaines d’entre elles), mais qui emprunte aussi à la Fantasy, puisque le lecteur ne sait jamais vraiment comment les premiers golems ont été fabriqués, et qu’il est sous-entendu qu’ils ont été créés grâce à la « magie ». De plus, le golem Pue-la-viande semble également pouvoir se servir de la magie puisqu’il parle à travers des corps qui ne sont pas le sien (je ne vous en dirai pas plus). Cœurs de rouille apparaît donc comme un roman de science-fiction dystopique doté en partie d’une esthétique steampunk qui emprunte quelques tropes de la fantasy, et cela lui confère une part d’originalité.

L’univers du roman, c’est-à-dire la « cité », est donc assez sombre et oppressant, ce qui explique que les deux personnages principaux, l’humain Saxe et la golem Dresde, souhaitent s’en échapper. Saxe parce qu’il se rend compte qu’il s’est bercé d’illusions et qu’il ne pourra jamais devenir un « artiste » (un créateur d’agolems), Dresde parce qu’elle a perdu énormément de temps de vie à attendre son maître et à voir sa « perle » (sorte de batterie des golems et des agolems) se dégrader. Les deux personnages ont donc vécu dans les illusions, et dans l’illusion de la cité elle-même. Par conséquent, ils cherchent à retrouver une réalité, un monde « organique » et vivant, en opposition au monde mécanique et moribond dans lequel ils se trouvent. L’aspect mécanique et moribond de la cité s’observe notamment dans le fait que les agolems et les machines soient omniprésents, mais dans un état de fonctionnement dégradé, et également dans le fait que mis à part Saxe, Dresde et Pue-la-viande, le roman ne présente aucun autre personnage secondaire. Tous les humains ou golems mentionnés par les personnages ne sont même pas nommés, comme s’ils étaient tous interchangeables dans un univers qui apparaît comme figé, puisque seuls trois personnages sont en mouvement dans cette « cité ».

 

Thématiques philosophiques

 

Le roman de Justine Niogret aborde un certain nombre de questions et de thématiques philosophiques (que je n’aborderai pas dans leur globalité), qui découlent en grande partie de celle de l’humanité. Qu’est-ce qui fait qu’un être humain est humain ? Cette question est explorée à travers les personnages et les dialogues de Saxe et de Dresde, puisque Saxe essaie de comprendre ce qui Dresde des « agolems » qu’il connaît, et en quoi les golems sont différents des humains. Les golems apparaissent peut-être finalement supérieurs aux humains, puisqu’ils sont plus puissants qu’eux physiquement, mais semblent également bien différents, puisqu’ils ne sont pas sujets aux émotions, avec leur logique froide et leur apathie qui pose de nombreux problèmes à Saxe (le fait que Dresde ne ressente rien pour lui, et lui dise sans aucun tact), et peuvent d’une certaine façon se révéler égaux à eux, puisqu’ils peuvent mourir, ou pire, être exploités et torturés sans que quiconque se soucie de leur sort, mais je ne vous en dirai pas plus. Le roman s’applique donc à différencier de manière assez nuancée la machine consciente de l’humain, tout en la distinguant du « robot », qui sont les « agolems ». À noter que les « agolems » sont également différenciés des golems sur le plan linguistique, puis qu’on peut supposer que l’autrice utilise le préfixe a- au sens de « en dehors de », « pas », « sans » ce qui signifie qu’ils ne sont pas des golems, mais de simples robots.

La décadence et la déchéance sont également mises en scène dans le roman, avec une humanité qui possédait une technologie puissante (fabrication de golems, programmation du climat), dont le savoir-faire s’est de plus en plus dégradé au fil du temps, puisque les golems sont devenus des agolems, les usines de fabrication sont devenues des ateliers de réparation, par exemple. La déchéance progressive de l’humanité conduit finalement à une presque absence de la technologie ou de construction, dans un monde qui ne possède même plus de Nature. Cela s’observe lorsque Saxe avoue ne jamais avoir vu de « vrai » chat, ou ne jamais avoir senti de « vrai » vent ou de « vraie » pluie, puisque ceux qu’il a vus ou ressentis n’étaient que des copies du « réel ». Ainsi, la déchéance se traduit par une illusion qui devient de plus en plus terne, et une réalité qui est de plus en plus absente. La fuite apparaît alors comme un motif nécessaire, pour Saxe comme pour Dresde.

 

Style et personnages

 

Le style de Justine Niogret est incroyablement soutenu et poétique, avec des tournures de phrases qui allongent le rythme, avec des coupures, des comparaisons, qui donnent vraiment sa propre atmosphère au roman et une couleur particulière à toute son œuvre d’une manière générale.

Les personnages, même s’ils sont en nombres très restreints, possèdent un intérêt. En effet, Saxe est le seul humain qu’on observe dans un environnement presque entièrement mécanique. Il est le seul personnage qui ressent véritablement des émotions, et qui essaie de les faire passer aux golems. Il se rend également compte des problèmes de son espèce et de ses volontés dominatrices lorsqu’il observe Dresde, par exemple. Il est impressionné par la force qu’elle dégage, mais en est également jaloux, d’une certaine façon. Pue-la-viande est convaincu d’agir pour le bien de la cité, et est aveuglé par ses convictions, qui sont devenues sa folie de tueur acharné. Il constitue un antagoniste effrayant dans l’univers du roman, puisqu’il est capable de faire bouger ce qui reste inanimé, ce qui donne lieu à des scènes presque horrifiques. Quant à Dresde, elle veut simplement vivre, faire en sorte que sa perle ne s’éteigne pas. C’est un personnage plutôt complexe, parce que c’est une créature mécanique qui possède un instinct de préservation.

Le nombre réduit de personnages et l’ambiance parfois oppressante créent une sorte de « huis-clos à ciel ouvert », pour reprendre l’expression employée par Ombrebones dans sa chronique du roman. Cette impression de huis-clos est renforcée par les dialogues, qui sont toujours animés par une certaine tension, et qui ne créent pas de temps morts dans la course poursuite entre Pue-la-viande et les deux autres personnages, parce qu’ils justifient et accentuent cette tension.

 

Le mot de la fin

 

Cœurs de rouille possède le mérite d’aborder des questions philosophiques concernant l’humanité et la machine au sein d’une course poursuite effrénée, servie par un style soutenu et poétique. Justine Niogret donne vie (ou mort?) à son univers par touches qui nous font découvrir une sorte d’enfer artificiel dont il est difficile de s’échapper. Si vous aimez les romans qui comportent des robots ou des créatures qui s’y apparentent, ou que vous voulez découvrir le style de Justine Niogret, je ne peux que vous le conseiller !

5 commentaires sur “Cœurs de rouille, de Justine Niogret

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