Underground Airlines, de Ben H. Winters

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman uchronique sombre, aux thématiques très actuelles.

Underground Airlines, de Ben H. Winters

 

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un Service de Presse des éditions ActuSF, que je remercie chaleureusement pour leur envoi. J’aimerais également remercier l’auteur pour la discussion que nous avions eue au Blueberry Café et pour sa dédicace !

Ben H. Winters est un auteur américain né en 1976. Il pratique les genres du polar et de la science-fiction, mais également la poésie et la dramaturgie. En France, on connaît sa trilogie Dernier meurtre avant la fin du monde (The Last Policeman en VO), traduite et publiée par Super 8, qui présente les enquêtes d’un détective alors qu’un astéroïde va bientôt s’écraser sut Terre, et qui a remporté les prix Edgar Allan Poe et Philip K. Dick.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Underground Airlines, est un roman paru en 2016 en VO et en 2018 aux éditions ActuSF en France, doté pour l’occasion d’une postface de Bertrand Campeis (l’un des auteurs du Guide de l’uchronie d’ActuSF). Le roman a remporté le prix Sidewise en 2016, qui est un prix récompensant les uchronies.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Amérique. De nos jours. Ou presque.

Ils sont quatre. Quatre États du Sud des États-Unis à ne pas avoir aboli l’esclavage et à vivre sur l’exploitation abjecte de la détresse humaine. Mais au Nord, l’Underground Airlines permet aux esclaves évadés de rejoindre le Canada. Du moins s’ils parviennent à échapper aux chasseurs d’âmes, comme Victor. Ancien esclave contraint de travailler pour les U.S. Marshals, il va de ville en ville, pour traquer ses frères et soeurs en fuite. Le cas de Jackdaw n’était qu’une affaire de plus… mais elle va mettre au jour un terrible secret que le gouvernement tente à tout prix de protéger.

Un roman d’une brûlante actualité qui explore sous le faisceau de l’uchronie une Amérique bien trop familière… »

L’intrigue d’Underground Airlines se déroule donc de nos jours, dans une uchronie dans laquelle l’esclavage des noirs n’est pas aboli dans certains états des États-Unis. Avant de rentrer dans l’analyse, je voudrais préciser ce qu’est une uchronie. Je vais ici m’appuyer sur Le Guide de l’uchronie de Bertrand Campeis et Karine Gobled, qui dit que « « L’uchronie consiste donc en une réécriture de l’histoire à partir d’un point de divergence précis », c’est-à-dire qu’elle choisit une déviation de la trame de l’Histoire pour pouvoir établir son récit.

Dans mon analyse du roman, je reviendrai sur le choix du point de divergence de l’auteur, mais également sur la noirceur double (sans racisme ni mauvais jeu de mots de ma part) du récit. Le roman étant un thriller doté de beaucoup de rebondissements et de retournements de situation, je ne m’attarderai pas trop sur l’intrigue pour ne pas spoiler.

 

L’Analyse

 

Un récit teinté de noirceur

 

Underground Ailrines est un récit doté d’une grande noirceur. En effet, le roman prend les formes d’un roman policier ou d’un thriller, avec une enquête, une recherche d’individus, des rebondissements, mais emprunte surtout les codes du roman noir, avec son univers marqué par des réalités sociales concrètes explicitement montrées (le racisme envers les noirs, l’esclavage…), la violence, son personnage principal (sur lequel je reviendrai plus bas), ou encore son aspect contestataire. L’univers et l’intrigue assez sombres du roman peuvent alors l’ancrer dans la catégorie du roman noir. La noirceur du récit s’observe également à travers la place que le récit fait aux personnes noires, puisque l’auteur traite du racisme et de la condition des noirs aux États-Unis. À noter qu’il utilise également l’intertextualité avec les auteurs noirs que son personnage principal a lus, avec les « récits d’esclaves » (les slave narratives, qui sont des récits d’esclaves noirs ayant repris leur liberté), mais également avec Richard Wright, Zora Neale Hurston, Ralph Ellison, ou encore James Baldwin, qui sont des écrivains noirs célèbres du 20ème siècle aux États-Unis.

L’uchronie que Ben H. Winters met en place prend comme point de divergence le fait que l’esclavage ne soit pas aboli dans quatre états du Sud des États-Unis (dont l’Alabama), les Hard Four parce que la guerre de Sécession n’a pas eu lieu et a fait naître un compromis national. En effet, Abraham Lincoln a été assassiné avant le début de la guerre de Sécession, ce qui a fait de lui un « martyr » qui a empêché le conflit d’éclater, ce qui a conduit à un compromis entre les états du Nord et ceux du Sud, qui consiste en une modification de la Constitution, « maintenant l’esclavage où il était encore en vigueur et empêchant son extension ailleurs », et en ajoutant un amendement qui empêche toute modification ultérieure. Ce point de divergence entraîne des conséquences géopolitiques pour ces États-Unis alternatifs, puisque le pays se couvre d’opprobre de manière permanente, puisqu’ils s’enrichissent en partie grâce à l’esclavage, ce qui fait que certaines nations ne veulent plus commercer avec eux, ils se retirent de l’ONU, et tentent de redorer leur image en établissant des lois fédérales qui interdisent le commerce avec les états du Sud, pour interdire ou limiter la consommation de produits issus de l’exploitation humaine, ce qui ne fonctionne pas toujours (je ne vous en dirai pas plus). Le choix de ce point de divergence permet à l’auteur d’aborder les questions de racisme envers les noirs aux États-Unis, puisque la persistance de l’esclavage dans les états du Sud met également en lumière le racisme envers les noirs dans les états du Nord, mais également le racisme dans les véritables États-Unis, avec le fait qu’ils soient plus contrôlés par la police, doivent avoir le visage découvert, vivent dans des ghettos (ironiquement appelés « Freedman Town » dans le roman), doivent être accompagnés par des blancs lorsqu’ils vont dans les « Hard Four », leurs couleurs de peau sont catégorisés selon « cent soixante-douze nuances » décrites par Victor lorsqu’il croise des personnages noirs… . Le choix de Ben H. Winters lui permet donc de traiter des problèmes de société qui sont très actuels, et qui font écho à d’autres problèmes passés, tels que la Ségrégation. Les problèmes de racisme sont également présents dans la langue même du personnage principal, puisqu’il précise toujours la couleur de peau des personnages qu’il croise.

Il est intéressant de noter que l’esclavage décrit dans Underground Airlines est marqué par l’idéologie néo-libéraliste, ce qui implique une atténuation de la condition des esclaves par les propos que leurs « maîtres » tiennent sur eux. En effet, le mot « esclave » est remplacé par T.A, ou « Travailleur Affilié », ce qui atténue la charge sémantique (l’impact) du mot, et de la condition (du moins en théorie), et contribue à faire passer les esclaves pour des salariés ou des employés comme les autres, puisque selon les dires de leurs propriétaires, ils sont « bien traités », ont des horaires de repos, des repas convenables, des punitions moins dures, tout cela étant régi par des lois sur le traitement des esclaves, pour montrer que « c’est le 21ème siècle » et que l’esclavage s’est éloigné de la barbarie passée. Tout cela est évidemment fortement nuancé par ce que constate Victor dans le roman et son propre vécu, ce qui montre que ces lois sur l’esclavage, mais également la manière dont parlent les personnages esclavagistes, mettent un voile sur la question morale et éthique de l’exploitation d’êtres humains et omettent plus ou moins volontairement tous les aspects barbares et aliénants de cette question. Ce voile permet d’établir une certaine bonne conscience, qui masque des réalités bien plus sombres (punitions, tortures, tatouages de propriété…), qui transparaissent notamment dans l’usage du mot « nègre » ou dans la délocution (le fait qu’on leur coupe la parole) des personnages noirs dans certains passages du récit que je ne vous dévoilerai pas. On peut également noter que dans certaines propriétés esclavagistes, les esclaves noirs disparaissent complètement du champ de vision de leurs propriétaires, puisqu’ils vont de leur lieu de résidence à leur lieu de travail en métro souterrain, ce qui montre encore une fois que cette forme supposément évoluée d’esclavage masque les exploités au yeux des exploitants.

Ainsi, le lecteur percevra la violence de l’esclavage contemporain à travers les souvenirs d’esclave de Victor, mais également dans la deuxième partie du roman, dans laquelle le personnage principal se retrouve en Alabama, où il rencontre des esclaves complètement aliénées (au sens marxiste du terme), qui chantent des spirituals (qui sont à la base des chants d’espoir et de liberté) à la gloire de leurs maîtres et qui n’ont « plus rien de spirituel ». Dans Underground Airlines, la violence de l’esclavage est physique, mais également morale, parce que le lecteur, tout comme le personnage principal, est happé dans le racisme envers les noirs, et dans ce que les esclaves subissent.

Enfin, Victor, personnage principal et narrateur du récit, est très intéressant selon moi, puisqu’il est à la fois bourreau et victime de sa condition. En effet, il est un « chasseur d’âmes », c’est-à-dire un esclave en fuite dans lequel on a implanté « une puce » pour le géolocaliser, chargé par les U.S marshalls de retrouver les esclaves ayant fui les « Hard Four » pour qu’ils soient reconduits chez leurs propriétaires. Il est très efficace, très professionnel, puisque le récit le montre capable de s’infiltrer où il le souhaite, de se déguiser, de changer de voix, d’identité, mais un poids moral profond pèse sur ses épaules. Victor est en effet rongé par la culpabilité, ce que le lecteur observe à travers le point de vue du personnage transmis à la première personne, ce qui permet à l’auteur d’afficher son trouble moral, avec ses regrets, ses souvenirs d’arrestation qui sont très précis (il se souvient du nombre précis d’esclaves en fuite qu’il a arrêtés), et ses adresses fréquentes au lecteur pour discuter de sa culpabilité (« Vous voyez ? Même là, je ne peux pas m’empêcher de le faire. Je triche. J’esquive, je danse, encore et toujours. Je me raconte des histoires, je prétends que je ne me souviens plus des noms, des détails, alors qu’en fait, si. C’était vrai à l’époque et ça l’est toujours. Je me souviens de tous les noms. »). Mais malgré cette culpabilité, il reste un anti-héros qui agit uniquement (ou presque, vous verrez ce que je veux dire) pour son propre bien, et qui contribue donc à la violence du récit, puisqu’il ne lutte pas contre le système, mais en est partie intégrante. En cela, Victor ressemble à un personnage de roman noir, confronté à la violence d’une société corrompue et malsaine, mais désabusé face au fait qu’elle puisse changer, ce qui désamorce le manichéisme du roman.

 

Le mot de la fin

 

Underground Airlines est un roman qui, à travers le ressort de l’uchronie, fait la lumière sur les problèmes de racisme aux États-Unis, à travers la société alternative que dépeint Ben H. Winters, à la manière d’un roman noir. Personnellement, j’ai beaucoup apprécié !

Vous pouvez aussi consulter la chronique de Yogo !

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2 commentaires sur “Underground Airlines, de Ben H. Winters

  1. Je suis un peu moins enthousiaste que toi, le côté thriller a trop vite pris le pas sur l’uchronie.
    C’est un honnête thriller avec les défauts inhérents au genre, quelques facilités et des coïncidences trop « faciles »

    Sinon cela reste un roman « sympa » qui peut faire réfléchir, c’est déjà ça… 😉

    Aimé par 1 personne

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