Les Masques d’Azr’Khila, de Charlotte Bousquet

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te présenter un roman de Fantasy qui m’a permis de découvrir la plume d’une autrice que je n’avais jamais lue.

Les Masques d’Azr’Khila, de Charlotte Bousquet

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Introduction

 

Charlotte Bousquet est une autrice française née en 1973. Elle dispose d’une formation en philosophie et a d’ailleurs soutenu une thèse sur les mondes imaginaires à la Sorbonne. Elle rédige également des articles de philosophie et a collaboré à la revue Faeries (spécialisée dans la Fantasy) des éditions Nestiveqnen. En tant qu’autrice de fiction, elle pratique les genres du policier, de la Fantasy, du fantastique, et elle écrit également pour la jeunesse. Ses récits ont remporté plusieurs prix, notamment le prix Elbakin en 2010 et le prix des Imaginales en 2011 pour Cytheriae, deuxième roman de la trilogie de L’Archipel des Numinées, un cycle de Dark Fantasy disponible aux éditions Mnémos.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Les Masques d’Azr’Khila, est le premier d’un diptyque intitulé Shahra. Il est paru en 2018 chez Mnémos.

Voici sa quatrième de couverture :

« Djiane, héritière d’un art mortel et secret, est donnée contre son gré à un seigneur tyrannique. Arkhane, apprentie chamane, est privée en une nuit de son identité et de ses dons. Abandonnée dans un reg aride, elle ne doit sa survie qu’à la protection d’un étrange vautour. Seule rescapée de l’attaque d’une gigantesque créature des sables, Tiyyi, une jeune esclave tente d’échapper à la fournaise de Tessûa. Recueillie par des nomades, elle découvre peu à peu ses pouvoirs.
Et dans l’ombre, un immortel en quête d’humanité, un djinn prisonnier d’un corps vieillissant, prêt à tout pour devenir un dieu…

Dans ce monde désertique, peuplé de mages et de pillards, de conteurs, de guerriers et de djinns, Charlotte Bousquet nous conte le destin passionnant et mouvementé de trois femmes marquées du sceau d’Azr’Khila, déesse de la vie et de la mort. »

Le lecteur suit donc cinq personnages, Djianne, Arkhane, Tiyyi, mais également Aya Sin, une kenzi (magicienne) asservie par Malik, le fameux djinn « prisonnier d’un corps vieillissant ».

Mon analyse se penchera sur l’aspect oriental de l’univers déployé par l’autrice, puis je vous parlerai plus brièvement de la brutalité du récit. Comme je ne parle pas énormément de l’intrigue, vous pouvez lire cette chronique sans crainte d’être spoilé.

 

L’Analyse

 

Une Fantasy orientale

 

Comme son nom l’indique, la Fantasy orientale désigne des récits qui ne se déroulent pas dans un cadre européen (ou des mondes alternatifs de type européen), mais dans un cadre extra-européen d’inspiration orientale (arabe, perse…). Parmi les œuvres de Fantasy orientale d’inspiration arabe, on peut citer le cycle de La Rose du prophète de Margaret Weis et Tracy Hickman, mais également Les Douze rois de Sharakaï de Bradley P. Beaulieu.

Charlotte Bousquet déclare dans les remerciements des Masques d’Azr’Khila que l’univers de Shahra s’inspire des cultures « schytes, animistes, arabes et perse ». N’étant pas un spécialiste de ces cultures (et pas un spécialiste tout court), je ne peux pas vous donner en détail quels éléments du roman s’inspirent de telle ou telle de ces cultures (et si je le faisais, ce ne serait pas très intéressant), mais je vais en revanche vous montrer comment ces influences orientales transparaissent dans le roman pour lui donner une ambiance et une identité propre.

L’aspect oriental des Masques d’Azr’Khila passe d’abord par les environnements décrits par l’autrice. Le décor du roman est constitué de déserts, de regs d’oasis, des territoires arides… Shahra semble être un univers désertique et sec lorsque l’on voit la rudesse des voyages des personnages.

Charlotte Bousquet déploie également une langue aux sonorités orientales, à travers des emprunts directs à la langue arabe (« souks », « kheïmas »…), les noms des villes et des personnages (« Dar el Ayni », « Aya Sin », « Djiane », « Arkhane », « Tiyyi », « Malik »…) et des néologismes (« kenzi », « shalbia », « inanga »…). Le monde de Shahra se dote donc d’une langue qui lui est propre et qui sonne oriental. Les descriptions bien ficelées des environnements et des vêtements des personnages complètent le tableau de l’univers de l’autrice.

Le monde de Shahra emprunte également aux traditions narratives orientales orales, avec les contes et légendes que se racontent les personnages (celle d’Azren et Tizri, celle de Yaaza…), les poèmes qu’ils lisent (ceux de Riwan, ceux de Lîla B’Rubya), et surtout les « dyns », qui sont des chants versifiés, spontanés et improvisés par les personnages au cours du récit et que l’autrice retranscrit de manière à laisser observer leur oralité. Petit exemple :

« Tu es la mort et la vie o-oo

Sur le chemin

Ouvre les yeux et avance

Sur le chemin

Tu es la mort et la vie o-oo »

 

Ces dyns permettent de mieux cerner l’intériorité des personnages, parce qu’elles ouvrent une sorte de fenêtre sur leurs état intérieur. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs beaucoup d’importance pour l’intrigue.

Des dieux sont présents dans le récit, avec Azr’Khila, déesse de la vie et de la mort, qui donne son nom au roman, Shâm, le dieu du vent ou encore Lâssa, la déesse de la pluie. Ils semblent avoir un rôle important à jouer, notamment pour Azr’ Khila, qui est liée aux trois protagonistes principales, et d’après les récits mythologiques de cet univers, un dieu maudit, Kerfu, serait à l’origine de certains événements du récit. Le personnage antagoniste Malik, semble également le fils d’un dieu, comme le montrent les extraits de son journal, adressé à son père. Le second volume du diptyque nous en apprendra sans doute plus. Le récit suggère aussi que « l’Asag », une maladie corruptrice d’origine surnaturelle qui progresse dans le monde, est l’œuvre d’un dieu. Cette maladie génère un climat anxiogène qui se rapproche peu à peu des personnages.

Des créatures surnaturelles sont également présentes dans Les Masques d’Azr’Khila, avec des Djinns et des Efrit tirés de la tradition orientale, ainsi qu’un bestiaire original, avec les elkhîls (des insectes qui dévorent les voyageurs dans le désert), les kaleth (des dragons des roches), ou encore les khaïb’er rum (des vers des sables). Ces créatures monstrueuses, en plus d’avoir des noms aux sonorités exotiques, rappellent que le désert est un environnement dangereux et impitoyable. D’autres animaux surnaturels peuvent devenir des familiers des hommes, tels que les « lycaons », des loups aux grandes oreilles surnommés les « loups-papillons ». Des griffons sont également présents dans le roman. Le bestiaire déployé par l’autrice est assez original et contribue à la brutalité de l’environnement désertique du roman.

La magie, quant à elle, semble à la fois à la nature (ce qui marquerait les emprunts à l’animisme ?) et aux divinités. Elle se divise en plusieurs ramifications, notamment celle de l’Équilibre chez les chamans des Ezeraques, celle de la guérison avec les shalben d’Azr’Khila, la lecture de l’avenir ou la manipulation des esprits et des corps chez Malik et sa troupe. Les pouvoirs surnaturels peuvent être innés, comme chez les kenzi, ou acquis dans une certaine mesure. On peut remarquer que la magie de l’univers de Shahra semble bien plus verser dans la subtilité, avec des applications médicales, prophétiques ou illusionnistes que dans le combat et la destruction, ce qui est intéressant, parce que l’une des principales conséquence de ce fait et que les personnages magiciens se servent de leurs pouvoirs pour aider leur entourage ou simplement survivre (ou s’aider eux-mêmes et asservir les autres dans le cas de Malik), ce qui fait qu’on voit peu de combats ou de violences à base de magie. Cela n’empêche pas le roman d’être dur et de contenir de la violence, mais celle-ci ne s’exerce pas à travers la magie, mis à part celle que pratique Malik.

L’univers créé par Charlotte Bousquet est donc exotique, mais il n’est pas sans brutalité.

 

Brutalité du récit et personnages

 

Si l’on omet Malik, les quatre autres personnages principaux sont des femmes blessées, dont les identités ont été détruites. Ainsi, Djiane a été mariée de force à un mari odieux, Arkhane était une personne intersexe qu’on a mutilée pour qu’elle « devienne » une femme, Aya Sin est à la merci de Malik et condamnée à le servir, tandis que Tiyyi a vu sa famille être massacrée par des pillards qui l’ont réduite en esclavage. Elles doivent être fortes et survivre, chacune à leur manière, pour pouvoir lutter contre Malik et les plans qu’il prépare pour devenir immortel et auxquels elles sont liées à travers d’étranges visions et prophéties que je ne vous dévoilerai pas. Le lecteur suit chacun de ces personnages à travers la succession de leurs points de vue respectifs pour les quatre femmes, tandis que le point de vue présent de Malik n’est jamais donné. On a toutefois accès à ses pensées et ses objectifs à travers ses dialogues avec Aya Sin, mais également à travers des fragments de son journal qui laissent entrevoir à quel point le personnage est abject. À noter aussi que le point de vue d’Aya Sin est systématiquement retranscrit au présent alors que celui des autres personnages est donné au passé, ce qui peut être expliqué de deux manières différentes, qui dépendent de deux interprétations. D’une part, ce point de vue au présent peut être un signe de l’addiction d’Aya Sin à « l’aziram » (une drogue), qui pourrait troubler sa perception du temps, et d’autre part, cela peut être à cause de sa magie qui lui permet d’explorer différents futurs. Je vous laisse donner votre avis dans les commentaires si vous avez lu le roman (évidemment, ces interprétations ne sont que les miennes et je ne cherche pas à les imposer à qui que ce soit).

Un parallèle peut être fait entre les personnages de Malik et de Kele, qui est « l’immortel en quête d’humanité » dont parle la quatrième de couverture. En effet, ils sont diamétralement opposés l’un à l’autre, tant par leurs identités, que leurs objectifs ou les moyens qu’ils emploient. Malik possède un corps humain et veut devenir immortel, et pour y parvenir, il tue, torture et asservit des kenzi, tandis que Kele est un immortel qui veut devenir humain par des moyens moralement acceptables. L’un rejette complètement son humanité, tandis que l’autre cherche à la renforcer. Les deux personnages sont donc complètement opposés, malgré leurs points communs qui résident dans le fait qu’ils se donnent tous deux en spectacle et qu’ils voyagent beaucoup. Cependant, ces voyages ne se font pas sans embûches, car la mort est omniprésente dans le récit. Certains événements sont violents et entraînent de véritables massacres, que les personnages principaux vivent ou découvrent.

Djianne, Arkhane et Tiyyi subissent des violences et leur histoire est tragique, mais chacune d’entre elles parvient à se reconstruire, à travers la vengeance et la tuerie (Djianne), ou à travers la découverte de la magie et de ses possibilités (Arkhane, Tiyyi). Des questions de genre et d’identité sont abordées avec le personnage d’Arkhane, notamment via un usage judicieux des pronoms masculins et féminins, puis uniquement féminins une fois qu’elle est « déterminée » de force et qu’elle doit se construire. L’identité des personnages se construit majoritairement après une grande souffrance et passe par un apprentissage, notamment celui de la magie, des voyages et des rencontres avec des mentors dans le cas d’Arkhane et de Tiyyi. Les personnages secondaires semblent un peu en retrait, mais ils sont présents pour aider les principaux à se construire, et permettent des scènes d’émotion assez touchantes. La brutalité et la violence subies entraînent donc une construction (souvent douloureuse toutefois) des personnages dans le roman.

 

Le mot de la fin

 

Les Masques d’Azr’Khila nous donne à voir un univers violent et exotique, porté par une plume et une intrigue maîtrisés, qui laissent entrevoir un second tome chargé et riche. En tout cas, je lirai probablement d’autres romans de Charlotte Bousquet !

Vous pouvez également lire les chroniques de Boudicca, Dream-Dream d’une BouquineuseFantasy à la carteOmbrebones, Eleyna, Les Rêveries d’Isis, Cinebook, Lectures d’A, CodaLeia

11 commentaires sur “Les Masques d’Azr’Khila, de Charlotte Bousquet

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