Les Yeux du chat et L’Incal, d’Alejandro Jodorowsky

Salutations, lecteur. As-tu déjà entendu parler de Jodorowsky et de Moebius ? Non ? Alors laisse-moi te parler de ces deux légendes de la BD française, et de la BD tout court.

Les Yeux du chat et L’Incal (Première intégrale des œuvres d’Alejandro Jodorowksy), d’Alejandro Jodorowsky et Moebius

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais remercier Ambre et les Humanoïdes Associés pour m’avoir donné l’opportunité de chroniquer cette intégrale, ce qui m’a fait découvrir un monument de la BD.

Alejandro Jodorowsky est un artiste né en 1929. Il a exercé comme, poète, romancier, mime, et il est notamment connu pour ses scénarios de BD et ses films. C’est à ces deux derniers aspects de son œuvre que je vais m’intéresser. Au milieu des années 1970, Jodorowsky tente d’adapter Dune de Frank Herbert au cinéma, avec le soutien d’énormément d’artistes (le peintre H. R. Giger, Moebius, Salvador Dali, Pink Floyd…), mais le projet est avorté par manque de soutien des producteurs. L’histoire de ce défunt projet est retracée dans le documentaire Jodoroswsky’s Dune, paru en 2013.

Cette adaptation manquée de Dune aura toutefois permis à Alejandro Jodorowsky de rencontrer Moebius.

Moebius, de son vrai nom Jean Giraud, est un dessinateur de BD né en 1938 et mort en 2012. Il est l’un des fondateurs de la maison d’édition des Humanoïdes Associés, créée en 1974 pour publier des BD de science-fiction et assurer la publication du mensuel Métal Hurlant, où il s’est illustré avec des œuvres comme Arzach ou Le Garage Hermétique, en compagnie d’auteurs tels que Philipe Druillet. Les œuvres de Moebius sont considérés comme révolutionnaires pour leur époque, et c’est pour cela qu’il a été approché par Alejandro Jodorowsky pour son adaptation de Dune.

Après l’échec de la production de ce film, Moebius et « Jodo » vont collaborer à plusieurs reprises, ce qui donnera naissance aux Yeux du chat, et à L’Incal, qui est la première œuvre se déroulant dans l’univers des Métas-Barons.

Ces deux œuvres sont réunies dans la première intégrale des œuvres d’Alejandro Jodorowsky, parue chez les Humanoïdes Associés en Février 2019. Cette intégrale comportera 12 volumes en tout et aura pour but de rendre de nouveau disponibles des œuvres de Jodo qui étaient épuisées depuis longtemps et devenues introuvables, enrichies de préfaces et de postfaces d’auteurs, ou d’universitaires tels que Pascal Ory, professeur à Panthéon-Sorbonne. Ces volumes paraîtront chaque mois, et les deux premiers sont déjà disponibles ! J’annonce également que je chroniquerai prochainement la deuxième intégrale.

Contrairement à mon habitude, je ne vous donnerai pas de résumé des œuvres ici, car je le ferai au cours de ma chronique, qui s’intéressa d’abord rapidement aux Yeux du Chat, puis à L’Incal. Je ne vous parlerai volontairement pas de l’histoire courte Au cœur de l’inviolable méta-bunker, qui peut spoiler des éléments de L’Incal. Je parlerai à chaque fois du dessin et de la narration, dans ce qu’ils ont d’intéressant et de marquant.

 

L’Analyse

 

Les Yeux du chat

 

Les Yeux du chat est une BD qui a été publiée pour la première fois en Mars 1978 dans la collection d’histoires courtes « Mistral » des Humanoïdes Associés, dont les œuvres étaient disponibles gratuitement. Alejandro Jodorowsky raconte dans la préface que cette gratuité a causé l’apparition d’éditions pirates et de ventes d’exemplaires d’occasion à des prix exorbitants tant les œuvres de cette collection étaient recherchées !

Pour vous résumer l’histoire des Yeux du chat sans vous spoiler, il s’agit d’un petit garçon aveugle qui cherche un chat, ou plutôt les yeux d’un chat.

Les Yeux du chat était révolutionnaire pour son époque parce qu’il casse les codes habituels de la narration en bande-dessinée. En effet, la même planche est plusieurs fois réutilisée par Moebius et Jodo, tout en faisant avancer l’intrigue du récit. Cette planche, qui montre l’enfant aveugle de dos et dans l’ombre, lorsqu’il donne des ordres à Méduz, son aigle, permet de cacher certaines particularités physiques du personnage. La réutilisation de la même planche et ses variations jouent également avec le regard et les perspectives, et certains passages violents se déroulent lorsque le personnage est de dos, ce qui permet à Moebius de rester suggestif dans le déroulement de l’action. L’alternance entre la vue du personnage de dos et la vue des événements montrent également la variété du style du dessinateur, puisque le style est minimaliste lorsqu’on observe les planches dans lesquelles le personnages est de dos, tandis que les autres planches foisonnent de détails, notamment dans l’architecture.

Les Yeux du Chat

Le récit ne mobilise que deux couleurs, le noir et le jaune, puisque la BD était imprimée sur papier canari, ce qui témoigne encore d’un certain minimalisme, et ne comporte pas de découpage, c’est-à-dire que chaque page se compose d’une grande planche, qui montre au lecteur les détails que recèlent le dessin. Ce découpage( ou plutôt, cette absence de découpage) témoigne là aussi d’un aspect révolutionnaire des Yeux du chat, qui vise « se débarrasser de la forme traditionnelle », comme le dit Alejandro Jodorowsky. La bichromie donne également une certaine puissance aux scènes violentes, ou lorsque le lecteur voit le personnage de face.

La BD de Moebius et de Jodo s’ancre à la fois dans un certain minimalisme, à travers la réutilisation d’une même planche et de la bichromie, mais également à travers le fait que l’on ait très peu de prises de parole au cours de la narration, ce qui fait que tout le récit ou presque passe par le dessin. Cependant, les détails architecturaux et le côté gigantesque des structures dépeintes par Moebius, ainsi que les apparences de l’aigle Méduz, du chat, et du personnage aveugle contrebalancent cet aspect minimaliste et donnent à voir deux aspects du trait de Moebius.

Les Yeux du chat, première collaboration de Moebius et d’Alejandro Jodorowksy, donne une première idée de la combinaison des talents des deux artistes, à travers une narration en rupture avec les codes classiques de la BD et une patte graphique unique.

 

L’Incal

 

L’Incal est une série de BD, parue pour la première fois entre 1980 et 1988, avec un scénario d’Alejandro Jodorowski et des dessins de Moebius. À l’origine, L’Incal compte six volumes, qui sont réunis dans la première intégrale des œuvres de Jodo. On peut également noter que la série se déroule dans le même univers que plusieurs œuvres ultérieures d’Alejandro Jodorowski, avec des préludes à L’Incal (Avant L’Incal), des suites (Après l’Incal et Final Incal), et des spin-off, avec La Caste des Méta-Barons, par exemple.

La série se situe dans un futur lointain et dystopique (j’y reviendrai), dans lequel on suit le détective privé John Difool, qui reçoit un mystérieux artefact, L’Incal Lumière, qui dispose de pouvoirs surnaturels. Avec l’aide de l’Incal et de compagnons qu’il rencontrera en cours de route, John Difool va devoir sauver l’univers alors qu’il n’est qu’un « minable », contre des factions ennemies surpuissantes et mal intentionnées.

Mon analyse évoquera d’abord le dessin de Moebius, puis je vous parlerai du dessin et des personnages. Je ne rentrerai volontairement pas trop dans les détails pour ne pas vous spoiler et pour pouvoir traiter de la série dans son ensemble.

Dessin et découpage

 

Dans sa préface des Yeux du chat, Alejandro Jodorowsky disait qu’il avait parcouru plusieurs trajets entre son domicile et celui de Moebius pour admirer son travail, et le résultat final de la BD montrait toute l’étendue du talent du dessinateur.

À ce titre, je dirais que les dessins de L’Incal sont tout aussi maîtrisés que ceux des Yeux du chat.

En effet, on peut constater la maîtrise de Moebius à travers la manière dont il détaille les bâtiments et les monstres, qui apparaissent souvent comme totalement gigantesques, et dépassant de très loin la taille humaine, ce qui rend les personnages humains minuscules par contraste sur certaines planches, avec par exemple le « Cardiogrif » dans « l’Incal Lumière » ou « La Ténèbre » dans les derniers volumes.

 

La maîtrise de Moebius dans le design des bâtiments et des monstres passe également par l’utilisation de la symétrie et de la proportion, ce qui accentue le côté dystopique dans le cas des bâtiments, qui apparaissent immenses, et froids, avec des tons gris qui font ressortir leur aspect technologique. Dans le cas des créatures surnaturelles, la symétrie (ou le manque de symétrie) met en valeur leur monstruosité ou leur beauté. Moebius souligne également la monstruosité de la technologie et des machines, notamment dans la « cité techno », dont les instruments séparent les corps humains de leurs organes à l’aide d’une multitude d’outils semblables à des tentacules, dans « L’Incal Noir » et « L’Incal Lumière ».

Certaines planches ne sont pas découpées ou comportent de très grandes cases, avec des structures immenses qui occupent énormément d’espace, ce qui souligne à la fois le gigantisme de certaines architectures et la petitesse des êtres humains dans ces décors, qui sont alors dépassés, à l’image de la planche où l’on voit apparaître « l’œuf d’ombre » dans « L’Incal Lumière », ou la salle du conseil de l’Impéroratriz sur la Planète d’or dans « Ce qui est en bas ».

Moebius met également en valeur les foules et les multitudes de personnages qui apparaissent dans L’Incal, lorsque les personnages sont encerclés (par les psycho-rats par exemple) ou pour montrer les villes de l’univers de la série sont extrêmement peuplées, dans « L’Incal de Lumière » et « Ce qui est en bas ». Le dessinateur montre aussi le caractère semblable et uniforme des foules de personnages qui appartiennent à la même faction, avec notamment les Bergs lors de leurs apparitions.

 

Les planches de L’Incal se révèlent aussi parfois gores, et marquée par l’ésotérisme et les symboles, avec la forme pyramide de l’Incal Lumière et de l’Incal Noir, le motif de l’œuf que l’on retrouve à la fois dans l’Impéroratriz (qui est entouré par une sorte d’œuf) et l’œuf d’ombre de la Ténèbre, et la dualité, représentée dans les personnages androgynes, tels que Solune ou l’Impéroratriz, qui le sont chacun à leur manière. La transformation et le démarrage de nouveaux cycles sont également présents, à travers le fait que Solune devienne (par un procédé que je ne détaillerai pas) un vaisseau spatial, ou une tout autre entité, ou encore le fait que la population alien des Bergs change d’apparence à chaque fois que leur reine est fécondée par le vainqueur d’une gigantesque compétition guerrière (non, je ne plaisant pas), par exemple. On peut également constater la présence de rituels et d’épreuves mystiques, qui détonent quelque peu dans l’ambiance science-fictive du récit, que l’on peut rapprocher du space-opera. À noter également que la BD peut également révéler une certaine composante érotique et sexuelle, à travers certains passages que je ne vous dévoilerai pas pour ne pas gâcher votre plaisir de lecture.

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Narration et personnages

 

John Difool, le personnage principal de L’Incal, est un anti-héros complet. En effet, il est dépeint comme lâche, peureux, stupide, et c’est un détective raté, que beaucoup qualifient de « minable », puisqu’il est incapable de vaincre seul ses ennemis, qu’il n’affronte d’ailleurs jamais lui-même, parce qu’il est toujours aidé par l’Incal ou ses alliés. On note d’ailleurs que les moments où il affronte seul le danger sont ceux où sa vie est la plus en danger. On peut alors supposer que John Difool est une sorte de faire-valoir de ses compagnons, qui sont tous des personnages grandioses ou hors du commun, à moins que ce ne soit le statut particulier des alliés de Difool qui mettent en valeur sa médiocrité.

Les compagnons de « JDF » sortent en effet tous de l’ordinaire : le Méta-Baron est le plus grand guerrier de l’univers, Solune est un androgyne au parcours et au destin curieux, Animah est la reine des profondeurs de la Terre, Tanath est à la tête d’une organisation de rebelles, l’Amok, Kill est un chien anthropomorphe, et Deepo est une mouette qui parle. Tous ces personnages effectuent des actions, tandis que John Difool reste souvent passif et malmené par l’intrigue, sans que ses décisions influent sur celle-ci, puisque ce sont les décisions et prévisions de l’Incal qui guident les personnages. Pourtant, Alejandro Jodorowsky rend JDF nécessaire à l’intrigue, parce que le personnage accomplit malgré lui (et souvent contre son gré) des exploits significatifs. Les deux derniers volumes de la série, c’est-à-dire les deux parties de « La Cinquième Essence » montrent que John Difool est réellement nécessaire dans les plans de l’Incal, parce que le fait qu’il refuse d’accomplir sa destinée ou qu’il soit en proie au doute paralyse l’avancée de ses alliés.

L’univers dans lequel L’Incal se déroule est futuriste et dystopique. En effet, des tyrans règnent en maîtres sur des planètes entières, à l’image du président (ou « Prez »), qui se fait cloner pour rester au pouvoir et en vie éternellement, les technologies et l’argent ont pris le pas sur l’humain et l’environnement, les planètes sont littéralement remplies d’ordures et de déchets qui s’accumulent depuis des décennies, les corps humains sont recyclés par des machines, l’état est prêt à employer des armes de destruction massive contre la population pour ne pas qu’elle se révolte, et la société est divisée en castes, avec des aristocrates fortunés qui peuvent tout se permettre et qui vivent dans des sortes de paradis artificiels, des prêtres « technos » dont les costumes et la gestuelle rappelle celles les fascismes du 20ème siècle, et les émissions de télévision sont destinées à rendre littéralement addict la population, avec des programmes abrutissants tels que « pipi caca popo ». Alejandro Jodorowsky et Moebius dépeignent donc un univers sombre et dystopique, qui révèle ce que l’Humanité peut faire de pire.

Dans cet univers, l’Incal, un artefact qui possède une grande puissance, est convoité par de nombreuses factions qui veulent l’utiliser pour satisfaire leurs propres intérêts, à savoir le Prez, l’Impéroratriz, les Bergs, les technos, l’Amok… Toutes ces factions vont se lancer sur les traces de John Difool, qui va se retrouver au centre d’un combat dont l’enjeu est rien de moins que le sort de l’univers !

L’intrigue de la série est donc très riche en aventures et en rebondissements, avec des courses-poursuites entre John Difool, ses compagnons, et ceux qui convoitent l’Incal, des complots politiques et cosmiques, des combats, des rituels mystiques, le tout englobé dans la quête de JDF et ses compagnons qui les conduit à observer toutes les dérives de l’univers dans lequel ils vivent. On remarque également un contraste énorme entre la vie des castes dirigeantes, qui vivent des paradis artificiels, qui reproduisent des environnements naturels et bucoliques (le Prez et les aristos), qui vivent dans des endroits autocratiques (les technos et leurs cités, ou leur étoile de guerre), ou qui sont littéralement dans leur bulle, à l’image de l’Impéroratriz, et le reste des habitants des planètes, qui sont forcés d’habiter des mondes de plus en plus pourris.

Les personnages vont donc affronter des créatures et des personnages inhumains, à l’image de la Ténèbre, l’antagoniste de la série, dont les œufs d’ombre dévorent des soleils, un robot géant, ou encore les technos. On peut voir que les antagonistes du récit sont toujours déshumanisés, la Ténèbre parce qu’elle est un monstre, et les technos parce qu’ils sont totalement aliénés par elle et agissent de manière presque mécanique, tandis que l’humanité des protagonistes est sublimée par Moebius et Alejandro Jodorowsky, qui mettent en avant leurs sentiments et leurs caractéristiques, aussi bien positives que négatives (la courage, la peur, la lâcheté, la lubricité…), et leurs actions bien souvent héroïques qui vont les conduire à unir tout un univers contre un ennemi commun.

 

Le mot de la fin

 

Cette première intégrale des œuvres d’Alejandro Jodorowsky fut pour moi l’occasion de découvrir de véritables monuments de la BD de SF française, et de la BD tout court. Les dessins de Moebius entrent complètement en résonnance avec les idées du scénariste et permettent de raconter des histoires sombres, ancrées dans des univers dystopiques et pourtant fascinants et parfois pas dénués d’espoir, à l’image de L’Incal. Je ne peux que vous conseiller de vous procurer cette intégrale et de la lire !

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3 commentaires sur “Les Yeux du chat et L’Incal, d’Alejandro Jodorowsky

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