L’Enfer des masques, de Jacques Barbéri

Salutations, lecteur. Je t’ai déjà parlé de Jacques Barbéri, un auteur de science-fiction français que j’affectionne. Aujourd’hui, je vais te parler de son dernier roman,

L’Enfer des masques

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions La Volte, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman.

Jacques Barbéri est un auteur de science-fiction français né en 1954. Il est actif depuis les la fin des années 70 (il a donc commencé à écrire quand il avait à peine une vingtaine d’années). Certains de ses romans ont été publiés dans les collections Présence du Futur de Denoël et Anticipation du Fleuve Noir, deux anciennes et célèbres collections de SF qui ont contribué à faire connaître l’imaginaire en France avant le début des années 2000. Aujourd’hui, les récits de Jacques Barbéri sont majoritairement publiés chez La Volte, avec par exemple Mondocane, dont je vous ai déjà parlé, Le Tueur venu du Centaure, ou encore Le Crépuscule des chimères. À noter que Mondocane a été repris dans la collection Folio SF de Gallimard en 2018.

Jacques Barbéri est connu pour son imaginaire atypique et hors-normes, porteur d’intrigues et d’univers baroques, avec du sexe et du gore (et des araignées), mais jamais dénués de logique et d’une certaine poésie, alors quand il a déclaré dans une récente interview que son nouveau roman allait être différent des autres, cela a piqué ma curiosité. Eh bien, je n’ai pas été déçu.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Si l’on excepte ses tendances lunatiques – ainsi qu’elle préfère les nommer –, Nora Keller est une jeune fille ordinaire, férue de cinéma, cultivant la différence et les crises existentielles en plus d’exécrer les secrets. Surtout ceux qui entourent son père, et que sa psychanalyste de mère persiste à protéger contre son obsession de vérité. Quand Nora découvre une piste sur l’identité de son géniteur, elle s’y précipite en compagnie de Régis, matheux cinéphile et petit ami en devenir. Retrouver son paternel depuis le cœur de Nice n’est cependant pas mince affaire, a fortiori lorsque le candidat le plus pertinent se relève aussi le plus défavorable à l’idée d’avoir une fille…

En contre-point, l’infortunée Priscilla se morfond dans la clinique où elle s’est réveillée amnésique et paralysée, quelque part dans la baie de San Francisco. Elle ne manque pourtant pas d’amour en la présence de Nick Dickovski, son époux, qui la veille jalousement tout en assurant le programme de sa rééducation, mais d’étranges phénomènes ne tardent pas à immiscer le doute en elle. Pourquoi lui promet-on une sortie qui n’arrive jamais ? Pourquoi les télécommandes rampent-elles au sol comme des insectes ? Et pourquoi personne ne veut répondre à ses questions ? »

Mon analyse s’interrogera dans un premier temps sur la question générique et les influences du roman, puis je m’intéresserai à la narration et aux personnages. J’en profite pour vous dire que je ne vais pas traiter en détails certains aspects du récit, pour éviter les spoilers qui vous gâcheraient véritablement le récit.

 

L’Analyse

 

SF, Thriller, K. Dick ?

 

Le monde dans lequel s‘ancre L’Enfer des masques semble extrêmement contemporain et proche de nous, puisqu’il se déroule à Nice et aux États-Unis, mais peut également relever d’un futur proche. En effet, il met en scène des technologies qui semblent très avancées et qui sont encore balbutiantes dans notre monde, avec par exemple des IA avancées au point d’acquérir une conscience, des théories de physique quantique mises en application, des écrans pliables dont la taille peut être augmentée ou réduite, appelés « écrans mouchoirs », mais également la mise en place de réalités virtuelles. Sans spoiler pour autant, la technologie prend une part très importante dans l’intrigue du roman de Jacques Barbéri, et par conséquent, L’Enfer des masques s’ancre dans une atmosphère et des ressorts science-fictifs. Cependant, l’auteur emploie beaucoup de codes du thriller, notamment à travers l’enquête et les recherches de Nora sur son père, et le fait que Priscilla cherche à retrouver la mémoire dans la clinique dans laquelle elle est internée.

L’auteur fait également des références explicites (en plus de celles qui portent sur le cinéma, j’y reviendrai) à des romans de science-fiction, à commencer par Les Yeux du temps de Bob Shaw, Philip K. Dick, mais aussi à… lui-même, dans une scène où Jacques Barbéri se qualifie de « complètement givré » ! Ces références à la science-fiction signalent au lecteur les influences probables du récit, mais permettent également de mieux le situer en termes de genre.

Dans le cas des références à Philip K. Dick, on peut toutefois aller un peu plus loin. En effet, on peut retrouver des influences de cet écrivain dans L’Enfer des masques (attention, cela ne relève pas d’un quelconque jugement de valeur de ma part). Le roman de Jacques Barbéri déploie ainsi des thèmes dickiens, tels que la question de la réalité, de la nature et de la perception du réel, de la mémoire et la manipulation. On retrouve également des personnages féminins mystérieux, énigmatiques et parfois manipulateurs, et qui d’une certaine manière, luttent avec les hommes pour prendre ou garder l’ascendant sur eux, à l’image de Nora avec Régis, qui va convaincre (ou persuader) son petit ami en devenir de l’aider à chercher son père par bien des moyens.

Mais malgré le fait qu’il emploie des thèmes dickiens, L’Enfer des masques porte très clairement la patte et le style de son auteur, Jacques Barbéri. En effet, la plume de l’auteur est assez reconnaissable, avec des marques d’oralité très contemporaines que l’on retrouve dans les prises de parole de Nora (« bourges »), mais aussi des structures assez chargées et parfois poétiques, que l’on peut retrouver à la fois dans les dialogues et dans la narration. On trouve également des éléments fantastiques et monstrueux (je ne peux pas vous en dire plus sans spoiler), qui font surgir de l’organique dans des machines et à l’inverse, qui donnent une certaine chair, une certaine substance, à ce qui est mécanique, avec par exemple, des Intelligences Artificielles capables d’empathie et une utilisation du motif de l’araignée, qui est très (très) récurrent chez l’auteur, comme le souligne la postface de Richard Comballot au recueil L’Homme qui parlait aux araignées, paru en 2008 à la Volte.

 

Narration et personnages

 

La narration du roman emprunte beaucoup au genre du thriller. Le lecteur suit de manière alternée les points de vue de Nora et de Priscilla, qui sont respectivement une jeune femme niçoise fan de cinéma à la recherche de son père, et une mystérieuse jeune femme internée dans la toute aussi mystérieuse clinique de Borderhouse, D’autres personnages-narrateurs vont ponctuellement prendre en charge le récit, tels que Régis, le petit ami de Nora, ou Susan, la mère de cette dernière. Les points de vue de la plupart des personnages sont transcrits au présent et à la troisième personne, mais le point de vue de Priscilla est transmis à la première personne, ce qui happe le lecteur dans les pensées et la confusion permanente du personnage quant à sa mémoire et son identité. Au départ, seul Nick Dickovski établit un lien assez ténu entre Nora et Priscilla, mais au fil du récit, des enquêtes de Nora et de ses confrontations avec son père hypothétique, et des troubles de Priscilla, qui sont liés à ce qui se déroule dans les tréfonds de Borderhouse. L’intrigue s’appuie donc sur une enquête, qui débouche sur des péripéties et des révélations vertigineuses.

L’Enfer des masques joue aussi sur les relations amoureuses, à travers les liens qui unissent Nora et Régis, mais également ceux qui unissent Nick à Priscilla. Ainsi, l’amour joue un rôle fondamental dans le roman de Jacques Barbéri, puisqu’il est le moteur et le fil conducteur de toute l’intrigue du roman. Régis consent à des sacrifices et agit par amour pour Nora, tandis que Nick accomplit des exploits et des manœuvres moralement très discutables pour pouvoir rester avec son aimée. Le lecteur verra la relation entre Régis et Nora évoluer au fil des pages, et verra que les deux personnages partagent bien plus qu’une passion pour le cinéma, qui est détaillée à travers les nombreuses références cinématographiques qui parsèment le récit, de L’Armée des douze singes de Terry Gillian à La Main sur le berceau de Curtis Hanson, en passant par bien d’autres œuvres du 7ème art. Les deux personnages vont également vivre des expériences horribles et véritablement traumatisantes, et cela va renforcer leur couple et leur permettre d’affronter les vérités auxquelles ils seront confrontés. À noter que leur relation se situe également loin de clichés sociaux, avec lesquels l’auteur s’amuse, en liant Nora et Régis malgré le rejet qu’elle peut avoir des « bourges » qui possèdent beaucoup d’argent, et sans rentrer dans les spoilers, la fin place Nora sur un plan social égal à Régis, ce qui invalide quelque peu ses préjugés, déjà préalablement heurtés par sa rencontre assez truculente des parents de son petit-ami. Quant à Nick Dickovski, il se révèle être un personnage profondément infâme, mais également tragique dans ce qu’il accomplit pour sa dulcinée.

La parentalité est également l’un des thèmes centraux du roman (c’était également l’un des thèmes du Crépuscule des chimères, d’une certaine façon). En effet, Nora ne connaît pas son père et le recherche jusqu’à se mettre en péril, elle veut connaître la vérité auprès de sa mère mais n’y parvient pas, tandis que Régis voit très peu ses parents. Les deux personnages se sont donc construits dans une certaine mesure en dehors des relations parentales, parce que peu de figures parentales sont présentes pour les entourer.

Enfin, je terminerai sur le traitement des thèmes de la mémoire, de la réalité et de la vérité, qui sont mis en lumière à travers le vécu et les expériences parfois surréalistes de Priscilla à Borderhouse (un corbeau qui parle, un patient qui n’a pas l’air d’en être un…), mais également par les enquêtes de Nora et le fait qu’elle fasse des extrapolations qui relèvent de la paranoïa et de l’obsession pour ses recherche.

 

Le mot de la fin

 

Bien qu’assez différent des autres romans de Jacques Barbéri, L’Enfer des masques est un thriller aux accents science-fictifs très intéressants, qui nous entraîne dans un jeu avec la réalité, la mémoire et le passé, sous les auspices d’une simple enquête réaliste au départ, qui tourne vite à la tragédie marquée par la technologie et l’horreur par la suite. J’ai passé un bon moment en le lisant, et je pense que ce roman est un bon moyen de découvrir l’auteur !

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Gromovar

 

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2 commentaires sur “L’Enfer des masques, de Jacques Barbéri

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