Isidore Rodendrat (Troisième récit de Rédemption)

Salutations, lecteur. Voici le troisième récit de Rédemption. Si tu n’as pas connaissance du projet, je t’invite à consulter cet article. Tu peux également lire les deux premiers récits, Julius Tragnard et Le Corbeau et l’enfant.

J’ai mis un peu moins d’un mois pour rédiger cette nouvelle, et la faire relire et corriger par Joffrey et une amie. N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez du récit, les avis sont très importants pour moi, qu’ils soient positifs ou non !

J’annonce également que les premiers playtests en présentiel (IRL) on été effectués. Je vous en dirai plus dans quelques temps, car pour l’heure, je vous laisse vous plonger dans la Ville maudite.

 

Isidore Rodendrat

 

À Rédemption, tous l’appelaient le Rat, à cause de sa longue et fine queue annelée. Même ses lieutenants les plus fidèles ne connaissaient pas son véritable nom, qu’il n’utilisait plus depuis bien longtemps. Lorsque le bruit blanc s’était mis à susurrer dans ses oreilles, il avait abandonné son identité de vulgaire bandit pour fonder la guilde des Queues de Rat.

Il était probablement l’être humain le plus redouté de cette maudite Ville. Et pourtant, Ginoch continuait de penser que ses subordonnés le trahiraient forcément au cours de leur carrière, pour s’élever et prendre sa place. Alors, il éliminait régulièrement les plus talentueux d’entre eux. Oh, il ne les assassinait pas de manière brutale comme l’auraient fait d’autres bandits. Il les envoyait en mission dans les endroits les plus dangereux de Rédemption, vers une mort certaine et inévitable. Beaucoup de ses lieutenants se doutaient de quelque chose, mais ils n’exprimaient rien à haute voix, de peur de subir le même sort que leurs confrères.

Cette fois, ce serait Isidore Rodendrat qui mourrait, avait décidé Ginoch. Le bougre était de plus en plus apprécié au sein des Queues de Rat et risquait de fomenter un putsch contre leur leader à tout moment. Il était donc temps de se débarrasser de lui. Le bruit blanc le lui avait confirmé. Le Rat allait se servir de lui pour intimider la Bête de Rédemption. Le maudit monstre étendait son territoire de chasse depuis quelques temps. Les corps de plusieurs bandits avaient été retrouvés taillés en pièces, peu avant que les forces de la Mégère les investisse, bien plus proches du repaire du Rat qu’habituellement. Si personne ne s’occupait de cette saloperie rapidement, elle finirait par occuper une bonne partie de la Paroisse de l’Aumône et empièterait sur les secteurs contrôlés par le Rat. Ginoch se retrouverait donc pris en tenaille entre la Bête et les secteurs remplis de créatures affreuses sans aucun point de repli, excepté les dédales de ruelles qu’il savait contrôlés par l’odieux volatile qui se prenait pour un sorcier. Sa solution pour sortir les Queues de Rat de ce merdier était d’envoyer quelqu’un confronter la Bête, en espérant qu’elle soit blessée ou tuée dans l’affrontement, et qu’elle s’occupe des éléments les plus problématiques de la confrérie, à commencer par Rodendrat.

 

 

Isidore et cinq Queues de Rat se tenaient debout près de la porte en bois vermoulu d’un hôtel particulier que le Rat avait rebaptisé Le Croc Suintant. Ils portaient tous des gambisons et des pantalons de toile garnis de protections de cuir pour leurs avant-bras et leurs cuisses, ainsi que des souliers légers. Ils s’étaient aussi munis d’arbalètes lourdes et d’épées longues.

 —  Vous partirez à la tombée de la nuit, déclara leur chef. Fouillez tout le territoire de la Bête, trouvez-la et tuez-la. Même si la Mégère doit transformer vos couilles en viscères, je veux que vous me rameniez sa tête.

Le ton du Rat était sans appel et son visage, grêlé par la petite vérole, trahissait son impatience de voir la Bête mourir. Ses petits yeux plissés semblaient palpiter à l’idée d’observer le cadavre du monstre s’offrir à sa vue. Rodendrat opina du chef.

 —  Bien sûr, patron. On va la bousiller, cette saloperie !

Le soir venu, les Queues de Rat se mirent en route sur le Chemin de l’Aumône, une grande rue qui traversait leur territoire. La nuit s’annonçait. Des volutes de brume commençaient à poindre. Cette partie de la Ville serait bientôt plongée dans l’obscurité et il leur faudrait être prudents. Isidore dégaina son épée et intima à quatre de ses compagnons qui ouvraient la marche de faire de même d’un geste du menton. Ceux qui se trouvaient à l’arrière prirent leurs arbalètes en main et les chargèrent.

À mesure qu’ils se rapprochaient du territoire de chasse de la Bête, leurs pas se firent plus lents sur les pierres sales. Ils s’efforçaient de garder le silence, communiquant par gestes et parlant très bas. Ils tenaient fermement leurs armes et restaient attentif au moindre détail, malgré la Brume qui s’était levée et les empêchait d’y voir clair. Le bruit blanc se faisait dangereusement calme.

La Brume de Rédemption faisait partie des horreurs que connaissaient les infortunés enfermés dans la Ville et qu’il leur était impossible de comprendre. Même les figures les plus à craindre, telles que le Corbeau ou le Rat, ou les aventuriers les plus aguerris, évitaient de sortir ou de mener leurs affaires par temps de Brume. Isidore regardait fréquemment vers ses compagnons pour s’enquérir de leur présence et surveiller leur progression. Certains d’entre eux suaient à grosses gouttes. D’autres tremblaient. L’un d’eux s’approcha lentement de son lieutenant.

 —  Dis, Zidore, tu sais à quoi elle ressemble, la Bête ? murmura-t-il.

Isidore répondit dans un soupir.

 — Je n’en sais rien. Le chef ne m’a rien dit là-dessus. Tout ce que je sais, c’est qu’on doit lui faire la peau. Alors la gueule qu’elle a, on s’en fout. Tout ce qui compte, c’est qu’on la bute et qu’on rentre en vie au Croc Suintant.

Le brigand acquiesça silencieusement et s’éloigna de son lieutenant de quelques pas.

Un hurlement guttural déchira la Brume. L’un des Queues de Rat retint un cri de justesse. Isidore le foudroya du regard en plaquant son index sur sa bouche. Il fit signe à ses compagnons de se cacher dans une bâtisse avoisinante. Ils gagnèrent d’un pas feutré une vieille maison à deux étages qui avait dû servir de bordel à l’époque où la population humaine de Rédemption dépassait très largement celle des monstres et abominations engendrées par la Mégère. Une fois entrés dans le bâtiment, ils en bloquèrent la porte d’entrée avec des chaises et gagnèrent l’étage après s’être avisés que les fenêtres étaient correctement bloquées. Isidore choisit une chambre au hasard et y pénétra avec ses compagnons. La tapisserie et la décoration de la pièce avaient dues être belles et bien entretenues en leurs temps, mais ce temps était révolu. Des taches de sang et d’autres fluides dont il ne valait mieux pas connaître la nature maculaient le sol et les draps du lit et avaient infiltré le bois de la penderie, de la table et des chaises qui se trouvaient renversés. Quelque chose craqua sous les pieds d’Isidore, qui faillit sursauter. Il venait d’écraser un fragment d’os avec sa botte. De petits morceaux de squelette humain jonchaient le parquet. Certains des bandits frémirent de dégoût.

 —  Fermez-la, cracha Isidore à voix basse. Je veux pas vous entendre. Vous l’avez entendue. C’est probablement nous qu’elle cherche, alors tenez-vous prêts à l’accueillir pour quand elle voudra nous attaquer.

Ils acquiescèrent, peu rassurés. Deux d’entre eux se postèrent de chaque côté de la porte de la chambre, épée en main, tandis que l’un des deux arbalétriers se plaça devant elle. L’autre tireur retira méthodiquement les quelques planches de bois qui couvraient la fenêtre pour se ménager un point d’observation. Restaient Isidore et un autre Queue de Rat, qui se tenaient au milieu de la pièce avec leurs armes dégainées. Dehors, rien ne semblait bouger. Le bruit blanc restait figé, sans aucune variation. On racontait que c’était lorsqu’il se taisait que les créatures les plus horribles apparaissaient. Les minutes s’égrenaient, lentement. Isidore et ses compagnons sentaient une pression de plus en plus forte sur les épaules. Une sueur froide perlait sur leurs fronts. Le lieutenant se retenait de trembler du mieux qu’il le pouvait. Il entendait les dents de ses camarades claquer.

Un nouveau hurlement retentit et ébranla les Queues de Rat jusque dans leur squelette. Leur sang se figea pendant quelques instants dans leurs veines et leur respiration s’arrêta. L’un des bandits qui gardait la porte déglutit et tourna la tête vers Isidore.

 —  Elle… elle… a l’air d’être plus… plus… plus proche que tout à l’heure, non ? balbutia-t-il.

Isidore plaqua furieusement son index sur sa bouche en braquant son regard sur celui qui avait parlé. Puis, il fit un signe au tireur posté à la fenêtre s’il avait aperçu la Bête. L’autre répondit qu’il ne voyait rien, la Brume était trop épaisse.

Ils attendirent quelques instants avant de reprendre la parole.

 —  On bouge pas d’ici, ordonna le lieutenant. Si on sort, elle nous chope et on est foutus.

—  Alors qu’est-ce qu’on fait, Zidore? demanda l’un des Queues de Rat.

L’intéressé tira une boule de verre lumineuse de sa poche.

 —  On attend qu’elle bouge ou qu’elle baisse sa garde. Ou sinon, on la fait sortir en utilisant cette merde.

—  Le Rat avait pas dit qu’il fallait pas utiliser ces trucs ? fit quelqu’un.

Isidore voulut gifler l’imbécile qui avait parlé, mais se ravisa.

 —  Tu préfères qu’on reste là à rien foutre ? cracha-t-il en s’avançant vers la fenêtre. Le Rat a raison quand il dit qu’il vaut mieux ne pas se servir de ça, mais je pense pas qu’on ait le choix, là.

Quelques temps auparavant, leur patron avait organisé un raid sur l’une des vieilles casernes militaires de Rédemption, dans le secteur du Courage. Les Queues de Rat y avaient découvert un traité sur la fabrication de feu grégeois, ainsi qu’une cache d’armes avec des caisses remplies de boules de verre qui en contenaient. Ils s’étaient emparés du traité et d’autant de caisses que possible, et depuis leur retour, Macuriah, l’alchimiste du gang, s’affairait à créer des explosifs au feu grégeois pour armer les bandits. Jusqu’à présent, ses essais se révélaient concluants, mais les incendies que les boules déclenchaient en explosant étaient bien trop violents au goût du Rat, et l’intense lumière que dégageaient leurs flammes attirait beaucoup trop l’attention. Macuriah s’échinait donc sur les moyens de les tempérer et avait fait passer l’ordre d’éviter à tout prix l’utilisation des explosifs dont les bandits disposaient actuellement, sauf pour les cas de force majeure.

Et Isidore et ses compagnons se trouvaient précisément dans un cas de force majeure. Ils ne pouvaient pas se permettre de respecter les consignes de sécurité de la sorcière des Queues de Rat. Le lieutenant jeta la sphère de verre dans la Brume.

Les bandits ne l’entendirent pas se briser, mais ils virent la lumière orangée percer les nappes pâles de la Ville, qui se dissipèrent sitôt que les flammes commencèrent à lécher les pavés de pierre. Une odeur de soufre empuantit l’air.

 —  Le feu va la faire venir. Dès que vous la voyez, vous la plombez avec vos arbalètes, ordonna Isidore aux deux tireurs en leur faisant signe de se poster à la fenêtre.

Il avait repris courage, à présent. Cette saloperie n’était qu’un putain de bestiau sans cervelle. Elle tomberait forcément dans le panneau et son corps se tordrait bientôt dans le feu grégeois.

Ses entrailles se soulevèrent lorsqu’il la vit les toiser, campée sur le toit d’un bâtiment en face du leur. Ses yeux orangés luisaient et les fixaient avec un regard de prédateur. Dans la nuit et la Brume qui se reformait au-dessus de l’incendie, Isidore ne parvenait pas à distinguer le corps massif de la Bête. Il porta sa main à sa bouche pour se retenir de hurler, puis la pointa lentement du doigt. Les autres Queues de Rat la remarquèrent. L’un deux cria. La Bête disparut.

 —  Barricadez la porte et la fenêtre, ordonna Isidore, pantelant. Et tenez-vous prêts.

Les bandits obéirent et replacèrent les planches de bois devant la fenêtre et bloquèrent la porte avec la table et les chaises qui se trouvaient dans la pièce. Deux épéistes se placèrent de chaque côté de l’entrée de la chambre, tandis que les tireurs s’éloignèrent de quelques pas, arbalètes chargées et en main. Isidore et le Queue de Rat restant se tenaient à leurs côtés.

 —  ‘Zidore, tu penses qu’elle va réussir à péter les barricades ? demanda l’un des truands d’une voix apeurée.

—  La ferme ! cria Isidore. Je veux plus vous entendre. Le prochain qui l’ouvre pour chialer, je l’égorge et je laisse la Mégère et la Bête s’occuper de son cadavre.

Ils se turent et se mirent à attendre. Dehors, l’incendie déclenché par le feu grégeois s’était arrêté, étouffé par la Brume. Ils entendirent un grognement rauque en contrebas. Une sueur froide recommença à couler de leurs fronts. Certains Queues de Rat avaient des hoquets de peur qu’Isidore s’efforça d’ignorer en agrippant son épée.

La Bête poussa un rugissement déchirant qui secoua les murs du bâtiment, puis un premier coup retentit contre la porte du bordel. L’un deux sanglota. Isidore pointa son épée sur la porte en tirant une boule de feu grégeois de sa poche.

 —  Si elle parvient à rentrer, je lui jette ça à la gueule et on se barre par la fenêtre, déclara-t-il d’une voix blanche. Il faut que quelqu’un vire les planches.

Un Queue de Rat retira les barricades de la fenêtre alors que la Bête frappait la porte pour la deuxième fois.

 —  On devrait pas sortir maintenant ? hasarda un bandit.

—  Bien sûr, ricana sardoniquement Isidore. Pour qu’elle nous rattrape dans la ruelle et qu’elle nous trucide tous un par un ? Il faut qu’on l’attende, qu’on l’affaiblisse et qu’on se taille en vitesse. Comme ça, on aura une chance de s’en sortir.

Ils sentirent la porte et les barricades voler en éclats sous l’impact d’un troisième coup qui fit vibrer les murs. Ils retinrent leur souffle alors qu’un rugissement assourdissant retentissait.

 —  On tient, les gars, ordonna Isidore en grinçant nerveusement des dents.

La Bête avançait dans le bordel. Ils sentaient chacun de ses pas. Elle montait les escaliers, à présent. Son souffle rauque se rapprochait de plus en plus. Elle se planta derrière la porte. Les Queues de Rat reculèrent lentement de quelques pas, tremblants de peur.

Puis, elle frappa violemment la porte. Les bandits reculèrent encore pour éviter les éclats de bois, et se figèrent. La Bête se trouvait face à eux.

Les rares témoins directs de son existence évoquaient un grand loup bipède au pelage noir, haut de plus de deux mètres cinquante. Il fallait croire que leur mémoire était bien courte.

Le bras gauche de l’animal était environ trois fois plus volumineux que son bras droit, strié de veines saillantes et luisantes. Elle avait des yeux rouges, sans iris ni pupille, dans lesquels on ne pouvait lire qu’une intense férocité, que soulignait son immense mâchoire retroussée garnie de crocs semblables à des lames acérées. L’une de ses oreilles manquait, laissant voir un trou de chair mal cicatrisée sur le sommet de son crâne, et des plaques écailleuses couraient de son bas-ventre à ses genoux inversés.

Isidore cria, jeta deux sphères de feu grégeois tandis que les tireurs déchargeaient leur arbalète, visant la gueule du monstre du mieux qu’ils le pouvaient, puis ils coururent vers la fenêtre et sautèrent.

Dès qu’ils eurent touché le sol, ils détalèrent à toute vitesse, ne se préoccupant plus d’attirer l’attention du monstre ou d’autres créatures. Seule comptait la survie, à présent. Un bruit lourd derrière eux les informa bien vite que la Bête les traquait.

Isidore, un tireur et un épéiste se trouvaient en tête, tandis que leurs trois compagnons peinaient derrière eux. Il ne comprenait pas comment cette horreur pouvait encore les poursuivre après avoir reçu des explosifs et des carreaux de plein fouet. Alors qu’ils s’engageaient dans une venelle qui faisait office de raccourci pour regagner le Croc Suintant, le lieutenant entendit un hurlement. Une tête s’écrasa contre un mur, laissant derrière elle une traînée de sang. Les deux truands, tout juste talonnés par l’abomination, approchèrent de la ruelle en s’époumonant. Isidore signala rapidement à ceux qui l’accompagnaient qu’il leur fallait contourner la Bête pour se donner une chance de lui échapper. Ils feraient des détours, mais ils s’en sortiraient probablement. L’un des bandits pointa du doigt leurs compères en tremblant. Isidore secoua la tête d’un air résigné tout en continuant à courir. Leur mort servirait leur survie. Ils s’élancèrent.

Derrière eux, les deux infortunés n’eurent pas le temps de suivre leurs camarades. Le monstre se jeta sur l’un deux, qui leva son épée pour dévier le coup qui visait son abdomen. L’impact fut tel qu’il sentit vibrer le métal de sa lame. Il recula de plusieurs pas. Les os de son bras craquèrent. Son compagnon d’infortune se trouvait derrière l’abomination, l’arbalète en main. Il visait la tête de la créature. Le carreau partit alors que la Bête s’avançait vers l’épéiste. Sans crier gare, elle pivota et esquiva le projectile. Elle se retourna ensuite complètement pour faire face au tireur. Celui qui s’efforçait de ne pas laisser tomber son arme poussa un cri de surprise et d’effroi. Un œil à la sclère rouge et à la pupille grisâtre le fixait intensément, logé entre les omoplates du monstre. Il comprit que la fuite était impossible et se résigna alors qu’un sanglot montait dans sa gorge. Il serra son épée et se jeta sur l’abomination en hurlant. Avec un peu de chance, il parviendrait à blesser cette horreur et cela ferait gagner du temps à Zidore et aux autres. Ils les avaient abandonnés, mais il n’allait pas les blâmer pour autant. Il savait qu’il aurait agi de la même façon qu’eux à leur place. Et puis, qu’est-ce que ça changeait, au fond ? Ils finiraient tous au même endroit après que la Mégère les ait fait tapiner.

Il tenta un coup de taille pour trancher les mollets de la Bête. Sa lame se brisa sur les plaques écailleuses, lui arrachant un cri de surprise.

Le tireur entendit son camarade hurler alors que l’animal le soulevait de son bras droit. Il rechargea son arbalète et tira dans le torse du monstre. Le carreau se planta dans sa chair. L’abomination poussa un rugissement furieux et jeta l’épéiste à terre. Elle piétina sauvagement son corps avec des grognements rageurs. Le Queue de Rat, impuissant, se mit à geindre, de plus en plus faiblement, à mesure que les pattes puissantes de la Bête le broyaient. Elle s’arrêta lorsqu’il ne resta de lui qu’une bouillie de chair sanguinolente et silencieuse. Elle regardait l’arbalétrier, à présent.

 

 

Un cri déchirant perça la Brume et la nuit. Isidore et ses deux compagnons l’entendirent, alors qu’ils étaient loin derrière la Bête et couraient dans les ruelles qui longeaient le Chemin de l’Aumône, dans l’espoir de regagner le territoire du Rat et la sécurité. Le lieutenant s’autorisa un rapide coup d’œil en arrière. Le monstre progressait sur les toits à une vitesse folle en rugissant. Ils étaient foutus. Ils n’atteindraient jamais le Croc Suintant. À moins que leurs routes ne se séparent. Tandis qu’il tirait silencieusement une miséricorde de sa botte, Isidore perçut un gargouillis, suivi d’un bruit de chute. Il se retourna lentement. L’un des brigands avait poignardé son camarade et retirait d’un geste vif sa dague de la gorge de sa victime en épiant son supérieur.

 —  T’allais le faire, `Zidore, murmura le bandit, sa lame toujours en main. T’allais suriner l’un de nous pour pouvoir te tailler en douce.

Il reculait, le visage suant, prêt à s’enfuir.

 —  T’es un salaud, `Zidore, cracha fielleusement le Queue de Rat.

La silhouette monstrueuse de la Bête se dessina derrière lui. Isidore n’attendit pas et prit ses jambes à son cou, sans un regard pour le truand dont les hurlements résonnèrent bientôt dans la Brume.

 

 

Il lui semblait courir depuis des heures. Il n’arrivait plus à se repérer. Tous ses muscles le lançaient. Il était à bout de souffle, mais il ne pouvait pas s’arrêter. Elle le suivait encore. Il entendait ses grognements rauques derrière lui.

Soudain, après une éternité, il se trouva face à elle. Elle lui barrait la route sur le Chemin de l’Aumône, non loin du Croc Suintant. Il ne pourrait jamais passer, et il n’avait plus la force de fuir. Le rugissement de la Bête le tétanisa complètement. Le monstre leva son immense bras droit. Un carreau d’arbalète fusa de nulle part et se planta dans le front d’Isidore avant que les griffes de l’animal le réduisent en charpie. Le bandit tomba à la renverse.

 

 

Dans les jours qui suivirent, les sbires de Ginoch retrouvèrent les cadavres des Queues de Rat envoyés en mission, rendus méconnaissables par la Mégère qui s’emparait peu à peu de leurs corps ravagés par la Bête. Personne ne parlait de ce qu’était devenu Isidore Rodendrat. Une dépouille à moitié dévorée avec un trou dans le crâne avait été repérée non loin du Croc Suintant. Ginoch espérait que tout ce massacre calmerait le monstre, ou l’enverrait conquérir un autre territoire que le sien. Mais s’il entendait de nouveau parler de la Bête de Rédemption, il se servirait à nouveau d’elle pour faire du nettoyage dans ses rangs.

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5 commentaires sur “Isidore Rodendrat (Troisième récit de Rédemption)

  1. Eh bien, j’ai tout lu d’une traite !
    Tes descriptions sont très bien menées et je trouve le rythme très agréable. Les phrases longues côtoient la brièveté d’autres, j’aime beaucoup. Surtout parce que les phrases courtes sont là pour affirmer les choses de manière claire, nette, précise. « Leur mort servirait leur survie. », tu balances ça et on sait que c’est inévitable et que ça va fonctionner comme ça.
    J’ai toujours pour coutume de lire deux fois un texte, parce que ça me permet de voir si l’auteur s’amuse à présager le sort qu’il réserve à ses personnages, et force est de croire que oui. Sacré Ginoch.
    J’aime aussi le fait que la description de la Bête arrive plus tardivement. Je ne sais pas pourquoi, j’imaginais une sorte de créature féline mais bestiale, avec quelques traits lupins, donc ça m’a fait sourire quand j’ai lu que certains l’imaginaient comme un loup de deux mètres cinquante, et que… non. J’ai eu l’impression d’être avec les Queues de Rat et de réaliser que « fuck, les gars, on s’est tous bien trompé et on l’a dans l’os. »

    Je n’ai pas grand chose de négatif à dire. Je suis juste frustrée car je veux en savoir plus sur l’univers, mais en même temps le mystère fait partie intégrante de son charme glauque et énigmatique. ; )

    Aimé par 1 personne

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