L’Homme qui parlait aux araignées, de Jacques Barbéri

Salutations, lecteur. Je t’ai déjà parlé à plusieurs reprises de Jacques Barbéri, qui est un auteur que j’apprécie particulièrement. Aujourd’hui, je vais te parler de l’un des deux recueils de nouvelles de cet auteur,

 

L’Homme qui parlait aux araignées

la volte

Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions La Volte, que je remercie chaleureusement pour leur envoi !

Jacques Barbéri est un auteur de science-fiction français né en 1954. Il est actif depuis les la fin des années 70 (il a donc commencé à écrire quand il avait à peine une vingtaine d’années). Certains de ses romans ont été publiés dans les collections Présence du Futur de Denoël et Anticipation du Fleuve Noir, deux anciennes et célèbres collections de SF qui ont contribué à faire connaître l’imaginaire en France avant le début des années 2000. Aujourd’hui, les récits de Jacques Barbéri sont majoritairement publiés chez La Volte, avec par exemple Mondocane, dont je vous ai déjà parlé, Le Tueur venu du Centaure, ou encore Le Crépuscule des chimères. À noter que Mondocane a été repris dans la collection Folio SF de Gallimard en 2018. Récemment, son roman L’Enfer des masques s’est inscrit dans le genre du thriller, auquel l’auteur a apporté sa patte et sa voix uniques.

Aujourd’hui, je vous propose de plonger dans les nouvelles de Jacques Barbéri, avec le premier  des recueils de nouvelles de l’auteur publiées à La Volte, L’Homme qui parlait aux araignées, paru en 2008, le deuxième étant Le Landau du rat, publié en 2011 (dont je vous parlerai prochainement, je l’ai reçu aussi). Ce recueil compte vingt et une nouvelles, accompagnées d’une préface de Philippe Curval, autre auteur de SF français que j’admire, et une postface de Richard Comballot, qui est un spécialiste de la SF.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Vingt-et-une nouvelles punko-psychédéliques. Vingt-et-un récits oscillant entre l’humour d’individus « crâmés jusqu’à la corde » et la noirceur d’un univers cassé, comme un miroir, éparpillant au sol ses reflets d’illusions.

Autant de nouvelles qui reflètent les obsessions de l’écrivain : la mémoire, la perception du réel, la création des mythes et les métamorphoses de la chair. »

Mon analyse se concentrera d’abord sur les univers, les clins d’œil et les hommages opérés par l’auteur, puis je m’intéresserai aux thématiques et aux motifs que l’on retrouve dans les différents récits. Je ne ferai donc pas d’analyse de chaque récit, mais je tâcherai de vous donner une idée d’ensemble du recueil aux travers des motifs et des thématiques qui me semblent récurrentes (notez également que je ne peux pas parler de tout non plus).

 

L’Analyse

 

Univers, hommages, et clins d’œil

 

Certaines nouvelles de L’Homme qui parlait aux araignées s’inscrivent dans des univers fictionnels déjà explorés par l’auteur dans certains de ses romans. Ainsi, plusieurs nouvelles s’ancrent dans l’univers de la Guerre Éternelle des Mouches et des Araignées, dont traitent les romans Le Crépuscule des chimères et Cosmos Factory. « Le Seigneur de la guerre », « Mystérieuses chrysalides », « Alice en verres miroirs », « La Stratosphère considérée comme l’enceinte femme de nouveaux nés prématurés », « Mission Marcusbi » vous permettront donc de prolonger votre expérience de lecture dans l’univers de ces deux romans et vous donneront de nouvelles perspectives sur ceux-ci, ou au contraire, vous permettront un premier contact avec ces œuvres. « Le Seigneur de la guerre » montre l’humanité et la mortalité d’un Seigneur de la guerre, tandis que « Mission Marcusbi » explore les faiblesses des Seigneurs comme leur toute-puissance, « Mystérieuses chrysalides » vous fera découvrir le principe des univers anamorphotiques, c’est-à-dire des mondes créés par un esprit (plus ou moins barré) à l’aide d’un mécanisme du cerveau, et « La Stratosphère considérée comme l’enceinte femme de nouveaux nés prématurés » vous montrera quelles sont les ambitions des Mouches et des Araignées, et de quoi elles sont capables, sur fond de pluies de fœtus (je ne plaisante pas) et de personnages à la dérive dans l’espace. Je reviendrai sur « Alice en verres miroirs plus bas ». Une nouvelle, « Les Sentinelles du temps réel », reprend également explicitement l’univers de Narcose (que je n’ai pas encore lu) en montrant sa dureté et son aspect marqué par les technologies de surveillance.

Ensuite, d’autres nouvelles du recueil se répartissent entre des clins d’œil et des hommages. Je m’explique. Jacques Barbéri fait parfois allusion à des auteurs (de SF ou non d’ailleurs) dans ses récits, sans que cet hommage prenne le pas sur leur diégèse, alors que d’autres le font de manière bien plus poussée. Commençons par les clins d’œil qui se fondent sur des jeux de mots qui établissent une proximité phonique avec leur objet. L’auteur fait allusion au personnage le plus célèbre de l’autrice Leigh Brackett, Eric John Stark (héros des récits de la trilogie de Skaith et d’histoires se déroulant sur Mars) dans « In the court of the lizard king » à travers le personnage de Stark, qui est un explorateur spatial, mais également à Michael Moorcock puisqu’il est fait mention d’un certain « Jérémy Cornélicus », qui n’est pas sans rappeler Jerry Cornélius, à Bruce Sterling et son anthologie fondatrice du cyberpunk Mozart en verres-miroirs dans le titre de la nouvelle « Alice en verres-miroirs ». À noter que l’auteur fait aussi une référence à la revue Bifrost dans « In the court of the lizard king », lorsqu’il parle de « Beef-Roast ». Certaines des nouvelles sont dédiées à des auteurs, avec « L’âme des sondeurs » qui est dédiée à Cordwainer Smith (l’auteur des Seigneurs de l’instrumentalité), tandis que « L’Homme qui parlait aux araignées » rend hommage à Clifford D. Simak (l’auteur de Demain les chiens, entre autres). On peut également relever que Jacques Barbéri cite ses propres personnages, à savoir Anton Ravon dans « La Stratosphère considérée comme l’enceinte femme de nouveaux nés prématurés » ou Robert le supionar, c’est-à-dire un poulpe génétiquement modifié capable de se raccorder à un être humain, dans « Mission Marcusbi ». Ces allusions et références à d’autres auteurs de SF, qui appartiennent à la « vieille branche » du genre, peuvent laisser penser que Jacques Barbéri connaît les auteurs considérés comme classiques, mais choisit de s’inscrire d’une autre manière dans la science-fiction tout en n’oubliant pas ces références, car comme le souligne Philippe Curval dans sa préface du recueil, il « parodie la vieille science-fiction, la truffe d’horreur et de magie pour en squeezer les thèmes obsolètes ».

Passons maintenant aux hommages plus poussés, qui ont une certaine influence sur la diégèse des récits, puisque Jacques Barbéri mobilise littérairement et littéralement certains auteurs. Ainsi, la nouvelle « The Incredible dream machine ou La Machine à remonter les rêves » prend Jules Verne comme personnage principal et le confronte à Sigmund Freud et au docteur Caligari du film de Robert Wiene (Le Cabinet du docteur Caligari, 1920), qui tentent d’exorciser les peurs et les démons du futur écrivain à l’aide d’une « machine à remonter les rêves », qui mobilise un imaginaire sous-marin et qui établit un parallèle entre subconscient et profondeurs sous-marines. « Alice en verres miroirs », met en scène Alice Liddell, la jeune fille amie de Lewis Carroll à qui il a raconté Alice au pays des merveilles, ses sœurs Édith et Lorina, mais aussi Charles Dogson, qui est le véritable nom de l’auteur des aventures d’Alice. Le récit pastiche et en reprend certains éléments, avec par exemple de l’humour à base de nonsense, des jeux de mots, des néologismes, et une confrontation avec un certain « Jabbersnark ». « Les Amants du paradis artificiel », quant à lui, nous donne à voir Philip K. Dick, dans un monde où son roman Une chouette en plein air (The owl in daylight) n’est pas resté inachevé, avec une allusion au test de Voigt-Kampff des Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, et aussi à l’anecdote du pendentif. Philip K Dick a en effet un jour rencontré une jeune femme qui portait un collier avec un poisson stylisé, qui était le symbole des premiers chrétiens, qui ont également un rôle à jouer dans le récit. À noter que « Les Amants du paradis artificiel » reprend le même univers et personnages que « Observations », qui s’ancre dans des thématiques plutôt dickiennes, avec la paranoïa d’un personnage qui doute de la réalité de ce qu’il vit.

Dans les récits que je viens de citer, je voudrais souligner que Jacques Barbéri ne fait pas que rendre hommage à des auteurs qu’il apprécie, il apporte sa propre touche et son propre style aux références qu’il mobilise, par une contamination (je n’emploie pas le terme péjorativement ici) de son propre imaginaire, fait d’araignées, d’animaux modifiés (qui n’a jamais rêvé que Freud était en fait un chimpanzé ?), de « psychomachines », d’univers et de réalités imbriqués les uns dans les autres, et d’images à la fois surréalistes, gore (imaginez-vous ouvrir la panse d’un monstre et que de ses entrailles, en plus du sang et des excréments, vous observiez des autrices nouées par le cou et des piscines de confiture…), parfois sexuelles, et d’autres choses encore.

 

Thématiques et style barbérien

 

Je vais parler ici des références et des thématiques récurrentes et internes à l’œuvre de l’auteur. En effet, les nouvelles de L’Homme qui parlait aux araignées, tout en empruntant des chemins narratifs et des univers différents, partagent un certain nombre de thèmes et de motifs communs, en plus d’être imprégnées (sans mauvais jeu de mots) par le « scotch-benzédrine » et la « kinsocaïne ».

La figure de l’araignée, omniprésente dans l’œuvre de l’auteur, se glisse à plusieurs reprises dans les récits du recueil, à travers les Araignées de la Guerre Éternelle que l’on retrouve dans « Mission Marcusbi » ou « « La Stratosphère considérée comme l’enceinte femme de nouveaux nés prématurés » et qui sont des figures antagonistes à abattre, les « gigaragnes » de « L’Homme qui parlait aux araignées » qui tentent de protéger leur espèce d’un massacre de la main de l’Homme, qui les a créées pour fabriquer des ascenseurs spatiaux mais qui souhaite les remplacer par des robots. On trouve également des hybrides d’être humain et d’araignée, dans « Prisons de papier » par exemple, où un enfant en bas-âge semble se comporter comme l’une d’entre elles et les côtoyer, tandis que la nouvelle qui donne son titre au recueil suppose l’existence d’hybrides entre être humain et araignée (je ne rentrerai pas dans les détails). Le point de vue d’une araignée nous est également donné au début de la nouvelle « La Bête ». Cette figure traverse donc le recueil, et l’auteur parvient toujours à faire varier les rôles qu’elle occupe dans ses récits !

Les « supionars », qui sont des pieuvres génétiquement modifiées avec lesquelles les humains peuvent se connecter pour pouvoir accéder à un réseau informatique et que l’on trouve dans plusieurs autres romans de l’auteur, sont présents dans les nouvelles « In the court of the lizard king », « Mission Marcusbi » et « L’âme des sondeurs », dans lesquelles ils épaulent les êtres humains avec qui ils sont liés, toujours avec une certaine touche d’humour qui fait d’eux des personnages à part entière. On peut également noter que les animaux modifiés sont assez présents dans le recueil et permettent, avec les « psychomachines », d’interroger sur l’humanité ou la conscience (ou la non-humanité) d’une créature vivante. Les animaux ou créatures surnaturelles peuvent aussi être les objets des récits, avec « L’Homme qui parlait aux araignées », ou encore « La Bête », qui montre des passionnés d’animaux dangereux qui cherchent un monstre dans la mer d’Aral aux capacités pour le moins… particulières.

Les « psychomachines », qui sont des sortes de robots humanoïdes aux fonctions plus ou moins développées, sont centraux dans les nouvelles « Isanve » et « Cadence » (elles apparaissent également dans d’autres nouvelles), au cours desquelles les personnages principaux, respectivement, Sangro Delacorte et Giacomo Lanzarotti, se rendent dans la ville d’Isanve, dont l’univers rappelle à la fois les penchants les plus ésotériques du steampunk et le gothique, dans un contexte spatial, et sont confrontés à la manière dont les psychomachines sont créées, avec une fascination des narrateurs pour des personnages féminins (Joséfa et Katarina), créatrices ou utilisatrices de machines anthropomorphes dotées de têtes d’animaux, mais également à des fêtes qui prennent des allures d’orgies sexuelles et musicales à base de « synthépeau ». On peut en effet parler d’ésotérisme pour les nouvelles qui se déroulent sur « Isanve » parce qu’il y est question de distinction entre corps, âme et « périesprit », qui est l’enveloppe de l’âme après la mort d’un individu et qui renvoie aux théories d’Allan Kardec, l’un des fondateurs du spiritisme. Je ne rentrerai pas plus dans les détails pour ne pas spoiler.

Les thématiques de l’évasion ou de la rupture avec une réalité aliénante interviennent aussi beaucoup dans les nouvelles du recueil. Par exemple, dans « Les Cocktails d’étoiles du bar à Blair », le personnage principal, Ron, devient addict à la « Neurox » et se replie dans les souvenirs où sa compagne est encore vivante. On retrouve deux autres personnages atteints par des addictions dans « Les Sentinelles du temps réel » et « Les Rivages de l’oubli », dont les personnages principaux sont respectivement un addict de la « dérivation synaptique » et des explorations des espaces informatiques et un scénariste alcoolique enfermé chez lui. Tous deux vont tenter de lutter contre une réalité qui les rattrape peu à peu, sous la forme d’un chantage dans l’une, et de ce qui semblent (ou pas) être des hallucinations dans l’autre. « Prisons de papier », quant à elle, met en scène les journaux tenus par chacun des membres d’une famille poussée à bout par un climat de guerre, et chaque membre finit par trouver des échappatoires plus ou moins positifs.  « Métrolyse » montre un personnage, Millar Drogan, resté médiocre et passif toute sa vie, et qui ne parvient à s’épanouir que lorsque le temps s’arrête autour de lui et qu’il devient la seule personne à pouvoir se déplacer et agir normalement. La rupture avec la réalité quotidienne est également présente de manière brutale dans « Brise l’âme », où un présentateur de JT en vacances rompt définitivement avec son train de vie lorsqu’une jeune femme lui annonce qu’il va bientôt mourir.

Je terminerai également sur le fait que tous les récits portent la marque de Jacques Barbéri avec beaucoup de néologismes (« psychomachines », « supionar », « gigaragnes », « skorval », « kinsocaïne »…) que l’auteur ne décrit pas mais dont on comprend le sens à travers les sonorités ou le contexte, la poésie alliée au surréalisme et au trash, que ce soit pour les scènes de sexe (qui a déjà vu une femme dans un manoir gothique faire l’amour avec un robot à tête de lion ?), ou les scènes d’action gore (Alice qui découpe un monstre, et de sa panse sortent une piscine de confiture, des autruches… ; Une femme nue qui tue des morts-vivants avec des flingues cachés dans sa culotte…), ou simplement l’ambiance (un scénariste alcoolique qui retrouve des membres dans son frigo et qui ne voit plus sa compagne, un homme alcoolique qui se sent espionné et victime d’un complot et qui décide de se débarrasser de ses éventuels parasites par des moyens peu orthodoxes un monde où des fœtus pleuvent…), avec beaucoup de vocabulaire argotique, d’univers assez noirs, des personnages marginaux, enfermés dans le réel, dans une « normalité rassurante », mais qui se doute qu’il n’est « qu’illusion », comme le souligne Philippe Curval dans sa préface.

 

Le mot de la fin

 

L’Homme qui parlait aux araignées est selon un très bon recueil et constitue un bon échantillon littéraire et imaginaire de ce que peut produire la plume (et les araignées ?) de Jacques Barbéri. Je le conseille à tous ceux qui voudraient prendre contact avec l’auteur, ou qui voudraient prolonger le plaisir de lecture de ses romans !

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