Le Chant mortel du soleil, de Franck Ferric

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Fantasy sombre, âpre et violent, qui traite de religion.

Le Chant mortel du soleil, de Franck Ferric

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel, que je remercie chaleureusement pour leur envoi !

Franck Ferric est un auteur français qui s’inscrit dans la plupart des genres de l’imaginaire, allant de la science-fiction à la fantasy, en passant par le fantastique. Il officie aussi bien dans le format des nouvelles, avec ses recueils Dernière semaine d’un reptile et Marches Nocturnes, que dans les romans, comme l’illustrent Les Tangences divines ou Trois oboles pour Charon, que j’avais lu et plutôt apprécié.

Le Chant mortel du soleil, le nouveau roman de l’auteur, est la première publication francophone du département Imaginaire des éditions Albin Michel.

Sans plus attendre, en voici la quatrième de couverture :

« Il s’appelle Araatan, il est le Grand Qsar. On le surnomme la Montagne car il est haut comme deux hommes, large comme un auroch. Le destin de ce géant est de mener son peuple de cavaliers sur la route de la Toute Fin : achever l’extermination totale des dieux. Une seule divinité a survécu à leur déicide  : celle de la cité d’Ishroun. Pour abattre les murailles d’Ishroun et éteindre le culte de la Première Flamme, Araatan se donne un an.

Elle s’appelle Kosum. Née esclave, elle était la meilleure dresseuse de chevaux des plaines. Pour avoir tenté de castrer le fils de son maître, elles a été enchaînée nue à une tour pleine de morts. Alors qu’elle attend résignée le baiser mortel du gel, quatre cavaliers la délivrent. Ces hommes durs retournent auprès du Grand Qsar. Kosum, qui croyait mettre un pied dans la guerre, va entamer un tout autre voyage. »

Mon analyse évoquera d’abord l’univers et la question religieuse du Chant mortel du soleil, puis je vous parlerai des personnages et du style de l’auteur.

 

L’Analyse

 

Dark Fantasy et question religieuse

 

Le ton du roman est donné au lecteur dès les deux premiers chapitres et s’inscrit dans la veine d’une Dark Fantasy dure et violente. L’un des personnages principaux, la « sukaj » Kosum, est en effet battue, maltraitée et agressée sexuellement, tandis qu’Araatan et ses hommes n’hésitent pas à trancher le bras d’un émissaire pour déclarer une guerre ou à lire l’avenir dans les entrailles d’un prisonnier sacrifié. Franck Ferric dépeint également l’oppression systématique des sukajs, qui sont réduits en esclavage et les massacres d’autres peuples tels que les « couvins » par les « drujes », au nom de leur religion, qui est le culte de la « Première Flamme », tout en montrant la violence de l’armée du Grand Qsar, appelée « l’avalanche », qui ravage des villages entiers en massacrant les prêtres de manière systématique. L’auteur dépeint donc des exactions commises au nom d’une ambition donnée comme nécessaire, c’est-à-dire la volonté déicide d’Araatan, et des massacres et oppressions guidées par la foi, en les mettant sur le même plan, ce qui démontre l’absence de manichéisme dans le roman. Cette réflexion de Burgen la montre d’ailleurs plutôt bien, parce qu’elle met en évidence les points communs entre les « Montagnards » du Qsar et les drujes, c’est-à-dire l’usage et leur soif de violence.

« Parmi ceux qui exigeaient que l’on meure pour leurs vues, dieux et mortels s’équivalaient-ils dans leur faim de sacrifices ? »

La thématique religieuse est présente à travers de nombreux points du roman. En effet, Araatan, le Grand Qsar, cherche à tuer le dieu de la Première Flamme, qui se trouve à Ishroun, dans le but d’accomplir la « Toute fin », qui est une quête qui vise l’anéantissement total des dieux dans le but d’affranchir les mortels de leur contrôle et de leurs prêtres. La religion est donc souvent violemment attaquée, à travers le regard dur que les Montagnards et le Grand Qsar lui porte, ou par le regard faussement naïf de Kosum (je reviendrai sur cette fausse naïveté plus bas) qui découvre le monde et constate l’obscurantisme dont font preuve les divers religieux qu’elle croise en compagnie des cavaliers-flèches. Cependant, le roman démontre aussi que la religion permet aux « mal croyants » tels que les sukajs, ou bien les drujes rattachés aux Montagnards leur permet de garder une cohésion de groupe à travers différentes pratiques qui leur permettent de s’unir. L’auteur aborde donc l’aspect fédérateur de la religion d’une part, et ce qu’elle peut avoir d’aliénant. Il détaille ainsi les coutumes religieuses des peuples de son monde. Par exemple, les drujes croyant en la Première Flamme pensent que le corps est un « haillon » pour l’esprit, qui est contenu dans les os du croyant, et c’est pour cela que les corps sont laissés aux charognards, qui dévorent les cadavres jusqu’à ne laisser que des os, qui sont ensuite nettoyés par des prêtres et stockés dans des jarres, qui finissent incinérées par la Première Flamme dans le temple d’Ishroun. L’embaumement des corps des corps est donc un signe de blasphème pour les drujes, puisqu’il enferme l’esprit. Le lecteur observe également d’autres religions et coutumes adoptées par d’autres peuples, celles des « couvins » par exemple, qui sont supposément sauvages, parce qu’ils ne possèdent pas le langage ni d’alplhabétisation et que les drujes rapprochent plus des bêtes que des êtres humains, ou encore les habitants « d’Emegtei Ginj » qui crachent sur des statues de dieux déchus et prient une lance qui symbolise rien de moins que le pénis de leur propre dieu. Ces peuples et leurs croyances donnent une réelle identité au monde créé par Franck Ferric, qui montre aussi que les superstitions et les oppositions entre les croyances posent souvent des conflits sanglants, ce qu’on voit lorsque les cavaliers-flèches se trouvent à Hadrut et sont confrontés à un « Liseur de Ciel ».

La thématique de la fin des dieux, ou plutôt la manière dont elle est traitée dans Le Chant mortel du soleil, est plutôt originale. Je m’explique. Canoniquement, les récits de Fantasy mettant en scène des dieux évoquent souvent le remplacement d’anciennes croyances par de nouvelles ou du recul des religions païennes face à la religion catholique. L’Épée Brisée de Poul Anderson, par exemple, met en scène une Angleterre pas encore complètement christianisée, et dans laquelle il est possible pour un elfe de voler un enfant humain seulement s’il n’est pas baptisé. Dans son roman, Franck Ferric choisit de mettre en scène un peuple qui veut tuer les dieux, et avec eux les vecteurs de leurs religions. Cependant, il montre les contradictions des Montagnards, qui possèdent également des superstitions. Ils croient en effet que leurs défunts ancêtres les observent depuis la « diapre », c’est-à-dire le ciel, et qu’ils doivent les surpasser, en accomplissant notamment la « Toute Fin ». L’auteur montre ainsi que même un peuple tueur de dieux possède des superstitions, et plus encore, que le fait que ce peuple cherche à tuer des dieux relève d’une superstition.

Cette superstition est en partie relevée par les réflexions et les doutes d’Araatan, qui pose la question de l’intérêt et de l’utilité qu’on peut retirer de la fin des dieux. Le Grand Qsar réfléchit aussi aux conséquences de la fin d’une ère de dieux et de l’avènement d’une ère dans laquelle l’Humanité serait supposément libre (ou non). La question de la mort de la religion est également soulevée : Est-il plus intéressant de détruire un dieu, ou de détruire la croyance en ce dieu ?

 

Style et personnages

 

L’un des personnages principaux, Kosum, est une « sukaj », qui est un peuple considéré comme « mal croyant » par les drujes, qui s’arrogent le droit de l’exploiter. Kosum est donc très mal née, et est une esclave parmi les esclaves, puisque son statut oscille entre « l’esclave et l’animal de bât ». Cependant, elle s’avère être une femme endurcie, qui se bat pour survivre dans le monde au sein duquel elle a trouvé la liberté. En effet, le fait de quitter sa condition d’esclave l’engage à se confronter au monde, qui est marqué par la violence et des rapports de domination qui ne sont pas sans rappeler les relations maîtres-esclaves, à l’image des rapports entre les cavaliers-flèches et les Montagnards. L’auteur donne également à Kosum un rôle de fausse naïve, qui découvre la dureté du monde et la met en évidence à travers ses réflexions ou sa surprise lorsqu’elle constate certains travers. Je parle de fausse naïveté, parce que contrairement aux véritables personnages naïfs qui découvrent les atrocités que le monde recèle, tels que Candide de Voltaire, ou encore Fraa Erasmas dans Anatèm de Neal Stephenson, Kosum a déjà été confrontée au pire à cause de sa condition d’esclave. Son parcours du monde et sa supposée liberté ne lui font donc pas se rendre véritablement compte de la violence de celui-ci, puisqu’elle la connaît déjà, mais lui permet de comprendre que les personnes qu’on suppose ou qui sont véritablement libres ne le sont pas véritablement et restent victimes d’une domination, en plus de devoir compter avec la violence.

À ce titre, les personnages des cavaliers-flèches sont intéressants, parce que malgré leur liberté, ils ont tous été marqués par la violence par le passé. Ainsi, Dulkem est un ancien esclave sukaj, Urtaï a été traumatisé par les actes de violence qu’il a commis, tandis que Namgun est un vieux nomade qui déteste la sédentarisation à cause de la perte de liberté qu’elle engendre…. Les cavaliers-flèches que côtoie Kosum sont soudés et présentent un véritable esprit de camaraderie, moins gouailleurs que la neuvième compagnie du Chevauche-Brumes de Thibaud Latil-Nicolas certes, mais tout aussi intéressants en termes de traitement et de tragique (je ne rentrerai pas dans les détails).

Les personnages du Chant mortel du soleil possèdent une grande part d’humanité. Le lecteur pourra observer leurs moments de doutes et de réflexion quand à leurs objectifs ou les tâches qu’ils doivent accomplir. Ainsi, le Grand Qsar Araatan, considéré comme un tyran et un héros unificateur de son peuple pour lui permettre d’atteindre un but qui le surpasse, mais il est aussi un personnage faillible, en proie au doute et à l’introspection sur l’utilité et la légitimité de ses projets. Cette part de faillibilité s’exprime notamment lors de ses discussions avec son conseiller Tasral, ou avec le mage Kar Koshig. Araatan n’est donc pas un tyran ou un héros au sens strict, mais bel et bien un homme qui peut douter de ses actions ou de ses plans, et qui ne maîtrise pas totalement les situations dans lesquelles il se retrouve. Le personnage de Tasral, conseiller d’Araatan et ancien roi déchu, m’a aussi plu de par sa position. C’est un roi devenu conseiller, qui a laissé sa place à Araatan et qui tente de l’épauler sans réelle rancune à son égard, et qui se rend progressivement compte que le Grand Qsar compte (et va ?) changer le monde et qu’il appartient à un ordre ancien. Mais malgré son grand âge et son handicap physique (c’est un manchot), Tasral parvient à imposer son autorité sur ceux du Qsar et à se battre, ce qui lui donne une force et une influence considérable. Le mystérieux mage Kar Koshig, qui croisera la route du Grand Qsar et de Tasral est également un personnage clé du récit, puisqu’il semble vivre depuis longtemps et être immortel, et incarne l’une des composantes surnaturelles majeures (sinon LA composante surnaturelle majeure) du roman, grâce à sa capacité à ne pas manger ou boire, sans oublier le fait qu’il retourne toutes les violences qui lui sont faites à leurs envoyeurs. Je ne peux malheureusement pas en dire plus sur ce personnage sans spoiler !

Je terminerai cette chronique en évoquant le style de Franck Ferric, que j’ai trouvé très travaillé, avec un vocabulaire et des tournures très soutenues (« accaparé par une paire de querelleurs forts en répartie »), marqués par leur aspect médiéval, en utilisant par exemple la métonymie qui désigne les épées par le terme « fer », ou des formes archaïques tels que « col » pour cou, ou « chef » pour tête. Même s’il mobilise parfois des images, le style de l’auteur n’adoucit jamais la brutalité de son récit, et lui donne un aspect à la fois plus violent et plus poétique.

 

Le mot de la fin

 

Le Chant mortel du soleil est un très bon roman selon moi. Franck Ferric parvient à traiter des questions de religion et de croyance avec style et habileté, en créant un univers où les dieux et les superstitions s’affrontent et peuvent fédérer, aliéner et faire mourir les Hommes. Les personnages sont marqués par leur humanité, qu’ils soient supposément nobles comme Tasral ou Araatan, ou mal-nés comme Kosum, qui met en lumière les tourments et la violence que porte le monde des dieux, mais aussi celui de l’Humanité.

Vous pouvez aussi consulter les chroniques de Célindanaé, Gromovar, L’ours inculte, Just A Word, Blackwolf, Phooka, Dionysos, Xapur

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10 commentaires sur “Le Chant mortel du soleil, de Franck Ferric

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