Interview de Jean Baret

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Jean Baret, l’auteur de BonheurTM, paru au Bélial’ en Septembre 2018.

Je remercie chaleureusement l’auteur pour ses réponses détaillées !

Je vous rappelle aussi que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog !

Sur ce, je laisse la parole à Jean Baret.

 

Interview de Jean Baret

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Jean Baret : Je suis né à Marseille, j’ai passé mon enfance dans les univers imaginaires (livres dont vous êtes le héros, AD&D et divers autres JDR, Marvel comics, Amstrad/Amiga/consoles…) J’ai fait des études de droit à Aix-en-Provence jusqu’à la thèse (les enjeux juridiques d’une anthropologie économique). J’écris des romans depuis cette période. Puis j’ai fait ce que je m’étais promis de ne pas faire : je suis devenu avocat, comme mon père…Je vis à Paris depuis près de vingt ans. Je fais beaucoup de sport, et je continue de fréquenter assidûment les univers imaginaires.

 

Marc : Depuis combien de temps écris-tu ? As-tu toujours voulu être auteur ?

Jean Baret : Si on considère l’écriture de romans, j’ai commencé en 1996, au démarrage de ma thèse. Mais si on considère l’écriture en général, alors j’ai commencé à écrire à l’âge de 12/13 ans : j’ai rédigé 400 chapitres d’un livre dont vous êtes le héros (c’était la mode des 400 chapitres à cette époque où Le Sorcier de la Montagne de feu était la référence). Et après, des scénarios de JDR.  Donc on peut dire que ça fait longtemps !

J’ai beaucoup de mal à formuler une réponse à la question « as-tu toujours voulu être auteur ». J’ai toujours vécu dans les univers imaginaires. Je pense que nous sommes nombreux à vivre à temps partiel dans d’autres réalités. Il se trouve qu’à force de visiter ces mondes, j’ai eu envie de les (d)écrire. Romans, scénarios de jeux de rôles ou de BD, j’ai toujours eu besoin de chroniquer les endroits que je visitais. Mais je ne me suis pas posé la question d’être un auteur. C’est à partir de 1996 et de l’écriture de mon premier roman que je me suis posé la question d’être publié, ce qui n’est pas tout à fait pareil. Dans mon cas, l’écriture n’est pas une démarche mais la réponse à une pulsion. Tandis que, je pense qu’être un auteur signifie avoir une volonté de construire une histoire. Ce qui n’est pas mon cas. J’ai besoin de remonter à la surface ce que j’ai vu. L’écriture est très passive. Je ne la contrôle pas. Je suis à l’écoute. Du coup, je ne me sens pas comme un auteur. Je ne construis pas les mondes. Je les visite.

 

Marc : Comment t’es venue l’idée de BonheurTM, et de la trilogie Trademark ? Le philosophe Dany-Robert Dufour a rédigé la postface de BonheurTM, peux-tu nous en dire plus sur le lien de tes romans avec sa pensée ?

Jean Baret : Au commencement, il n’y avait pas de trilogie, mais un seul livre : Vie™, à paraître en septembre prochain. Cet univers est né à la suite de ma lecture du Délire occidental de Dany-Robert Dufour. Excellent livre dont je conseille la lecture à tous. Le philosophe a mis des mots sur des dysfonctionnements, ou des sur-fonctionnements de notre société, sur les troubles humains que ça implique. Il a su les décrire avec force et l’univers de Vie™ a explosé dans mon crâne. J’ai écrit le roman d’une traite et je lui ai envoyé. Il a aimé, nous nous sommes rencontrés et j’ai lu tous ses autres livres et, de sa critique de la pleonexie (le fait d’en vouloir toujours plus), de son analyse des idées de Bernard de Mandeville (et sa Fable des abeilles), j’ai tiré Bonheur™. Il a beaucoup aimé également, l’a fait circuler et je me suis retrouvé au Bélial. Entre temps, à la suite de la lecture du livre de Dany-Robert Dufour, La situation désespérée du présent me remplit d’espoir : face à trois délires politiques mortifères, l’hypothèse convivialiste, l’univers de Mort™ s’est alors imposé à moi. L’idée d’en faire une trilogie de sens, de thèmes, de critiques sociales a pris sens. On a décidé de sortir Bonheur™ en premier pour diverses raisons (la première étant qu’il est, d’un point de vue chronologique, celui qui se passe dans un futur pas trop éloigné. Vie™ est plus loin dans le temps.

Les liens entre sa pensée et mes livres sont donc très serrés. Et cette question me permet de faire une digression sur le processus créatif. Je disais, ci-dessus, que je ne me considère pas comme un auteur, précisément pour cette raison. Je pars d’une émotion. Je dirais même, d’un trouble, voire d’une douleur. Je suis à la fois très conscient de la chance que j’ai d’être né en France dans une famille, qui comme toutes les familles a eu quelques hauts et beaucoup de bas, mais qui m’a donné des atouts, d’avoir pu faire des études, d’être en bonne santé jusqu’à maintenant, d’avoir un métier qui me passionne, etc… Et en même temps, de façon très classique sans doute, peut-être même un peu “naïve”, je souffre dans notre société, de la façon dont elle est organisée, de la pression qu’elle place sur chacun, des injustices grâce auxquelles elle prospère, et de la condition humaine en général. Alors, quand je lis des ouvrages d’un philosophe qui met des mots sur mes maux, ça me fait entrer en résonance avec un univers qui met en scène cette souffrance. L’émotion que je ressens est un fil d’Ariane. Je le suis parce qu’il m’amène dans d’autres mondes, que je découvre et que je couche sur le papier. C’est pour ça que je ne contrôle quasiment rien. Je ne sais pas où va l’histoire quand je démarre le premier chapitre.

Donc, le lien qui relie la pensée de Dany-Robert Dufour et mes romans, c’est de l’ordre de l’émotionnel.

 

Marc : Comment s’est déroulée la rédaction de BonheurTM et des autres romans de cette trilogie ?  As-tu des anecdotes de rédaction à partager ? Quels sont tes meilleurs et tes pires souvenirs de rédaction ?

Jean Baret : Comme pour mes autres romans, j’écris 30 à 45 minutes par jour, tous les jours. Comme je le disais à la question précédente, il s’agit avant tout que je me mette à l’écoute de l’histoire. J’écris sans savoir ce que je vais écrire à l’avance. Un peu comme de l’écriture automatique. Par exemple, pour Bonheur™, je savais juste que les personnages principaux seraient des chasseurs d’idées, des flics surveillant le niveau de consommation des autres citoyens. Je ne savais pas quelle serait la trame, et encore moins comment ça finirait. C’est comme ça que je me suis retrouvé à écrire que, dans l’ascenseur qu’empruntent les protagonistes, était diffusé un show holographique (the shot heard round the world), mélange de BFM TV et de talkshow. Ce n’était absolument pas prémédité. Et, arrivé peut-être au quart de l’écriture du livre, j’ai réalisé soudain que la société, dans laquelle les personnages évoluent, serait un personnage en elle-même. Peut-être même le personnage principal.

Sinon, je n’ai aucun meilleur ou pire souvenir de rédaction. Sans doute parce que je ne cherche pas à tout prix un effet ni à forcer un évènement.

 

Marc : Quels sont les personnages ou les scènes que tu as le plus appréciés écrire ? Lesquels t’ont posé le plus de problèmes ? As-tu été choqué par certains éléments de ton propre roman, lors de leur rédaction ou de leur relecture ?

Jean Baret : Tous les passages liés à l’émission The shot heard round the world m’ont beaucoup plu à découvrir. La folie des thèses économiques ou juridiques relayées par les experts du plateau télé m’a bien amusé. Surtout que, chaque thèse développée dans cette émission, et au final, il y en a quand même un certain nombre, sont toutes des thèses existantes. Je n’en ai inventé aucune.

J’ai bien apprécié aussi le passage de la foire aux religions (une foire où on peut choisir d’adopter une religion, parce que croire en Dieu est aussi un droit, parce qu’une religion, c’est aussi un bien de consommation).

Il y a aussi un autre passage mais je ne peux pas en parler sous peine de spoiler ce qu’il s’y passe !

 

Marc : Pourquoi avoir choisi de déployer un cyberpunk extrême (personnages totalement aliénés par la société de consommation, marché qui s’accapare tout au point que des gens parient sur des guerres et des attentats, sponsorisation et publicité omniprésentes…) et dystopique, et pourtant de l’aborder avec dérision et humour noir ?

Jean Baret : Pardon d’insister, mais c’est important. Il n’y a pas de choix de ma part. Je n’ai même pas pensé au cyberpunk. Il se trouve simplement que, quand je laisse ma corde sensible vibrer à l’unisson de la pléonexie, le monde qui s’ouvre est un monde qui peut, en effet, relever du cyberpunk. C’est un monde où tout le monde a le droit d’être heureux. Et ce droit au bonheur passe par la consommation, au sens le plus large du terme. Vous avez le droit donc, si ça vous rend heureux, de vous faire opérer pour devenir un elfe ou un vampire. Vous avez le droit de consommer toutes les drogues que vous voulez. Vous avez le droit de vous mettre en couple avec un robot, de devenir un mutant, de vous amputer de tous vos membres pour les remplacer par des prothèses cybernétiques, vous avez le droit de parier sur le résultat d’une guerre, etc… Et ne croyez pas que ce soit un univers si éloigné que cela de notre réalité. Prenez l’exemple de Jocelyn Wildenstein, cette femme qui voulait devenir un félin. Googelisez son nom, vous verrez. Prenez aussi l’exemple en Angleterre des paris sur les élections dans tel ou tel pays. On est presque dans Bonheur™. C’est donc un univers qui offre un vernis de liberté, qui vous offre le droit de vous réaliser, de vous changer, de vous inciter même à laisser parler toutes vos pulsions, parce que le marché apporte systématiquement une réponse. C’est ça, le Bonheur™. Et ce genre d’univers est, par essence, saturé de publicités, de violence, de sponsors… Ce qui ressemble à une dystopie cyberpunk, par conséquent.

La dérision et l’humour noir font tout simplement partie de ma personnalité. Quand vous prenez, ne serait-ce qu’un peu, la mesure de toute la folie que véhicule notre société, et votre totale impuissance à y remédier, autant en rire un peu. C’est toute la beauté de l’absurde. On peut en rire.

 

Marc : D’ailleurs, est-ce que cela t’a semblé complexe de dépeindre des personnages complètement aliénés (le personnage principal, Toshiba, ne semble même pas se rendre compte qu’il vit une dépression, par exemple) et de faire de l’humour dans le même temps ?

Jean Baret : Non pas du tout. Quand Toshiba, ou même Walmart (je dirais d’ailleurs surtout Walmart) s’ouvrent à moi, ils sont aliénés et inconscients de l’être. L’humour du livre ressort précisément de ce qu’ils ne réalisent pas qu’ils vivent dans un monde fou. Mais eux le jugent censé. Ils pensent vivre dans une excellente société.

Et ici encore, je ne pense pas être très éloigné de notre réalité. Nous sommes tous extrêmement aliénés à un système économique et juridique qui a ses bons côtés certes, mais qui reste extrêmement étouffant. Sauf que la plupart des gens qui n’ont pas trop de problèmes (je veux dire qui ont un métier, quelques revenus, la santé, etc…) ne se rendent pas compte de leur aliénation.

Et pareillement, beaucoup de gens sont frappés par une dépression sans vraiment s’en rendre compte. Jusqu’au jour où… Mais vous pouvez vivre des années avec une dépression plus ou moins larvée. Qui tient justement à ce que vous ressentez une aliénation mais sans le formaliser. C’est une intériorisation douloureuse de la pression que vous fait subir la société.

 

Marc : Est-ce que tu penses que l’effet « coup de poing » de ton roman (et de la littérature en général) et sa valeur choc peuvent permettre une prise de conscience de certains problèmes ou phénomènes sociaux ?

Jean Baret : C’est mon souhait. Un livre comme Bonheur™ est violent et mon souhait est que cette violence fasse réaliser au lecteur que son univers est aliénant, bien plus qu’il ne le pense. Mais c’est tout l’intérêt de la SF, non ? Décaler dans le futur une situation présente, afin de faire ressentir au lecteur la réalité de sa situation.

 

Marc : Te considères-tu comme pessimiste ?

Jean Baret : Pessimiste quant au devenir de l’humanité ? Hell yes ! L’expérience humaine s’est construite sur des centaines de milliers d’années de douleurs et d’horreurs. Et ça se terminera mal.

Pessimiste quant à la possibilité d’être heureux dans notre vie présente ? Non. Je pense qu’on peut être heureux, y compris dans notre société. Mais ça implique à la fois beaucoup de recul et de compréhension sur nous et notre société et beaucoup d’aveuglement sur les autres.

Beaucoup de recul parce qu’il faut réaliser, comme je le disais, ce qui nous aliène et tâcher de trouver, dans cette prison mentale, juridique et économique construite autour de nous, un espace de vie personnelle qui ne se résume pas à posséder une rolex à 50 ans.

Beaucoup d’aveuglement parce qu’il faut pouvoir faire fi de la souffrance qui nous entoure. Nous baignons dans un océan de souffrances sur cette planète. Et il faut en être conscient, mais savoir s’en préserver.

 

Marc : Es-tu lecteur de SF ? Quels œuvres de l’imaginaire (et dans les autres genres également) t’ont particulièrement marqué ?

Je suis un fidèle lecteur du Marvel Universe depuis un peu plus de 40 ans (j’ai commencé à en lire à l’âge de 7 ans et je n’ai jamais arrêté). C’est un univers super héroïque mais aussi un condensé de tous les concepts SF possibles et imaginables. Je pense donc être incollable sur la question. En revanche, je suis un lecteur bien plus occasionnel de romans de SF.

Les œuvres qui m’ont marqué sont des classiques : Le monde des non-A (A. E. Van Vogt), le cycle Fondation (Isaac Asimov), Le Monde du fleuve (Philip José Farmer), Hyperion (Dan Simmons) et ses suites, Dune (Franck Herbert) évidemment, etc…

J’apprécie aussi beaucoup l’Heroic fantasy, ici également je vais citer des classiques, Conan, Le Seigneur des anneaux, etc…

Mais si je devais citer un auteur de l’imaginaire, de tous les imaginaires, qui m’a considérablement marqué, j’évoquerais Serge Brussolo. J’adore tout ce qu’il fait. Et en tête de liste, je citerai L’homme aux yeux de Napalm et La nuit du Bombardier. Lisez-les. Vous me remercierez.

 

Marc : D’après toi, pourquoi le cyberpunk revient-il en force ces derniers temps, avec des œuvres tantôt très noires et pessimistes (la série TV Black Mirror) ou plus optimistes (Cyberland de Li-Cam, La Voie Verne de Jacques Martel) ?

Jean Baret : Je n’ai pas suffisamment étudié la question pour apporter une réponse pertinente. Je donnerai donc simplement mon intuition : on nous rabat les oreilles depuis quelques années avec la nanotechnologie, la singularité technologique, la fin de la mort, etc… On baigne dans une mare d’idées plus ou moins floues, mais qui toutes nous promettent le bonheur par la science et la consommation (par la consommation de la science). Et dans le même temps, on se sent menacés par la montée économique de la Chine et de l’Inde, par le populisme, par le paupérisme, par les désastres écologiques. Comment ne pas penser que, tôt ou tard, les bienfaits d’une science futuriste ne seront réservés qu’à une élite économique ? Une planète à la dérive, des peuples inquiets à la recherche de boucs émissaires, des promesses d’un lendemain technologique qui chante… C’est un bon terreau pour le cyberpunk, non ?

 

Marc : Où as-tu été chercher toutes les idées et théories plus ou moins loufoques mises en scène dans le roman ? Est-ce que celles que tu as croisées sur Internet ou dans le monde réel étaient aussi jusqu’au-boutistes que dans ton roman ?

Jean Baret : Mes études (de droit) et ma thèse m’ont amené à brasser un nombre considérable d’idées. Et je n’ai jamais cessé de rester à l’écoute des théoriciens de tout bord. Ce qui peut paraître loufoque au lecteur n’en est pas moins réel. Je veux dire par là, que ces thèses étranges sont réellement défendues par des penseurs. Mes sources vont des études universitaires à des conférences TED, en passant par des ouvrages politiques ou économiques.

 

Marc : Tu m’avais dit au Salon du Livre que tu avais appris que certains lecteurs avaient été choqués par BonheurTM. Quel effet cela te fait ? Quels autres retours, positifs ou négatifs, t’ont marqué ?

Jean Baret : Cela me plaît beaucoup ! On n’écrit pas Bonheur™ en espérant plaire à tout le monde.  C’est même l’inverse. On l’écrit pour faire un peu mal au lecteur, pour le bousculer, pour le réveiller dans ses habitudes, pour lui montrer que la société dans laquelle il évolue est, par certains côtés, très laide. C’est donc inévitable que certains soient trop choqués pour le lire. On peut l’aimer ou le détester, mais le pire pour moi, serait d’avoir trouvé ce roman “sympa”.

 

Marc : Pourquoi avoir fait autant de références à la culture populaire (les dieux lovecraftiens, les vampires, les dieux de l’univers de Dragon Ball, les Pokémon…) ? Et pourquoi avoir fait des références à des théories du complot et à aux pseudo-sciences de manière aussi précise ?

Jean Baret : La pop culture et son impact dans notre société est un très vaste sujet. J’ai d’ailleurs terminé d’écrire un roman à ce sujet très récemment. L’omniprésence de la pop culture dans Bonheur™ incarne deux réalités sociologiques.

La première est que, dans un univers de surconsommation, il n’y a plus de valeur sacrée, et par sacrée j’entends qui soit au-dessus des hommes et des lois économiques. Si tout se vend et tout s’achète, alors tout est produit de consommation. Il n’y a plus aucune différence entre, disons, la religion chrétienne, musulmane ou juive (pour reprendre les trois grandes religions du Livre) et les dieux lovecraftiens ou les pokemon. Je peux prier aussi bien Jésus que Bouddha ou, pourquoi pas, Shenron. Tout est à égalité puisque tout doit être consommable dans le but de me rendre heureux.

La deuxième est que la pop culture prend une dimension extrêmement importante dans l’inconscient collectif. Notre référentiel commun, ce n’est plus les humanités, c’est les surhumanités. Ce n’est plus Napoléon, de Gaulle ou Victor Hugo, mais plutôt Iron Man, Darth Vader et Son Goku. Ce n’est plus l’anneau des Nibelungen mais Le seigneur des anneaux. Nous sommes aujourd’hui reliés bien plus par des figures de pop culture que par n’importe quel autre artefact culturel. C’est une thèse que je mets en scène dans le roman que je viens de terminer.

 

Marc : Est-ce que donner des noms de marques dans un roman (Huawei, Toshiba, Walmart) peut te causer des problèmes ?

Jean Baret : Ah, enfin une occasion de délivrer une consultation juridique !

La réponse est complexe, comme toujours dans l’univers juridique, mais pour la faire courte, la réponse est (plutôt) non. Une marque confère à son titulaire un droit de propriété et l’autorise à attaquer en contrefaçon toute reproduction qu’il n’aura pas autorisée (articles L. 713-1 et suivant du Code de la propriété intellectuelle). Cependant, ce droit des marques est confiné au monde des affaires. Dans une œuvre artistique, on peut parfaitement les citer sans craindre de contrefaçon. C’est une consécration de notre liberté d’expression. Il faut seulement veiller à ne pas dénigrer la marque, ce qui lui porterait une atteinte commerciale.

Il y a plusieurs affaires fameuses à ce sujet. Par exemple, le titulaire de la marque Dolce & Gabbana s’est plaint de l’usage dans le film Camping, d’un personnage peu flatteur vêtu d’un t-shirt reproduisant cette marque. Le tribunal de grande instance de Paris, le 10 novembre 2011, a rejeté l’action en contrefaçon au motif que « l’emploi des signes en cause a uniquement pour objet de définir les traits de caractère d’un des personnages du film » et qu’un tel usage est « étranger à la vie des affaires ». Et également, aucune atteinte à la marque renommée n’est retenue, le tribunal jugeant que « l’emploi des marques dans un contexte parodique ou caricatural mais qui n’est source d’aucun dénigrement ni d’aucun avantage commercial relève de la liberté d’expression et de la création artistique et ne peut être interdit sur le fondement de l’atteinte à la marque renommée ».

Vous pouvez aussi jeter un œil à un arrêt célèbre concernant les Guignols de l’info et la marque Peugeot de juillet 2000, c’est très intéressant et pas très long à lire (http://cpc.cx/obG)

 

Marc : Aurais-tu des conseils pour les jeunes auteurs ?

Jean Baret : J’en ai trois :

1./ Ecrire, même un peu, tous les jours. Ne surtout pas attendre d’avoir plusieurs heures devant soi pour s’y mettre. L’écriture est un muscle. Il faut l’utiliser, le stimuler, pour progresser.

2./ Ne pas chercher à écrire un chef d’œuvre, ni même un roman formidable. Il faut déjà écrire, tout court. C’est en se lâchant sur la feuille qu’on progresse. Partir donc plutôt du principe que, ce qu’on va écrire sera mauvais. Puis le retravailler. Encore et encore.

3./ Avoir de l’émotion à transcrire. Vouloir dire quelque chose. Et ensuite laisser l’histoire, qui sera le véhicule de ce message, se construire toute seule.

 

Marc : Peux-tu nous en dire plus sur les prochains volumes de la trilogie Trademark ?

Jean Baret : Difficile sans faire de spoil… Les univers et les personnages sont très différents. C’est une trilogie de sens, pas d’histoires. Le monde de Vie™ est encore plus lointain dans le temps, encore plus futuriste. Il portera principalement sur le malaise que l’on peut ressentir à vivre dans un monde qu’on ne comprend pas, dont les mécanismes nous échappent. Il met en scène une société plus, comment dire, fascisante avec des algorithmes tout puissants qui organisent la vie en commun.

Le troisième tome (Mort™) mettra en scène la question religieuse, bien plus que dans Bonheur™.

Une autre façon d’aborder la trilogie est la suivante : le thème central des trois livres est celui de trouver sa place dans une société… compliquée. Bonheur™ évoque la tyrannie du marché de la consommation. Vie™ la tyrannie fasciste des algorithmes, et Mort™ bouclera le tout avec la tyrannie des religions (mais pas que).

Parce qu’au fond, si on creuse jusqu’à la racine, il n’y a peut-être que trois solutions pour trouver un sens à sa vie. Se tourner vers soi (et consommer). Se tourner vers un chef (et obéir). Se tourner vers Dieu (et espérer) (et obéir aussi). C’est une question de transcendance. Dieu me transcende, un chef me transcende, ou bien je m’auto-transcende en décidant de ce que je suis.

 

Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Jean Baret : Je serai au 4ème Festival Méditerranéen du Polar et de l’Aventure, organisé en partenariat avec le Centre Méditerranéen de Littérature et les magasins Cultura les 14 et 15 juin à Port Barcarès !

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16 commentaires sur “Interview de Jean Baret

      1. Je suis d’accord avec FeydRautha. On sent un réel investissement de ta part, une réelle envie d’approfondir certains sujets. Tu t’adaptes à chaque auteur que tu interroges, et c’est ce qui fait tout l’intérêt de tes interviews. 🙂

        Aimé par 1 personne

  1. Merci pour cet entretien !
    À bien y réfléchir, je crois (mais je peux me tromper) qu’il existe peut-être une quatrième option (autre que consommer, obéir et espérer qu’énonce Jean Barets) afin de pouvoir trouver un sens à la vie : donner, vivre pour les autres. Mais c’est une réflexion toute personnelle et loin d’être achevée.
    Facétieusement (j’espère que ce sera effectivement pris de cette manière), je trouve qu’entrelarder de publicité cet entretien accentue le propos sur le consumérisme !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup sur ce commentaire ! 🙂
      Effectivement, cette option là peut être (et c’est même mieux) tout à fait envisageable.
      Pour la publicité, elle n’est malheureusement pas de mon fait, et vu que je n’ai pas de plan payant pour mon blog, elle n’est pas retirable à moins d’utiliser certains outils du navigateur. Je comprends tout à fait qu’elle puisse gêner et m’en excuse platement ^^ » » Et effectivement, cette facétie en dit très long 🙂 !

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