Ceux des profondeurs, de Fritz Leiber

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella écrite par l’un des plus grands auteurs de l’imaginaire, en hommage à H. P. Lovecraft.

Ceux des profondeurs, de Fritz Leiber

C1_helios_Ceux_des_profondeurs-OK-625x1024

Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour leur envoi !

Fritz Leiber est un auteur américain né en 1910 et mort en 1992. Ses écrits s’inscrivent dans les genres de la fantasy, de l’horreur, et de la science-fiction. Il était également poète, acteur au théâtre et au cinéma, mais aussi un grand joueur d’échecs. Il est principalement connu en fantasy pour son Cycle des épées, qui relate les aventures de Fafhrd et du Souricier Gris. Ce cycle a contribué à la fondation du genre de la sword and sorcery, (aux côtés d’un certain Elric de Michael Moorcock), digne héritière de la culture des pulps qu’elle regarde toutefois avec un certain recul. Fritz Leiber est un écrivain majeur des genres de l’imaginaire, et ses nombreux prix littéraires en attestent : durant sa carrière, il a en effet obtenu 8 prix Hugo, 3 prix Nebula, 3 prix Locus, 3 prix Wolrd Fantasy. Le prix Damon Knight Memorial Grand Master lui a également été attribué en 1980 pour l’ensemble de son œuvre.

L’œuvre dont je vais vous parler aujourd’hui, Ceux des profondeurs, est à l’origine parue en 1976 sous le titre The Terror from the depths, puis a été traduite en français dans la collection Pégase des éditions Phénix en 1990, avant d’être reprise en Mars 2019 chez Mnémos.

Avant de vous donner la quatrième de couverture du récit, une mise en contexte s’impose. Fritz Leiber a été l’un des nombreux correspondants d’Howard Philips Lovecraft, le Maître de Providence, auteur de nombreux récits fantastiques d’horreur cosmique (L’Appel de Cthulhu, La Quête onirique de Kadath l’inconnue, Les Montagnes hallucinées…). Lovecraft a connu Fritz Leiber alors qu’il débutait sa carrière d’écrivain et l’a félicité pour sa nouvelle Le Jeu de l’initié.  L’auteur du Cycle des épées connaissait donc plutôt bien Lovecraft (son œuvre, en tout cas), et soyez prévenus, Ceux des profondeurs nécessite une bonne connaissance des œuvres du Maître en raison du nombre de clins d’œil qu’il contient et de ses liens avec les récits lovecraftiens.

Voici la quatrième de couverture de Ceux des profondeurs :

« Après la mystérieuse disparition de son père dans un trou béant, Georg Reuter Fischer, aidé d’Albert Wilmarth, expert des mythes de Lovecraft, part à sa recherche et se met à enquêter bien involontairement sur les liens entre son histoire et celles de Lovecraft. Il est soudainement frappé par les échos de ses propres rêves et les images terrifiantes qu’il côtoie, alors qu’il se nourrit des lectures du célèbre écrivain. Petit à petit, il s’approchera dangereusement du gouffre béant de la terreur venue des profondeurs. »

Mon analyse évoquera les références à l’œuvre lovecraftienne, ainsi que l’aspect référentiel de celle-ci dans la novella de Frtiz Leiber.

 

L’Analyse

 

Lovecraft, œuvre, objet, sujet

 

Ceux des profondeurs présente un immense intertexte lovecraftien, et avant d’aller plus loin, je vais rapidement définir ce qu’est l’intertexte.

En théorie de la littérature, l’intertexte désigne l’ensemble des textes mis en relation au sein d’une même œuvre. Il peut être présent à travers des références explicites ou des allusions, qui sont plus implicites. Par exemple, H. P. Lovecraft lui-même fait parfois référence dans son œuvre à son correspondant et ami Clark Ashton Smith dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres en l’appelant « Klarkash-ton ».

La novella de Fritz Leiber, quant à elle, mêle à la fois références explicites et implicites aux textes de Lovecraft. En effet, de nombreux personnages des nouvelles de l’auteur apparaissent de manière plus ou moins directe, à l’image d’Albert Wilmarth personnage de Celui qui chuchotait dans les ténèbres, qui joue un rôle important et actif dans le récit, tandis que Randolph Carter (La clé d’argent, Le Témoignage de Randolph Carter, À travers les portes de la clé d’argent, La Quête onirique de Kadath l’inconnue), le professeur Georges Gammell Angel (L’Appel de Cthulhu), Danforth (Les Montagnes hallucinées), Armitage et Nahum Gardner (La Couleur tombée du ciel), ou encore Wilbur Whateley (L’Abomination de Dunwich), ne sont que cités, mais attention : tous sont cités comme d’authentiques personnes, et pas seulement comme des personnages de fiction dans le cadre de la diégèse de Ceux des profondeurs. Le récit fait également allusion aux créatures des récits de Lovecraft ou des nouvelles qui leurs sont rattachées, telles que Cthulhu, Dagon, les Anciens, les Shoggoths, la Grande Race de Yith, ou encore les Chiens de Tindalos, créés par Frank Belknap Long (un auteur qui a correspondu avec Lovecraft, dont je vous reparlerai probablement à l’occasion). Toutes ces allusions et références aux textes lovecraftiens ancrent le récit de Fritz Leiber dans un tissu intertextuel qui rend les créatures et les personnages des récits du Maître de Providence réels, mais également présents en tant qu’objets littéraires, puisque les nouvelles de Lovecraft disponibles dans le pulp Weird Tales sont lues par le personnage principal, Georges Reuter Fischer, créant ainsi un double niveau de références, qui contribue à l’ambiance du récit.

L’ambiance du récit est très similaire à celle d’un récit de Lovecraft, avec un déploiement progressif du fantastique et de l’horreur autour d’un personnage attiré par l’étrange, avec des événements avant-coureurs, telles que les morts respectives des parents du narrateur, le fait que son père sculpte une statue qui peut rappeler celle d’Henry Wilcox dans L’Appel de Cthulhu, ou encore les rêves et la poésie de Georges Reuter Fischer, qui le transportent dans un autre monde marqué par la présence de créatures surnaturelles, ou évoquent des créatures telles que « Cutlu » ou des lieux comme « Rulay ». Ces signes avant-coureurs, en plus de la poésie et des rêves du narrateur, installent un climat surnaturel de plus en plus présent dans le récit, pour le faire finalement complètement dans une horreur aux accents cosmiques, puisque des personnages humains découvrent que leur espèce est loin d’être la seule à peupler (ou avoir peuplé) la Terre, et qu’ils sont finalement insignifiants face aux pouvoirs des créatures qu’ils peuvent être amenés à rencontrer (ou non).

Le personnage principal de Ceux des profondeurs, mais aussi le récit en lui-même, font également référence à la biographie d’H. P. Lovecraft, avec bien sûr la référence à la date de sa mort, le 15 Mars 1937, ainsi que d’autres éléments, telles que les facultés intellectuelles plutôt élevées de Georges Reuter Fischer, qui ne parvient pourtant pas à étudier à l’université (de Miskatonic à Arkham, bien évidemment) dans un premier temps à cause de crises nerveuses et du fait qu’il se dise drainé énergétiquement. Le véritable Lovecraft, comme le signale la biographie de l’auteur par S. T. Joshi (que je chroniquerai prochainement), n’a pas pu aller à l’université à cause de crises de dépressions nerveuses l’ayant bloqué dans son apprentissage de certaines matière scolaires, avec lesquelles il avait par ailleurs déjà du mal (les mathématiques, par exemple). On peut donc supposer que cet aspect du personnage de Fritz Leiber renvoie directement à Lovecraft. L’auteur fait également référence à une rumeur qui disait que le Maître de Providence déchirait les couvertures du magazine Weird Tales qu’il trouvait trop osées (cette rumeur a d’ailleurs été démentie par S. T. Joshi, qui montre que la collection de Weird Tales de Lovecraft n’avait aucune couverture arrachée). Ces références biographiques, couplées à la mention de l’auteur de L’Appel de Cthulhu dans le récit et aux autres allusions, montrent la volonté de l’auteur d’ancrer son récit dans un univers lovecraftien, mais également dans un cadre narratif donné pour réel.

Les références aux personnages d’universitaires et d’autodidactes (Armitage, Wilmarth, Angel, Akeley), ainsi qu’à plusieurs disciplines scientifiques croisées cherchant à étudier le folklore et l’inconscient ancrent le réalisme supposé du récit dans une atmosphère fantastique et cosmique qui devient de plus en plus apparente au fil des recherches universitaires interdisciplinaires et leurs funestes conséquences, tout comme celles des recherches archéologiques (Akeley et Angel sont morts, Danforth est en asile psychiatrique…), qui finissent par dévoiler certaines réalités du monde qui illustrent à la perfection le début de L’Appel de Cthulhu, que voici :

« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois, l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »

C’est l’évocation des recherches universitaires, mais aussi l’évocation des récits de Lovecraft en tant que tels et l’allusion à leur possible réalité, à travers le fait que les événements et les créatures qu’ils décrivent soient donnés pour réels, qui permettent l’approche, puis la venue finale de l’horreur. Ceux des profondeurs apparaît ainsi comme un double hommage à Lovecraft, avec d’abord la reprise de son cadre fictionnel, puis dans un second temps, la construction d’une horreur similaire à celle qu’il met en place dans ses récits.

 

Le mot de la fin

 

Avec la novella Ceux des profondeurs, Fritz Leiber, entre autres auteur du Cycle des épées, rend hommage au Maître de Providence, H. P. Lovecraft à travers une mise en abîme des récits lovecraftiens, perçus à la fois comme textes et comme éléments décrivant une certaine réalité indicible du réel, sur laquelle des lumières qui ne sont pas forcément les bienvenues finissent par être faites et font surgir l’horreur et le surnaturel, à la manière des textes du Maître de Providence.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé

6 commentaires sur “Ceux des profondeurs, de Fritz Leiber

Répondre à leschroniquesduchroniqueur Annuler la réponse.

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s