Étranges Éons, de Robert Bloch

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une lovecrafterie très réussie.

Étranges Éons, de Robert Bloch

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie pour leur envoi !

Robert Bloch est un auteur américain né en 1917 et mort en 1994. Son œuvre s’est majoritairement inscrite dans les genres du fantastique et du policier. Son roman Psychose a été adapté au cinéma par le réalisateur Alfred Hitchcock, qui en a fait un film véritablement culte et influent sur le cinéma. Robert Bloch a également été l’un des plus jeunes correspondants de Howard Philips Lovecraft, auteur de récits fantastiques reliés à l’horreur cosmique, tels que L’Appel de Cthulhu par exemple. Robert Bloch avait lu les nouvelles de Lovecraft dans le pulp Weird Tales et lui avait écrit. L’auteur de Providence lui a ensuite donné des conseils pour s’améliorer, et Robert Bloch a par la suite montré son admiration et sa reconnaissance envers lui.

Pour la petite anecdote, il avait demandé à Lovecraft la permission de le tuer au cours d’un récit, ce qui a donné la nouvelle « Le Visiteur venu des étoiles », dans laquelle un personnage très similaire à HPL meurt. En retour, Lovecraft tuera littérairement Robert Bloch dans sa nouvelle « Celui qui hantait les ténèbres », à travers la mort de son personnage, appelé Robert Blake.

Robert Bloch a écrit plusieurs récits inspirés par l’univers de Lovecraft, et c’est de l’un d’eux que je vais vous parler aujourd’hui.

Étranges Éons, titré Strange Eons en version originale, est paru en 1978, et été traduit une première fois en français par François Truchaud pour les Nouvelles Éditions Oswald (aussi appelées NéO) en 1980, sous le titre Retour à Arkham. Cette première traduction a ensuite été reprise par Pocket en 1992. En 2019, à l’occasion du Mois Lovecraft des Indés de l’Imaginaire, les éditions Mnémos ont republié le roman, sous le titre Étranges Éons, avec une traduction révisée par François Truchaud.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Un amateur d’art, Albert Keith, achète un tableau très intrigant : Le Modèle de Pickman, absolument identique à celui dont parle Lovecraft dans l’une de ses plus célèbres nouvelles. Accompagné de son ami bibliophile et fin connaisseur du Maître de Providence, il va chercher à découvrir l’origine de la toile. C’est alors le début d’un voyage vers l’horreur et une folle enquête durant laquelle tout va basculer pour les deux investigateurs de l’étrange. Et si l’œuvre de Lovecraft n’était pas une fiction, mais bien la réalité ?

Combinant avec talent le suspense du roman policier et l’effroi propre à la littérature fantastique, Robert Bloch nous entraîne dans les brumes profondes, cauchemardesques et fantasmagoriques de Lovecraft et prolonge tout en le renouvelant pour notre plus grand plaisir le célèbre mythe de Cthulhu. »

Mon analyse traitera dans un premier temps de l’intertextualité et de la mise en abîme que propose Étranges Éons, puis je m’intéresserai à la confrontation entre l’horreur cosmique et le monde donné pour réel mise en scène dans le roman. Attention, quelques spoils mineurs interviendront, mais rassurez-vous, ils ne gâcheront en rien votre plaisir de lecture (je l’espère, en tout cas).

 

L’Analyse

 

L’œuvre lovecraftienne, référence et objet fictionnel

 

Étranges Éons mentionne et joue de manière explicite le corpus fictionnel lovecraftien en utilisant de divers procédés que je vais détailler. Le postulat de départ de la diégèse est fondé sur le fait que le personnage principal, Albert Keith, trouve un tableau ressemblant exactement au tableau de Pickman dans « Le Modèle de Pickman », ce qui va malencontreusement le jeter sur la route de cultes lovecraftiens (j’y reviendrai) et d’événements semblables aux récits de HPL. Albert Keith va donc s’interroger sur la vie et l’œuvre de Lovecraft, qui est donc directement évoqué en tant qu’auteur de nouvelles fantastiques mort « cinquante ans » avant le début du récit environ. Sa correspondance et les biographies écrites par Frank Belknap Long ou Lyon Sprague de Camp sont également mentionnées. Ainsi, Robert Bloch s’amuse avec les références lovecraftiennes en rendant leur connaissance nécessaire à ses personnages pour qu’ils puissent se repérer dans l’horreur qu’ils vivent, parce qu’ils sont confrontés à une forme de surnaturel donnée comme lovecraftienne, c’est-à-dire appartenant aux récits de HPL, mais dans un cadre narratif qui est donné comme étant le monde réel et contemporain.

Les personnages interprètent ainsi l’œuvre de Lovecraft à l’aune de leur expérience avec l’horreur. Ainsi, les deux premières parties du récit (je reviendrai sur la structure du roman plus bas) perçoivent ses nouvelles comme des avertissements sur les dangers qui rôdent à la fois sur Terre et dans l’espace, tandis que la troisième partie remet totalement en question leur propos en décrédibilisant Lovecraft et ses récits. Robert Bloch donne également matière à réfléchir sur ce que l’on sait d’HPL, ou plutôt de ce que l’on savait de lui à l’époque, puisque les travaux récents, ceux de S. T. Joshi notamment, rétablissent une part de vérité et déconstruisent une grande part des mythes autour de Lovecraft, en mettant en évidence que ce que l’on savait de lui à l’époque ne provenait que de sources de seconde main, c’est-à-dire de témoignages très éloignés temporellement de l’époque à laquelle ils se rattachent, et des biographies très superficielles. Cependant, le monde dépeint par l’auteur est un monde dans lequel les récits de Lovecraft sont visiblement plutôt connus, puisqu’un certain nombre de personnes connaissent ses écrits, même parmi la jeunesse.

Ainsi, Lovecraft est connu et mis en scène en tant qu’écrivain de fiction dans le discours des personnages et la narration, mais Robert Bloch va plus loin dans la manière dont il fait référence aux récits d’HPL. Ainsi, les événements vécus par les personnages reprennent directement des motifs mis en scène dans les nouvelles lovecraftiennes, qui sont mis en scène de manière explicite. Je ne peux pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte de ces reprises, mais on trouve par exemple des références à « Celui qui chuchtait dans les ténèbres », « Le Témoignage de Randolph Carter », « Le Cauchemar d’Innsmouth », « L’Appel de Cthulhu », « L’Étrange maison dans la brume », « Air froid », « Les Rats dans les murs », « L’Abomination de Dunwich »… Ces références sont souvent frappantes par leur aspect explicite pour le lecteur de Lovecraft qui reconnaît les motifs déployés, mais aussi parce que les personnages d’Étranges Éons, qui sont également lecteurs de ses nouvelles, se rendent compte avec horreur que ce qu’ils traversent ressemble aux récits lovecraftiens, comme si la fiction du Maître de Providence prenait corps dans le réel. Ceux des profondeurs de Fritz Leiber prend le même point de départ (les écrits d’HPL sont en fait une réalité), mais là où la novella de Fritz Leiber déploie une horreur et une atmosphère qui atteignent progressivement les personnages, Robert Bloch choisit de montrer l’horreur surnaturelle et ses dangers dès le début du récit en montrant des morts assez brutales.

Les références aux récits de Lovecraft s’observent ainsi dans une sorte de mise en abîme qui permet une mise en scène de l’horreur de ses récits, mais également une mention des travaux fictionnels de l’auteur en tant que tels. Cette mise en abîme s’observe également lorsque Albert Keith se rend compte qu’il pourrait être un personnage de l’œuvre de Lovecraft et qu’il partage des similitudes avec l’écrivain ou les clichés qui circulent sur lui, tels que le fait qu’il vive en retrait du reste de l’Humanité, qu’il soit considéré comme excentrique, que son mariage ait échoué, ou encore sa passion pour l’étrange. Il apparaît cependant quelque peu en rupture avec les personnages lovecraftiens que l’on connaît, parce qu’il tente de lutter avec ses maigres moyens face aux horreurs qui envahissent son quotidien, et il fait alliance avec d’autres personnages, tels que Simon Waverly, son ami connaisseur de Lovecraft, ou encore Ronald Abbott, un militaire à la retraite, malgré le fait qu’ils finissent par lui faire défaut (je ne vous en dirai évidemment pas plus). Les personnages point de vue des parties suivantes du récit, Kay et Mark Dixon, apparaissent respectivement comme un personnage en rupture avec ceux de Lovecraft parce qu’elle est une femme (les personnages féminins sont en effet très absents des œuvres de HPL) et qu’elle prend une part active au récit, et un personnage plutôt lovecraftien dans le cas de Dixon, parce qu’il se trouve face à une incompréhension totale devant les événements qu’il vit.

 

Horreur cosmique et confrontation avec le réel

 

Les personnages du roman sont confrontés à des créatures et des cultes des Grands Anciens qui existent véritablement, tels que le culte de la Sagesse Étoilée, dirigée par un certain révérend Nye, et qui attend plus ou moins secrètement le retour de Cthulhu. Robert Bloch donne à voir au lecteur ce que peuvent donner les agissements de sectes lovecraftiennes dans un cadre global et donné pour réel, avec des attentats perpétrés par des terroristes, un endoctrinement de personnes influençables que l’on observe lors des séances de culte de la Sagesse Étoilée, et une façade plus ou moins respectable qui empêche les forces de l’ordre ou les services secrets de pouvoir faire cesser leurs activités. L’auteur décrit donc une lutte entre les Grands Anciens et leurs alliés contre une organisation policière secrète cherchant à empêcher leur retour, et implante ce combat dans une ambiance marquée par l’urgence et la tension, causées par la possible arrivée de créatures horribles souhaitant asservir l’Humanité et une course contre la montre pour empêcher leur venue.

En termes de structure, Étranges Éons est divisé en trois parties. On suit d’abord Albert Keith, qui découvre un tableau semblable au tableau du « Modèle de Pickman », puis son ex-femme, Kay, qui est contactée par des services secrets de l’armée américaine pour en savoir plus sur les activités de son ex-mari, et enfin, Mark Dixon, un journaliste, dans une époque située 25 ans des événements vécus par Albert puis Kay. Cette succession des personnages et de leurs points de vue permettent au lecteur de comprendre les plans de la Sagesse des Étoiles et des Grands Anciens, ainsi que les circonstances du possible retour de Cthulhu. Les trois personnages sont différents dans la manière dont ils font face à l’horreur. Si Albert Keith semble être très facilement entraîné par les événements, Kay prend une part beaucoup plus active à la résistance contre les Grands Anciens, tandis que Mark Dixon est en proie à une incompréhension totale lorsqu’il est confronté au surnaturel, ce qui coïncide d’ailleurs avec le fait que l’œuvre de Lovecraft soit d’une certaine manière censurée et totalement démystifiée (je ne peux pas vous en dire plus) à son époque. On peut donc remarquer que l’ignorance des récits d’HPL désavantage les personnages lorsqu’ils sont confrontés au surnaturel.

On peut aussi remarquer que l’enquête menée par les services secrets pour affronter le culte des Grands Anciens demande une convergence de plusieurs domaines scientifiques, dont les différentes études finissent par aborder des directions occultes et secrètes qui les mènent à des découvertes terribles, qui font quitter à l’Homme son « îlot de placide ignorance », comme le dirait Lovecraft lui-même, parce que l’Humanité découvre certes des éléments inédits, mais aussi dangereux. Robert Bloch met ainsi en scène une véritable découverte du surnaturel lovecraftien par la science, et met l’accent sur son côté dangereux en montrant les dégâts qu’il peut causer dans un monde rationnel contemporain, en questionnant également le rapport entre science, raison et surnaturel. Est-ce que les créatures de Lovecraft sont issues et utilisent la magie, ou une science avancée qui passe pour de la magie, ce qui peut rappeler cette célèbre citation d’Arthur C. Clarke, « « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. » ?  À ce titre, la troisième partie du roman est particulièrement réussie, puisqu’elle démontre d’une certaine manière l’échec du rationalisme face au surnaturel lovecraftien.

 

Le mot de la fin

 

Dans une perspective similaire à celle de Fritz Leiber dans Ceux des profondeurs, c’est-à-dire la confrontation de la fiction lovecraftienne et du réel, mais différente dans son application, avec la mise en scène d’un culte des Grands Anciens souhaitant le retour de Cthulhu dans le monde réel et opposé à une organisation souhaitant l’en empêcher, Robert Bloch donne un récit horrifique qui mobilise parfaitement les fictions d’Howard Philips Lovecraft sur plusieurs plans. Les personnages principaux du roman se retrouvent donc tous, plus ou moins malgré, embarqués dans ce conflit, qui ne les ni indifférents ni indemnes, que ce soit en tant que lecteurs de Lovecraft ou en tant que simples êtres humains confrontés à l’indicible, ou même l’innommable.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé

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12 commentaires sur “Étranges Éons, de Robert Bloch

  1. Je viens de le lire mais avec l’ancienne traduction en poche. Robert Bloch a un sacré sens de la peur je trouve. Les références à Lovecraft sont très très nombreuses mais explicités la plupart du temps. Ça va parfois très vite mais ça se lit bien.

    Aimé par 1 personne

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