Interview de Nelly Chadour

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te présenter une interview de Nelly Chadour, autrice d’Espérer le soleil, paru en 2017 chez les Moutons Électriques, et de Hante Voltige, récemment publié dans le cadre des Saisons de l’Étrange. Elle est également l’autrice de la série Diane d’Aventin, disponible chez le Carnoplaste, sous forme de fascicules qui rendent hommage à l’époque des pulps et de l’âge d’or de la SF !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog !

Je remercie chaleureusement Nelly Chadour d’avoir répondu à mes questions de manière détaillée et extrêmement intéressantes, et sur ce, je lui laisse la parole !

hante-voltige

Interview de Nelly Chadour

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Nelly Chadour : Les lecteurs encore fort nombreux à ne point me connaître seront bien avancés car je me planque derrière un pseudonyme et porte un masque en latex et des lentilles de contact pendant mes séances de dédicaces. Le jour, je suis une modeste employée de bureau qui se fond dans la masse laborieuse. Le soir venu, j’enfile mon masque et me fais appeler « Nelly Chadour » ou la Plumitive pour pondre des romans et des nouvelles. J’accepte néanmoins de révéler quelques informations : je me ronge les pouces, j’ai huit tatouages, deux chats, quatre colocataires, publié trois romans et une vingtaine de nouvelles.

 

Marc : Sans trop spoiler, ton roman précédent, Espérer le soleil, paru en 2017 chez les Moutons Électriques, et Hante Voltige mettent tous les deux en scènes des personnages que l’on peut assimiler à des figures vampiriques (Vassilissa dans Espérer le Soleil, et la Teryel pour Hante Voltige). Est-ce que tu dirais que les vampires sont l’un de tes thèmes de prédilection ?

Nelly Chadour : Même si j’aime énormément les vampires, je ne fais pas une fixette sur eux. Dans le bestiaire fantastique, certes, ils tiennent une place de choix car ce sont à la fois des prédateurs et des tentateurs, la promesse d’une vie éternelle contre le renoncement à l’humanité. Le vieux mythe faustien. Cependant, je ne vois pas la Teryel comme une figure vampirique. C’est la figure de l’ogresse dans les contes berbères et elle n’est pas aussi diabolique que les vampires. C’est, selon les mythes kabyles, la seule femme qui a refusé de se soumettre à la domination masculine, et en voulant rester libre, littéralement sans toit ni loi, elle s’est muée en ogresse anthropophage. Elle n’a pas toujours le mauvais rôle, même si elle est effrayante et monstrueuse : il lui arrive d’aider les héros.

 

Marc : Espérer le soleil se déroule dans un Londres uchronique qui subit un hiver nucléaire dans les années 50, Hante Voltige met en scène le Paris des années 80, Diane d’Aventin se situe à la charnière du 18ème et du 19ème siècle. Quel est ton rapport avec ces périodes ? Pourquoi les avoir choisies ?

Nelly Chadour : Pour Diane d’Aventin, je n’ai fait que répondre à une commande de Robert Darvel, le Master Commandeur du Carnoplaste qui souhaitait un roman-feuilleton à la façon d’Angélique. J’ai donc situé les aventures de Diane à la toute fin du XVIIIème siècle, dans les derniers soubresauts de la Révolution et au moment de la naissance du Directoire car, comme l’Histoire de France, mon héroïne prenait un nouveau départ bien malgré elle. J’avais l’impression que ces temps troublés me permettaient une plus grande liberté pour une époque qui, à l’origine, ne me passionnait pas plus que ça.

Concernant Espérer le Soleil , j’ai toujours eu un faible pour l’esthétique des années 50, que ce soit pour les bagnoles, le style  vestimentaire… Un de mes films préférés est Dark City d’Alex Proyas qui reprend cette esthétique rétro tout en mélangeant les genres et en multipliant les références cinématographiques et picturales. J’avais envie de prolonger le plaisir du film avec un récit de mon cru, et en collant un peu plus à la réalité de l’époque, malgré la présence des vampires et l’apocalypse nucléaire.

Les années 80, enfin, sont celles qui m’ont vu grandir. Je suis née en 76, j’ai donc bâti ma culture ciné précoce avec les films de cette époque, mais je n’ai pas souhaité avoir une approche nostalgique ; mon enfance et mon adolescence furent un peu compliqués. J’ai détesté la musique qu’on nous infligeait à la radio, les émissions comiques qui distillaient racisme et homophobie décomplexés. J’ai plutôt voulu explorer la période la plus noire, celle que j’ai entrevue pendant la minute de silence que nous avons respecté en classe, en 1986, à la mort de Malik Oussekine. Et j’ai tardivement découvert la culture gothique qui battait son plein à Paris dans ces années-là. Plutôt que de subir Stéphanie de Monaco, ça m’aurait éclatée de découvrir Killing Joke.

 

Marc : Comment s’est déroulé le processus éditorial de Hante Voltige pour les Saisons de l’étrange ? Est-ce que c’est un projet que tu as proposé, ou est-ce que les éditeurs t’ont demandé de leur proposer un projet ?

Nelly Chadour : Ce sont les éditeurs qui sont venus me chercher. Espérer le Soleil et Diane d’Aventin les avaient rendus assez confiants quant à ma capacité d’écrire du pulp. Le pitch encore grossier les a tout de suite séduits.

 

Marc : Les Saisons de l’étrange s’inscrivent dans l’esprit des cultures pulp et des films de série B. Est-ce que tu te sens te proche de ces cultures et de leur esthétique ?

Nelly Chadour : Plutôt, oui ! Quand j’ai débuté l’écriture de Hante-Voltige, j’avais justement ces cultures en tête, tant dans le scénario que dans les dialogues. J’ai bouffé des films d’horreur quand j’étais ado et je dévorais les romans de SF de mon daron. Là, j’avais envie d’écrire une version franchouillarde de Maniac Cop, le film de William Lustig sorti en 88 et qui décrit les exactions d’un flic tueur à New York. Maniac Cop sans être le meilleur film de Lustig (qui a signé le tétanisant Maniac en 1980) est blindé d’ironie, c’est de la série B assez politique comme savait les écrire le regretté Larry Cohen, auteur de petits brûlots comme the Stuff (une espèce de Fluff tueur distribué sans vergogne par les industriels de l’agro-alimentaire), Meurtre sous Contrôle et le Monstre est vivant.

 

Marc : Est-ce que tu as eu ton mot à dire sur la (sublime) illustration de couverture réalisée par Melchior Ascaride ?

Nelly Chadour : Pas du tout ! Mais on peut avoir toute confiance en Melchior pour nous concocter une illustration qui claque sa race !

 

Marc : Comment s’est déroulée la création de Hante Voltige ? As-tu des anecdotes à partager ? Quels sont tes meilleurs et pires souvenirs de rédaction ?

Nelly Chadour : C’était assez intense, la rédaction et la relecture se sont déroulés sur quatre mois et parallèlement, j’ai un travail à temps plein qui me laissait peu de moments pour écrire. Je grapillais donc chaque instant propice, même pendent mon heure de pause où j’ai souvent manqué saloper mon Chrome Book en mangeant d’une main et en écrivant de l’autre. Mais j’étais en mode machine de guerre, pas le temps de laisser le doute s’insinuer, même si, à la relecture, j’ai pas mal tergiversé sur deux chapitres que j’ai interchangées : à l’origine, le roman s’ouvrait sur un meurtre.

 

Marc :  Hante Voltige se situe dans les années 1980 à Paris. Tu fais beaucoup de références à la culture metal, gothique ou punk avec des groupes qui faisaient partie de l’actualité (Killing Joke, Black Sabbath…). Quel est ton rapport avec cette culture ? Pourquoi avoir choisi de prendre des personnages de ce milieu ?

Nelly Chadour : J’écoutais surtout du Metal, dans les années 80, mais des trucs assez mainstream comme Mötley Crüe, Metallica, Guns’n’Roses et j’ai découvert la musique gothique sur le tard, à 29 ans, quand j’ai débarqué à Paris. Les années 2000 ont été une renaissance pour le mouvement gothique, mais il n’y avait plus la rage du punk dont il était le rejeton ténébreux. J’ai aussitôt développé une vraie fascination pour la musique gothique et je me suis mise à écouter tout ce qui avait trait au mouvement : Joy Division, Dead Can Dance, Bauhaus, Killing Joke, Christian Death, et j’en découvre encore un paquet, la diversité et la richesse de cette culture est une exploration infinie.

Et si j’ai choisi des personnages en rapport avec le mouvement, c’est parce que les gothiques, je veux dire tous ceux que j’ai croisés, sont dotés d’un sens de l’humour irrésistible, d’une grande culture romantique. Je me souviens de fou-rires dans les chiottes des Caves Saint-Sabins avec des gens que je croisais pour la première fois. Je me suis dit que, malgré leurs looks corbeaux (et là encore, le mouvement compte une palette de tenues très variées aussi), ces personnes pouvaient apporter une légèreté inattendue dans une sombre histoire.

 

Marc : Tu fais aussi beaucoup de références à la situation des personnes issues de l’immigration des pays du Maghreb dans le roman, au travers des personnages de Papy Pantoufles ou Leïla, et des personnages surnaturels comme la Teryel. Pourquoi avoir choisi de mettre ces personnages en scène ? Le Maghreb et ses légendes (du moins à ma connaissance) sont assez peu explorés dans les littératures de l’imaginaire. Pourquoi, d’après toi ? Qu’est-ce qui t’a motivé à inscrire tes personnages dans le Paris des années 80 et à les faire croiser des punks ?

Nelly Chadour : Sans éprouver une grande fascination pour le Maghreb, je pense que ses habitants ne peuvent pas être laissés à l’écart. Nous vivons ensemble, nous prenons les transports en commun ensemble, nous travaillons ensemble, je pense qu’il est légitime de ne pas les oublier, d’arrêter d’en faire des silhouettes incertaines. Je fais mon possible pour inclure ce qu’on appelle toujours des minorités dans mes écrits, même s’il y a encore du boulot. Je ne veux pas, paresseusement, me contenter de raconter des histoires de blancs hétéro chrétiens sous prétexte que je le suis moi-même. Le monde comporte trop de diversité pour ne pas chercher à la retranscrire. Quant à savoir pourquoi le Maghreb est aussi peu représenté… C’est peut-être faux. Il existe peut-être une littérature de l’imaginaire Maghrébin dont nous n’avons pas connaissance. Je sais que le dernier roman de Roland Wagner est une uchronie se déroulant en Algérie, peut-être que cette source d’inspiration est passée sous nos radars.

Quant à inscrire ces personnages dans les années 80, eh bien, cela coïncidait avec l’assassinat de jeunes maghrébins, Malik Oussekine et Abdel Benyahia, et on ghettoïsait encore et toujours les populations en les repoussant dans des banlieues lointaines et en collant les vieux dans des foyers Sonacotra ; on les occultait à l’image des acteurs de la culture underground qu’étaient les punks et les goths… sauf que ces derniers pouvaient encore sortir de leur condition de marginaux. Et puis j’aimais bien l’idée de créer un choc culturel entre ces communautés. Les deux étaient souvent victimes des mouvements néo-nazis (j’ai encore eu des témoignages de lecteurs ayant bien connu les milieux goths et m’expliquant combien c’était tendu avec les skins) et du coup, j’essayais d’imaginer comment deux mondes différents pouvaient se serrer les coudes devant un ennemi commun, sympathisant sans tout à fait fraterniser. Et les confrontations entre Papy Pantoufles qui ne se laisse jamais démonter et les punks insolents étaient un beau réservoir à situations cocasses.

 

Marc : Hante Voltige traite parfois de thèmes sensibles, tels que le racisme ou les violences policières, mais il contient aussi beaucoup d’humour, notamment dans les relations entre les personnages et leur manière de s’exprimer. Est-ce que l’utilisation de l’humour t’a semblé nécessaire lors de l’écriture du roman ?

Nelly Chadour : Pour moi, tout ce qui a trait au pulp comporte son lot de drôlerie.Tu noteras que beaucoup de série B et de films d’action des années 80 comportent des punchlines devenues cultes. Et je me disais que les personnages n’en seraient que plus attachants s’ils vivaient des moments de lose, se chamaillaient. Le tout était de doser cet humour pour ne pas désamorcer les passages tendus.

 

Marc : Est-ce que l’expression « almalayikat alharis », qui désigne les gardiens de la Teryel, possède une signification particulière ?

Nelly Chadour : Oui, une des significations est « ange gardien ». Ce sont les gardiens de la Teryel, les seuls à être autorisés à l’approcher.

 

Marc : Comment t’es venue l’idée du trio Fusain/Byron/La Santeria ? Est-ce que la manière dont chacun d’entre eux s’expriment t’est venue avec l’idée des personnages ?

Nelly Chadour : En fait, si on inclut Leïla, c’est un quatuor que j’avais depuis très longtemps en tête. A 8 ans, je dessinais des BD mettant en scène quatre gamins, trois garçons et une fille aux prises avec des fantômes et des monstres. Il y avait le beau gosse fan de film d’horreur qui est devenu Byron, le farceur à gros nez qui a finalement donné Fusain et le crétin de service que j’ai jarté. La fille, quant à elle, était une punkette nommée Lili qui menait le groupe et elle est finalement devenue Leïla. Ils ont tous suivi une grande évolution, mais il faut dire aussi que la maturation a duré plus de trente ans ! Et en réalité, le personnage le plus récent est la Santeria, créé spécialement pour le roman et qui incarne la version romantique et dandy du mouvement gothique. En fait c’est venu d’une dynamique créée il y a très longtemps entre Fusain et Byron, l’un parlant mal le français et se faisant souvent reprendre par l’autre, qui emploie volontiers un langage argotique afin d’embrouiller son pote. Et, pour contrebalancer, je voulais un personnage au parler plus précieux. Cette volonté d’une langue surannée m’a permis de broder davantage la personnalité de la Santeria.

Marc : Sans rentrer dans les détails, la fin du roman est assez ouverte. Y aura-t-il une ou plusieurs suites ?

Nelly Chadour : Il est prévu d’écrire une série, oui. Je ne sais pas combien d’épisodes. Aussi longtemps que je serai inspirée et que perdureront les Saisons.

Marc : Quels personnages as-tu préférés écrire ? Lesquels t’ont donné plus de mal ?

Nelly Chadour : Papy Pantoufles a été mon préféré, c’était amusant d’imaginer ce pépé pas plus haut que Yoda foutre des roustes aux jeunes. Je le voyais se déplacer avec beaucoup de précisions et j’avais sa voix en tête. Le plus compliqué a peut-être été Fusain puisqu’il était le narrateur et qu’il fallait adapter mon écriture à son langage. Mais rien d’insurmontable.

 

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Nelly Chadour : Lire, lire, lire, dévorer les bouquins, mais aussi les films et les séries, et, quand le besoin se fera vraiment sentir, écrire finalement l’histoire dont on rêve, celle qu’on a cherché en vain dans les livres et les images.

 

Marc : Peux-tu nous en dire plus sur tes prochains projets d’écriture ?

Nelly Chadour : Je travaille actuellement sur une nouvelle se déroulant à Noël et mettant en scène Sam, la petite sœur de Fusain. On y retrouve également Byron et Papy Pantoufles. Puis direction les landes anglaises du milieu du XIXème siècle pour écrire une aventure avec les Sœurs Brontë aux prises avec une momie. C’est pour un projet de collection parallèle aux Saisons de l’Étrange : la Ligue des Écrivaines Extraordinaires. J’ai ensuite un roman pour les Moutons Electriques et enfin le dernier tome des Aventures de Diane d’Aventin.

 

Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Nelly Chadour : Au moment de terminer cette interview, je serai aux Imaginales ce week-end. Ensuite, à part Sèvres… eh bien je n’ai rien de prévu, je n’ai pas le temps de démarcher les salons.

4 commentaires sur “Interview de Nelly Chadour

  1. Merci beaucoup pour cet instructif entretien. Je me permettrai d’en faire un lien lorsque je parlerai de Hante voltige sur mon blog.
    (étonné du peu de commentaires sur tes entretiens, alors continue, j’aime beaucoup, même si je ne prends jamais le temps de laisser un petit mot)

    Aimé par 1 personne

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s