Tmyonimi (Quatrième récit de Rédemption)

Salutations, lecteur. Voici le quatrième récit de Rédemption. Si tu n’as pas connaissance du projet, je t’invite à consulter cet article. La nouvelle peut se lire indépendamment, mais je te conseille d’en lire au moins une autre si tu souhaites approfondir ta connaissance cet univers.

J’ai mis environ 2 mois et demie pour rédiger cette nouvelle, avec une pause assez énorme au moment de la rédaction du mémoire. Joffrey l’a ensuite relue, et une amie a effectué des corrections. N’hésitez pas à me donner votre avis, qu’il soit positif ou non, dans les commentaires !

Sur ce, il est temps pour vous de promener dans la Ville Maudite.

 

Tmyonimi

 

Il se disait que Rédemption, la Ville Maudite, rongée par les maux les plus infâmes, abritait en son sein une créature musicienne, qui jouait des mélodies étranges et envoûtantes.

Macuriah entendait parler de ces rumeurs depuis fort longtemps. À l’époque où elle apprenait les secrets de l’alchimie et de la sorcellerie auprès du Corbeau, elles circulaient déjà. Bien évidemment, le freux n’y avait guère prêté d’attention et la nécromante ne savait pas s’il s’y était intéressé depuis. Les faits et gestes de son ancien mentor lui parvenaient souvent à travers ce que Ginoch lui racontait. Ou plutôt, elle devinait ce que le volatile tramait en écoutant au-delà des flots d’insultes que le Rat déblatérait à l’encontre de son ennemi. Mais Macuriah n’avait que faire des confrontations de ces deux idiots. De manière générale, elle se moquait des affrontements et des luttes d’influence qui se déroulaient dans la Ville. Ce qui intéressait l’alchimiste, c’était les légendes, les secrets, et les créatures de Rédemption. Ces dernières la fascinaient tout particulièrement. Dans cet endroit souillé par des horreurs blasphématoires, des mythes existaient. Et Macuriah s’était fait une spécialité de les traquer.

Ainsi, lorsque l’un de ses intendants se présenta à elle pour lui parler de Tmyonimi, elle s’empressa de le harceler de questions. Palladius, vêtu d’une longue veste brune et d’un gambison couverts de traces de brûlures, d’un pantalon de toile épaisse et de bottes de cuir clouté, avait sitôt prononcé les mots « quelqu’un prétend avoir entendu les harmoniques du Tmyonimi » qu’elle s’était levée, pleine d’interrogations.

 

– Qui l’a entendu ? Dans quel quartier ? Le témoin a-t-il été hypnotisé ? A-t-il ressenti un trouble au contact de la musique ?

 

Lorsqu’elle se rendit compte qu’elle était presque en train de secouer le pauvre garçon, elle se reprit. L’intendant poussa un léger soupir. Malgré ses quelques années de service auprès de sa maîtresse, la manière dont elle manifestait ses obsessions restait une source de surprise et de fatigue pour lui.

 

– C’est l’un des Queues de Rat, honorée alchimiste, déclara-t-il. Il souhaite vous en parler. Dois-je le faire entrer ?

 

Macuriah acquiesça en remontant les manches de sa chemise longue et brune, laissant apparaître ses tatouages et scarifications rituels. Les motifs d’encre pourpre ternie impressionnaient toujours les sbires de Ginoch. Ça lui épargnait d’avoir à les tuer s’ils faisaient le moindre faux pas. Les imbéciles avaient parfois tendance à oublier qu’une nécromante de sa trempe ne pouvait craindre les menaces qu’ils réservaient habituellement aux catins rongées par la Mégère, mais elle ne pouvait se passer des services de leur chef. Elle évitait donc de se débarrasser de trop d’idiots.

Le Queue de Rat entra. C’était un crasseux au visage bovin, vêtu d’un gambison endommagé en plusieurs endroits et taché de boue et de sang, tout comme son pantalon de toile et ses bottes. Des stries noirâtres barraient ses poignets et des ridules semblables à des écailles entouraient ses lèvres et ses yeux. La nécromante ricana intérieurement. Celui-là avait dû se montrer plus téméraire que ses congénères pour arborer autant de marques d’attention de Sa part.

 

– Bonjour à toi, compagnon du Rat, salua-t-elle d’une voix interrogatrice. On m’a rapporté que tu avais écouté les harmoniques de Tmyonimi. Que peux-tu me dire à ce sujet ?

 

Le bandit fronça les sourcils.

 

– Bonjour à vous, honorée alchimiste Macuriah, grogna-t-il. C’est-à-dire que j’sais plus exactement où c’est que je l’ai entendu, le bruit bizarre–

 

– Alors tu ferais mieux de faire un effort de mémoire, Queue de Rat, asséna Macuriah. J’ai un nombre considérable de tâches à accomplir et j’aimerais éviter de perdre du temps.

 

Elle avait parlé avec calme et détachement, tout en passant les doigts effilés de sa dextre sur les tatouages de son bras gauche, ce qui produisit son effet habituel. L’imbécile écarquilla les yeux, et commença à réfléchir en fixant l’alchimiste avec un air affolé. Après quelques instants, il lâcha péniblement ce qu’il savait.

 

– J’me baladais dans les coins de la Paroisse que le patron veut qu’on protège des saloperies de la Mégère, dans le secteur de l’Église de la Courtoisie. J’avais un peu forcé sur la bouteille, mais j’ai entendu un truc qui m’a complètement remué les tripes, au loin. Ça v’nait sûrement d’une des grosses baraques de riches.

 

– Peux-tu me dire à quoi s’apparentait ce… truc ? demanda la sorcière.

 

Le bandit se concentra, effort auquel il n’était pas visiblement pas habitué.

 

– Eh bah… Je m’y connais pas en musique, honorée alchimiste Macuriah, mais j’peux vous jurer que ça ressemblait à rien de ce que j’avais écouté avant. Ça faisait comme trembler la terre et en même temps, ça avait l’air de pouvoir casser des vitres. On aurait cru qu’un tambour tringlait des cordes, si vous voyez…

 

– Oui, je vois tout à fait, l’interrompit la nécromante. Et qu’as-tu fait, quand tu as entendu cette musique ?

 

– J’vous l’ai dit, ça m’a remué les tripes, alors je me suis enfui ! cria presque le subordonné de Ginoch.

 

Macuriah souriait. Ses yeux verts brillaient comme des émeraudes. La description du brigand, bien que très pauvre, semblait correspondre à ce qu’on pouvait attendre d’une apparition de Tmyonimi. Elle se leva et tendit deux pièces d’argent au voyou.

 

– Merci pour ce témoignage, compagnon du Rat, déclara-t-elle d’un ton enjoué. Il me sera très utile pour mes recherches.

 

Avant que son intendant le raccompagne jusqu’à la planque du quartier, il posa une question à la magicienne.

 

– Vous allez chercher ce qui a produit ce truc ? s’étonna le bandit. Sauf votre respect, vous avez pas peur ?

 

– Pourquoi devrais-je avoir peur ? répondit-elle d’une voix rêveuse, presque extatique. Quels que soient ses pouvoirs, cette créature ne pourra me faire aucun mal. En revanche…

 

Les cicatrices encrées dans sa peau se mirent à frémir.

 

– Je dispose largement de quoi la dompter si elle est trop récalcitrante.

 

Le Queue de Rat ne se montra pas plus curieux et s’éclipsa aussi vite qu’il le put. Sitôt qu’il fut parti, Macuriah ordonna à Palladius de garder son atelier en montant d’un pas rapide dans ses appartements privés. Devant le regard interrogateur du jeune homme, l’alchimiste esquissa un sourire de prédatrice.

 

– Ce soir, je chasse le Tmyonimi, déclara-t-elle.

 

Lorsqu’elle fut dans sa chambre, elle passa des vêtements plus appropriés pour sa nuit d’exploration. Elle troqua ainsi son pantalon de toile fine, ses chaussures en daim et sa chemise contre des jambières, des bottes de cuir renforcées de plaques de métal, et une cotte de mailles légère sous une longue veste d’un violet terne aux manches raccourcies. Elle ceignit une dague d’acier à sa ceinture et prit soin de mettre son pendentif fétiche, une plume du Corbeau accrochée à une perle blanche, autour de son cou. Elle attendit la nuit en effectuant quelques passes d’armes avec sa lame pour contenir son excitation. Sa précédente expédition remontait à plusieurs semaines, et elle frissonnait à l’idée de pouvoir enfin quitter son atelier pour explorer Rédemption. Fabriquer des objets et étudier la sorcellerie, cela lui plaisait, mais parcourir la Ville en pleine nuit pour traquer des créatures ou des artefacts, voilà ce qui la faisait vibrer.

Elle arborait un sourire radieux et chantonnait presque quand elle franchit la porte de sa cachette au crépuscule, sa dextre prête à dégainer son arme et sa senestre parée à puiser dans sa magie. Elle marchait d’un pas rapide en écoutant le bruit blanc. Des animaux réanimés étaient proches d’elle, mais ils cherchaient des proies faciles et ne l’attaqueraient sans doute pas. Des Cœurs sur la main, des Dissimulés et des Fragmentaires se trouvaient également dans le secteur, mais ils étaient assez loin. Elle ne les croiserait donc probablement pas. Elle se dirigerait d’abord vers l’Église de la Courtoisie, située à trois heures de marche de son atelier, avant d’en explorer les environs pour guetter des indices de la présence du Tmyonimi. Macuriah passerait peut-être une ou deux journées entières dehors, mais cela l’enchantait. Elle tâtait les vieilles pierres souillées de sang séché et respirait l’air mortifère de Rédemption avec délectation.

Après un peu moins de deux heures, elle entendit un cliquetis provenant d’une ruelle alors qu’elle arpentait l’Avenue de la Charité. Elle se rua à l’intérieur du bâtiment le plus proche et referma la porte. Un carreau d’arbalète se ficha dans le bois. La nécromante consulta le bruit blanc. Rien. Ce qui l’attaquait pouvait donc se camoufler d’Elle. Elle se cacha derrière un banc vermoulu. Ses cicatrices commencèrent à trembler. L’encre pourpre luisait.

Des pas discrets se rapprochaient lentement de la maison et s’arrêtèrent juste à côté de la porte. Alors qu’elle s’entrouvrait doucement, Macuriah prépara sa magie tout en avançant à pas lents. Une silhouette se glissa dans la bâtisse, une arbalète chargée dans la main gauche. Son bras droit, à la forme allongée et effilée, semblait craquer. La nécromante le reconnut et pointa son index sur lui.

 

– Ne bouge pas si tu tiens à ce que la Mégère se désintéresse de toi, Oderus Tiznath, siffla-t-elle. Qu’est-ce que tu me veux ?

 

Oderus pivota lentement et abaissa son arme. La bouche qui ornait son front souriait de toutes ses dents jaunâtres tandis qu’il essayait de garder son calme devant la sorcière.

 

– Le patron… balbutia l’Éprouvé. Il souhaite que tu reviennes, Macuriah. Il est prêt à–

 

Il tomba brusquement, le souffle coupé par un choc violent dans l’abdomen. Les tatouages sur les bras de l’alchimiste luisaient. Elle s’approcha de lui et lui asséna un coup de pied dans les côtes, lui arrachant un cri.

 

– Ce crétin d’oiseau m’envoie un imbécile dans ton genre me trouer avec une arbalète pour ensuite me ramener à moitié morte au Joyeux Pèlerin, cracha Macuriah. Visiblement, il n’a toujours pas compris. Je ne reviendrai pas, même s’il met toute sa ménagerie à mes trousses.

 

Oderus gémit faiblement.

 

– C’est toi qui ne comprends pas, articula-t-il. Il a besoin d’appuis au Cénacle pour–

 

Il cria lorsqu’elle le frappa de nouveau. Elle se pencha et approcha sa dague de sa nuque. La pointe de l’acier lui effleurait la peau.

 

– Ce n’est pas en envoyant ses sbires pour tenter de me capturer qu’il me convaincra de le soutenir parmi les mages, quel que soit son projet.

 

– Il est prêt à te céder une plume si tu l’aides ! hurla presque Oderus.

 

Macuriah tressaillit, surprise, puis raffermit sa prise sur son arme en souriant. L’offre était alléchante, mais elle témoignait surtout de la position de faiblesse du volatile, réduit à vendre son corps en échange de sa confiance.

 

– Nous nous sommes mal compris, Oderus Tiznath, dit-elle froidement. Ni le Corbeau ni toi ne pouvez négocier avec moi. Je n’ai plus rien à voir avec vous. Je ne cherche plus à La vaincre ou à prendre le contrôle de cette maudite Ville, à présent. Je me moque des jeux de pouvoir de ce salopard de piaf !

 

Elle avait presque hurlé la dernière phrase. Un sondage rapide du bruit blanc l’informa qu’aucune créature ne l’avait entendue, mais elle ne tenait tout de même pas à rester dans le coin. Son ancien mentor maintenait un contact quasi permanent avec ses sbires et pouvait décider de rappliquer à tout moment s’il parvenait à localiser Oderus. Macuriah voulait absolument l’éviter et se concentrer sur la traque du Tmyonimi. Elle se redressa. Presque aussitôt, l’Éprouvé se releva prestement et projeta son poing droit sur le visage de la sorcière. Elle fit un pas de côté et trancha l’avant-bras d’Oderus d’un geste vif. Il hurla. L’alchimiste fit appel à sa magie.

En un éclair, des pointes métalliques acérées surgirent du plancher et transpercèrent Oderus de part en part. Une fraction de seconde plus tard, elles crevaient le toit de la bâtisse dans un vacarme de poutres fracassées et s’élevaient quinze mètres au-dessus du sol.

Macuriah contempla la lueur refluer de ses tatouages en observant le corps empalé de l’employé du Corbeau, figé dans une posture grotesque par les épieux qui le maintenaient à terre, comme s’il avait essayé de rattraper son membre tranché de sa main valide en se jetant dessus. Il saignait abondamment, mais il était conscient. Le volatile faisait toujours en sorte que ses subordonnés ne s’évanouissent pas afin d’éviter qu’Elle cherche à les lui voler en les prenant d’assaut pendant leur sommeil. Cependant, le processus les condamnait à ressentir toute douleur en continu, comme en attestaient les gémissements et les sanglots d’Oderus. La nécromante se rapprocha de lui et lui jeta un regard glacial en lui relevant la tête.

 

– Si ton salopard de patron daigne venir te sauver avant qu’Elle ne te capture une bonne fois pour toutes, je pense que tu pourras lui dire que ses plumes ne m’intéressent pas, cracha Macuriah.

 

De sa dague, elle traça une ligne fine sur le front d’Oderus, avec lenteur et précision. Du sang noirâtre s’écoula de la plaie et glissa sur ses joues abîmées.

 

– Et si jamais il insiste, je lui règlerai son compte au Joyeux Pèlerin, puisqu’il tient tant à m’offrir son corps.

 

Elle rengaina son arme et sortit de la bâtisse d’un pas mesuré. Elle ne repéra aucune variation dans le bruit blanc, signe que sa petite démonstration de magie avait sans doute convaincu les créatures qui rôdaient alentour de ne pas venir l’importuner.

L’alchimiste emprunta de nouveau l’Avenue de la Charité. L’Église de la Courtoisie ne se trouvait plus très loin, à présent. Des hommes du Rat patrouillaient probablement dans les environs, si elle se fiait à sa connaissance du secteur.

Elle croisa l’un d’entre eux alors qu’elle atteignait le parvis de l’édifice religieux. Il courait dans sa direction, une épée longue au clair. Il portait une armure rouillée, un pantalon de toile et des bottes de mauvais cuir, ce qui constituait l’uniforme standard des sbires de Ginoch. Lorsqu’il reconnut la magicienne qui fournissait des armes à son chef, il sembla quelque peu rassuré.

– Bien le bonsoir, honorée alchimiste Macuriah, articula le bandit en reprenant son souffle. Qu’est-ce que vous faites dans le coin ?

 

– Bonsoir à vous, compagnon du Rat, répondit la nécromante avec un sourire. L’un de vos confrères m’a dit avoir entendu le Tmyonimi la nuit précédente, alors je me suis mise en chasse. Je rêve d’en apprendre plus sur cette créature.

 

Le brigand se crispa. Il passa sa main droite, grêlée de marques pareilles à des écailles, derrière sa nuque et regarda en direction des épieux métalliques que son interlocutrice avait fait surgir du sol.

 

– Et c’est… dans le cadre de votre… chasse, bredouilla le bandit, que vous avez fait ça ?

 

Il n’était pas stupide, pour un sbire de Ginoch.

 

– Pas exactement, gloussa l’alchimiste. Une simple mauvaise rencontre que j’ai dû écourter.

 

Voilà qui le dissuaderait de poser plus de questions.

 

– Et vous, Queue de Rat ? reprit Macuriah. Auriez-vous entendu une quelconque sonorité suspecte cette nuit ou la précédente ?

 

– À vrai dire, honorée magicienne, j’en sais rien. Avec toutes les saloperies qu’on doit se coltiner tous les soirs, on n’a pas le temps de se concentrer sur le bruit. Y a que ceux qui restent en arrière ou qui traînent dans les ruelles qui pourraient l’avoir perçu, votre Tmyo-machin.

 

– Et est-ce que vos compagnons des ruelles en ont parlé, dernièrement ? interrogea-t-elle.

 

Le Queue de Rat réfléchit.

 

– J’crois bien que certains d’entre eux ont dit qu’ils avaient été surpris par une espèce de musique étrange pendant leur patrouille, il y a peu. J’pense que vous devriez y faire un tour, déclara le bandit en indiquant du doigt des venelles situées plus au nord.

 

Un long sifflement bientôt suivi par des cris se fit entendre à l’ouest de leur position. Le mercenaire se retourna prestement.

 

– Merde, une attaque ! s’écria le Queue de Rat.

 

Il s’élança épée en main vers la source du signal, sans se soucier du sort de Macuriah, ce qui arrangeait bien la magicienne. Elle n’appréciait pas que les larbins de Ginoch mettent le nez dans ses affaires. L’alchimiste courut dans la direction indiquée par le bandit, sa dague au clair et ses formules au bord des lèvres. Elle ne savait pas à qui les Queues de Rat avaient à faire cette nuit et elle ne tenait pas à l’apprendre.

Elle longea la clôture du parvis de l’Église et se retrouva dans une rue silencieuse. Derrière elle, la bataille continuait. Aux hurlements humains s’ajoutèrent bientôt des grognements et des crissements bestiaux répercutés dans le bruit blanc. Macuriah jura en ouvrant la porte d’une taverne abandonnée pour la barricader ensuite. Les imbéciles attiraient toutes les saloperies du coin avec leurs combats. Elles allaient immanquablement les attaquer. Un grand nombre d’entre eux recevrait donc des attentions de la Mégère. Le Rat allait perdre des sbires et probablement une partie de son territoire, cette nuit. La nécromancienne soupira. Si Ginoch ne pouvait plus se maintenir dans le secteur, elle serait obligée de déménager, mais l’heure n’était pas encore aux disputes avec ses intendants pour déterminer quelle caisse de fioles devait être emmenée en priorité. Elle se concentra et tendit l’oreille en essayant d’évacuer le vacarme produit par les lames, les carreaux, les flèches, les crocs et les mandibules qui qui s’entrechoquaient, transperçaient les peaux et fracassaient les os.

Au milieu du tumulte environnant, une sorte de grondement sourd et rythmé, pareil au tonnerre, frappait régulièrement, avec une rigueur et une force évidentes. Il semblait proche, mais un grand nombre d’abominations l’entouraient. Macuriah sentit une sueur froide couler sur ses joues et sa nuque en entendant leurs grognements, mais elle se ressaisit rapidement. Si tout un tas de saloperies se trouvaient près de cet étrange bourdonnement, c’est qu’il avait un intérêt certain. Peut-être même qu’il s’agissait du Tmyonimi ! La nécromante se releva. L’encre pourpre luisait sur ses bras. Si le grondement provenait de ce qu’elle pourchassait, alors elle n’avait qu’à aller le débusquer au milieu des monstres ! Elle ouvrit la porte.

Une procession majoritairement composée de Cœurs sur la main et de Fragmentés passait devant la bâtisse sans lui accorder un regard. Les créatures semblaient ne pas la remarquer. Elle prit une pierre et la jeta au visage de l’une d’entre elles. Elle s’attendait à se faire attaquer. Elle en tremblait d’avance. Le monstre n’avait pas réagi et poursuivait son chemin parmi ses congénères. Ils se dirigeaient tous vers l’étrange grondement d’un pas lent sur les pavés de la Rue de la Courtoisie.

Avec une extrême prudence, Macuriah décida de les suivre en passant par les venelles adjacentes. Des flammes violettes brillaient dans sa main gauche alors qu’elle avançait, toujours plus près du bourdonnement qui gagnait en puissance à mesure qu’elle s’en approchait. Le sang de l’alchimiste battait à ses tempes. Un sourire se dessinait sur ses joues. Elle n’était plus très loin du Tmyonimi, elle le savait. Le grondement se muait peu à peu en une mélodie qui mêlait trilles suraigus et trémolos profondément graves. Elle n’avait jamais rien entendu de pareil. La nécromante sentait presque ses os vibrer au rythme de ces étranges sonorités. Son sourire s’élargit pendant un instant, avant de laisser place à une mine stupéfaite.

Elle venait d’arriver sur l’esplanade de la Courtoisie. Les dizaines de créatures qui s’y trouvaient étaient totalement figées, captivées par la musique qui emplissait tout l’espace, et envoûtées par le monstre qui la jouait.

Il avait une forme humanoïde, avec un corps maigre qui semblait enveloppé d’une longe cape noire, d’où s’échappaient des volutes de fumée sombre, masquant ainsi sa tête et ses jambes. Deux longues tiges de chair et d’os, pareilles à un manche de luth impie, sortaient de ses épaules. Des fibres de chair et de sang étaient tendues sur son abdomen, telles des cordes. Deux phalanges manquaient à sa main droite, remplacées par des griffes faites de sang durci, avec lesquelles il grattait et pinçait son corps pour façonner sa musique. Plus Macuriah écoutait la créature, plus sa peau se hérissait. Ses tempes battaient. Ses yeux se fermaient. Ses oreilles bourdonnaient. Elle secouait sa tête avec violence, au rythme de la mélodie, ses cheveux bruns passant de l’avant à l’arrière de son crâne.

Le jeu diabolique du Tmyonimi gagnait en vitesse et en technicité. Les monstres impies se regroupaient en cercle autour de la créature et hurlaient à s’en arracher les poumons. Macuriah tentait de garder le contrôle et recula à pas lents, hors de la masse grouillante d’horreurs qui avait envahi la place, en se tenant les tempes. Une migraine vrillait son esprit comme si des dizaines de pointes acérées s’enracinaient dans son crâne. La nécromante pénétra dans une bâtisse, à bout de souffle. L’odieuse ritournelle continuait de tourner et de résonner autour d’elle. Les notes crachées par les cordes dansaient sur le plancher et les murs de bois. D’un seul coup l’alchimiste dégaina sa dague et se piqua l’index de sa main gauche. La douleur, conjuguée à la vue du sang, lui fit reprendre quelque peu ses esprits. Pour étudier le Tmyonimi, elle devait rester hors de portée de sa musique. Si l’envoûtement n’avait pas fonctionné sur elle, c’était grâce à sa connaissance de la sorcellerie, mais surtout parce qu’elle disposait d’une plume de ce satané oiseau.

La créature enchaînait les soli. Sa griffe droite grattait les cordes de chair avec toujours plus de maîtrise. Chaque note jouée retentissait dans l’atmosphère et se trouvait amplifiée par les suivantes et les cris poussés des abominations, qui formaient maintenant une ronde déchaînée autour du Tmyonimi. Postée à la fenêtre de l’étage de la bâtisse, Macuriah observait l’infernale farandole croître à mesure que d’autres horreurs de Rédemption la rejoignaient. L’alchimiste vit même les Queues de Rat qu’elle avait croisé plus tôt, accompagnés par ceux qui les avaient attaqués, qu’elle identifia comme des serviteurs de la Main et du Gravé, complètement charmés par la mélodie. Les êtres humains dansaient et hurlaient de concert en compagnie de leurs ennemis mortels.

Quelle était la limite du pouvoir du Tmyonimi ? Un frisson parcourut l’échine de Macuriah. S’il poursuivait ainsi, toute la Paroisse de la Courtoisie serait bientôt sous son contrôle. Elle pouvait fuir. Après tout, elle avait d’autres ateliers dissimulés dans Rédemption et des dizaines de moyens d’y accéder sans attirer l’attention. Mais elle sentait son sang battre à ses tempes. Ses tatouages la brûlaient presque. La magicienne désirait ardemment se confronter à la créature.

D’un pas mesuré, elle gagna le toit du bâtiment par le grenier et se boucha les oreilles. La mélodie sifflait près d’elle. La nécromante serrait les dents pour ne pas la fredonner. La plume de son ancien mentor la préservait, mais si elle se laissait happer par le sortilège d’envoûtement, ce serait fini pour elle. Macuriah leva les bras en scandant des formules à un rythme saccadé, parfois redoublées d’incantations sporadiques. Des étincelles crépitèrent autour d’elle. L’alchimiste déployait peu à peu un mur de sorcellerie pour se protéger de la mélodie du Tmyonimi, mais l’effort lui paraissait intense. Elle suait à grosses gouttes. Un pli barrait son front. De sa main droite, elle traça rapidement trois glyphes dans l’air. Une nuée de traits violets semblables à des plumes se matérialisa derrière elle. La créature continuait de jouer, indifférente à la magicienne.

D’un geste de la main, Macuriah dirigea ses projectiles arcaniques vers le monstre tout en se concentrant sur ses défenses. Les flèches se fichèrent dans sa chair avec un bruit écœurant. La musique ne s’arrêta pas et gagna en puissance, percutant de plein fouet le mur de la nécromante, qui manqua de glisser sur une tuile. En contrebas, les abominations hurlaient et dansaient toujours, totalement ignorantes de la confrontation.

Macuriah sentait battre ses tempes, son crâne écrasé par deux pulsations rythmées par les griffes de la créature. Son écran protecteur se fissurait, laissant de plus en plus de place à l’étouffante mélodie du Tmyonimi. Chaque note, lourde et pourtant harmonieuse, s’enroulait autour de ses oreilles et s’insinuait dans son esprit. Elle serrait les dents. Essayait de rassembler ses forces. Priait pour la réussite du sort qu’elle allait tenter, la maudite ritournelle au bord des lèvres.

Une lueur rougeâtre se distingua sur ses bras. L’alchimiste tira sa dague et s’entailla le pouce de la senestre en prononçant une série d’incantations d’abord murmurées, puis chantées, puis hurlées. Le sang qui coulait sur son doigt disparut dans une volute de fumée blanchâtre. Une sensation de puissance envahit la nécromante. Le pouvoir courait dans ses veines. Des deux mains, elle traça un heptagramme en déclamant une flopée de syllabes hachées d’une voix gutturale. Sa magie heurta de plein fouet la mélodie du Tmyonimi, provoquant une onde de choc qui ébranla les bâtisses. Le sortilège de Macuriah tenait bon contre le monstre. Tandis qu’elle s’employait à écraser le Tmyonimi, du sang montait dans la gorge de l’alchimiste. Elle s’efforçait de l’ignorer, dessinait toujours plus de glyphes dans l’air et hurlait ses formules toujours plus fort, à s’en déchirer les cordes vocales.

Lentement, l’influence de la créature reculait. La musique desserrait son emprise sur le crâne de Macuriah, réduite à l’état de murmure. Les bras de la nécromante tremblaient, secoués par la vague de sorts qu’elle déchaînait pour repousser le Tmyonimi. Un filet vermeil s’échappait de la commissure de ses lèvres. Elle continuait à nourrir son flot de magie lorsqu’elle tituba et manqua de tomber du toit. Dans son esprit, la mélodie s’était tarie.

Alors qu’elle perdait connaissance, elle vit le monstre lui tourner le dos en entonnant une nouvelle mélopée, calme et doucereuse. Les abominations qui dansaient autour de lui s’étaient arrêtées, le laissèrent passer lorsqu’il quitta la place de la Courtoisie, et le suivirent d’un pas traînant dans les rues de Rédemption, formant une longue procession qui disparaîtrait bientôt dans les profondeurs de la Ville.

 

 

Macuriah se réveilla dans un lit de bois grossier aux draps rêches, les bras pansés. Palladius se tenait assis à côté d’elle, un bol de soupe à la main. Elle se redressa et le fixa avant de regarder par la fenêtre située devant elle. La brume s’étalait dans la nuit, contrairement à la précédente. Elle en déduisit qu’une journée s’était écoulée, au minimum.

 

– Dans quel atelier sommes-nous ? interrogea froidement l’alchimiste. Comment me suis-je retrouvée ici ?

 

L’intendant tendit le bouillon à sa maîtresse avant de répondre. Il se racla la gorge pendant qu’elle buvait.

 

– Nous nous trouvons dans la Paroisse des Forestiers, Madame, expliqua le jeune homme d’une voix mal assurée. Lorsque j’ai vu les Queues de Rat quitter leur poste de garde pour prendre la même direction que vous, je me suis dit que quelque chose n’allait pas, donc j’ai suivi vos instructions et déménagé les produits les plus importants à l’aide des souterrains. J’ai aussi condamné les tunnels qui menaient à votre précédent ate–

 

Elle l’interrompit brutalement.

 

– Pourquoi avoir fait cela ? cracha-t-elle presque. Les larbins de Ginoch et les abominations ont probablement tous déserté ce secteur à l’heure qu’il est, nous aurions pu y consolider notre position !

 

Palladius déglutit lentement.

 

– Nous aurions pu nous y implanter si des hommes du Gravé et de la Main n’avaient pas envahi les rues après le départ des Queues de Rat. Ils cherchaient votre atelier.

 

La déclaration lui fit l’effet d’un coup de poignard. Dans la même nuit, elle avait croisé l’un des employés du Corbeau et des sbires des deux tronçons conscients s’étaient trouvés à ses trousses. Elle inspira profondément.

 

– Sais-tu pour quelle raison ? demanda-t-elle.

 

– Je n’en ai pas la moindre idée, honorée alchimiste. Cela m’a simplement semblé suspect, et je me souvenais que vous vous méfiiez d’eux.

 

Macuriah acquiesça lentement.

 

– Tu as bien fait. Mais ce déménagement n’explique pas comment je suis venue ici.

 

L’intendant se racla la gorge une nouvelle fois.

 

– C’est-à-dire que…. Vous n’allez peut-être pas me croire, Madame, bafouilla-t-il.

 

Elle balaya la remarque d’un revers de main, lui intimant de continuer.

 

– Je ne savais pas où vous vous trouviez lorsque je me suis moi-même déplacé. J’ai tenté de contacter les Queues de Rat toute la nuit, mais aucune Patte ne semblait présente dans cette Paroisse. Et ce matin, un enfant en armure de Purificateur est venu frapper à la porte de l’atelier. Il vous portait sur son dos.

 

La nécromante resta interloquée. Pourquoi l’aurait-il sauvée alors que l’ordre des chevaliers de la Foi massacrait les mages ?

 

– Je ne pense pas qu’il s’agissait d’un véritable moine guerrier, Madame, continua l’intendant. Il avait un parchemin pour vous, et il avait une bague…

 

– … de fer à l’index, compléta Macuriah d’un ton glacial. C’est bien ça ?

 

Palladius acquiesça, l’air grave. L’alchimiste se leva.

 

– Donne-moi ce parchemin, ordonna-t-elle.

 

Le jeune homme le tira d’un vase posé sur une commode de bois et le lui tendit. Elle le déroula.

 

Ma très chère disciple,

J’ai pu constater l’efficacité de mes enseignements en voyant les dommages que tu as infligés à ce pauvre Oderus, que j’ai contraint à écrire ce petit message, et dans ta confrontation avec le Tmyonimi. Cependant, j’imagine que tu dois être affaiblie après un tel déchaînement de pouvoir, ce qui risque de te causer certains problèmes dans un avenir proche.

J’ai en effet le regret de t’informer que le Gravé et la Main se sont mis en tête de se débarrasser de notre ami bandit à queue et bien d’autres, qui ne répondent pas à leurs ordres, à commencer par mon hunble personne. Oderus, hunble s’écrit avec un « m ». Ah, et tu es en train de noter ce que je dicte.

Il n’est ainsi pas impossible qu’ils cherchent à te contacter afin que tu leur donnes des renseignements à mon sujet, motivés par l’appât du gain et l’envie de me nuire.

Je te propose donc de me retrouver dans ce lieu convivial et chaleureux qu’est le Joyeux Pèlerin afin que nous puissions discuter d’une éventuelle alliance contre ces deux maudits tronçons. Peut-être que cet accord signera le début d’une conquête des Diocèses du sud de la Ville ?

En attendant de te revoir, je te souhaite un bon rétablissement.

Ton céleste professeur,

Le Corbeau.

 

Macuriah reposa le parchemin dans le vase après l’avoir enroulé de nouveau. Ce message sentait le sarcasme à plein nez, mais il semblait relativement sincère, bien qu’il fût évidemment intéressé. L’alchimiste avait étudié la magie pendant des années auprès du Corbeau. Par conséquent, elle connaissait bien mieux le volatile que la plupart de ses employés. Ainsi, il craignait pour sa vie et pensait que le Gravé et la Main possédaient assez de puissance pour le tuer. Elle en aurait presque ri si leur ambition n’avait pas été si démesurée.

L’intendant toussota derrière elle.

 

– Que comptez-vous faire, Madame ? demanda le jeune homme.

 

– C’est une très bonne question, Palladius, éluda Macuriah. Tu vas m’aider à placer des charmes de protection autour de l’atelier, puis nous nous rendrons au Joyeux Pèlerin.

 

Allait-elle plumer le volatile ou s’associer avec son ancien professeur ? Elle n’en avait pas la moindre idée.

 

4 commentaires sur “Tmyonimi (Quatrième récit de Rédemption)

  1. Tout lu d’une traite et comment dire, j’ai adoré, à commencer par le style qui est magnifique, l’histoire qui est vraiment pas mal, on veux vraiment en savoir plus sur l’univers, je trouve peut-être à mon modeste avis que le troisième texte et un peu en dessous des autres. En plus je suis en train de lire le deuxième tomes du sorceleur et franchement à coté de ces mini nouvelles, la qualité de ces tomes 1 et 2(du sorceleur) sont nettement en dessous. Franchement, moi je ne demande qu’une chose LA SUITE!!!!

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