Interview de Gauthier Guillemin

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Gauthier Guillemin, auteur de Rivages, paru chez Albin Michel Imaginaire.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Gauthier Guillemin pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

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Interview de Gauthier Guillemin

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Gauthier Guillemin : Jardinier, lecteur, papa, motard, layonneur, administrateur, écriveur, chauve, pédagogue, yogi, amoureux, végétarien, hard rockeur, joueur, bricoleur, voyageur, rêveur ; marié, 46 ans, trois enfants.

 

Marc : Comment t’es venue l’idée de Rivages et de son univers ?

Gauthier Guillemin : La première idée qui m’est venue est celle du devenir des peuples mythiques dans certaines mythologies. Parfois, chassés par les hommes, ils disparaissent. J’ai imaginé autre chose, une existence en creux, une errance. Puis, j’ai superposé à cette idée (qui n’est pas neuve) un univers qui se serait rebellé contre notre humanité qui veut tout maîtriser. J’aime les univers forestiers et les atmosphères de cités post-apocalyptiques, l’écriture a fait le reste. Il n’y avait rien de conscient et de construit dans le premier jet du roman : j’ai écrit ce que mon imaginaire m’amenait.

 

Marc : Comment s’est déroulée la rédaction du roman ? As-tu des anecdotes à partager ? Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Gauthier Guillemin : La rédaction s’est déroulée sur plusieurs années car je n’écrivais que pour moi, sans but précis. Je menais de front trois romans, au gré de mes envies et de mes besoins du moment. Concernant Rivages, qui se nommait alors Faërie (en référence à Tolkien), je me suis beaucoup attaché à des émotions et des ressentis que j’ai extraits de mes expériences de vie. Lorsque le Voyageur perd le sens des réalités, c’est du vécu ; amplifié, écrit, transformé, mais c’est un sentiment très troublant que j’ai expérimenté. Lorsque que cela fait plusieurs jours que tu es en mission sur le fleuve Maroni, que tu passes tes soirées seul après avoir travaillé avec des gens que tu ne connais ni d’Eve ni d’Adam et qui sont eux-mêmes un peu perdus, tu finis par te poser un trop grand nombre de questions, jusqu’à te demander ce que tu fais là, face au fleuve. Et si tu ne traversais pas le lendemain pour faire de la pirogue-stop et rejoindre un aéroport, est-ce que ce serait grave ? Et si tu t’enfonçais en forêt ? Tu peux te sentir dépossédé de toi-même.

Et puis un jour, au hasard d’une discussion, une collègue qui est devenue une amie et qui est autrice, me demande de lui faire lire ce que j’ai écrit. Elle me propose de travailler sur le texte et l’aventure commence. Elle m’envoie au speed dating des Imaginales où je vais rencontrer Gilles Dumay. Au départ, il n’est pas persuadé que cela colle à sa ligne éditoriale, mais il me demande quand même le manuscrit, il le lit pendant l’été 2018 et me suggère une piste de travail. Je reprends l’architecture du récit, et à l’automne, Gilles soumet ce second manuscrit à son patron qui accepte. Après, ce sont des corrections, des relectures, beaucoup de travail pour une version finale au printemps 2019.

 

Marc : Rivages met en scène une opposition très nette entre une Nature abritant la magie et une Cité humaine où elles sont combattues et bannies grâce à la technologie. Pourquoi avoir décrit une telle opposition ?

Gauthier Guillemin : Je ne voulais pas d’un univers post-apocalyptique trop conventionnel : des ruines envahies de végétation, des îlots de technologie, des villages crasseux et mourants, des groupes électrogènes crachotant une fumée noire et partout autour, une végétation luxuriante. J’ai opté pour une franche opposition. Ainsi, la Nature a repris définitivement ses droits : la forêt est là et il ne reste rien des époques passées, on ne peut d’ailleurs rien dater. Et quelque part, il y a au moins une cité qui fait bien ce qu’elle peut. C’est presque une allégorie de ce que nous vivons : la nature d’un côté, utilisée, domptée, sauf dans ses phénomènes les plus agressifs, et la culture de l’autre. Bien souvent, si nous défendons la Nature, c’est uniquement pour préserver notre futur, rien d’autre.

 

Marc : Le personnage principal du récit, le Voyageur, semble connecté à la nature, puisqu’il peut voyager de manière instantanée grâce aux arbres. Pourquoi lui avoir donné son pouvoir ? En apprendra-t-on plus sur celui-ci dans la suite de Rivages ?

Gauthier Guillemin : Dans mes premières moutures, il y a des années de cela, je voulais que le Voyageur parcoure des centaines de kilomètres, qu’il se perde définitivement. J’ai pensé à cette manière originale de se déplacer. Comme dit un de mes lecteurs, je l’ai doté d’un « pouvoir onirique ». Il n’y a pas d’explication précise à cela. Il est adopté par le Dômaine, protégé, comme le serait un émissaire en déplacement.

 

Marc : D’ailleurs, peux-tu nous en dire plus sur la suite de Rivages ?

Gauthier Guillemin : Je viens juste de rendre la version définitive de La Fin des étiages à Gilles. Je n’avais pas prévu cette suite, mais j’avais ouvert trop de portes pour ne pas en refermer au moins une ou deux. Et puis je n’étais pas arrivé à l’épilogue que je voulais, mon propos était incomplet. Tout s’est décidé très vite, je savais exactement ce que je voulais dire et quelle serait la conclusion de ce diptyque.

 

Marc : L’un des éléments qui sautent aux yeux à la lecture de ton roman est l’importance et l’omniprésence de la nature et des thématiques écologiques. Est-ce que ce sont des thématiques importantes pour toi ? Quel est l’avantage de les traiter par le biais de la littérature, et des littératures de l’imaginaire ?

Gauthier Guillemin : La préservation de la Nature est une question primordiale pour moi. Cela peut sembler battu et rebattu, mais cela engage tout de même l’avenir de centaines d’espèces, dont la nôtre. Le plus fou, c’est que nous n’avançons pas vraiment sur ce sujet. Traiter cet enjeu par le biais de l’imaginaire permet de poser certaines questions de manière non-conventionnelle : la décroissance, la démocratie, notre place et notre utilité dans la société, notre rapport à la Nature. Je dirais qu’il s’agit d’exposer l’esprit du lecteur à certaines problématiques afin qu’il les traite paisiblement, presque par la rêverie, en s’affranchissant d’outils conceptuels complexes qui parfois brouillent notre pensée.

 

Marc : À ce propos, puisque ça a suscité des débats, classerais-tu Rivages dans la Fantasy ? D’après toi, pourquoi pourrait-on dire que le roman n’en relève pas exactement ?

Gauthier Guillemin : Je ne vais pas pouvoir répondre à cette question, parce que je ne me la suis pas posée, et ce, malgré les nombreuses interrogations des lecteurs. Il y a de la magie, des chimères, des légendes, une quête. On peut se dire que le fond post-apocalyptique ne sert que de repoussoir, du moins dans ce diptyque. Certains ont avancé qu’il s’agissait d’un conte et ça me va : Rivages est un conte onirique et La Fin des étiages en sera le prolongement narratif, voilà ce que je peux proposer. Gilles Dumay a osé l’expression « fantasy altermondialiste », c’est intéressant aussi parce que cela rassemble le côté médiéval-fantastique et les bribes de techno-réflexion…

 

Marc :  Pourquoi avoir cité des poètes tels que Gérard de Nerval, Alphonse de Lamartine ou Blaise Cendrars en début de chapitre ?

Gauthier Guillemin : Pour le Voyageur, les poètes sont les continuateurs d’une pensée métaphorique, qui procède par correspondances ou par analogies. Ils opèrent des ponts entre une Nature sacrée et les hommes. De plus, le héros oppose ces poètes à la science positive qui aurait précipité la chute de l’humanité. Ces poètes sont aussi le dernier lien qu’il conserve avec la Cité. Pour ma part, je suis très sensible à la poésie, car elle établit d’autres rapports avec le monde et permet d’envisager le réel autrement.

 

Marc : On remarque que la magie de Rivages est davantage pensée dans ses applications quotidiennes, la culture ou l’entretien de l’eau par exemple, que dans des perspectives guerrières. Pourquoi avoir choisi de la montrer de cette manière ?

Gauthier Guillemin :  Rivages est un récit contemplatif, une sorte de traversée émerveillée d’un univers fantasmagorique. En cela, je décris un quotidien enchanté où la magie agit au jour le jour. Elle n’est pas réservée aux grandes occasions : combats, complots, quêtes fabuleuses. Elle sert en effet à tout : éloigner les bêtes sauvages, éclairer ou chauffer une maison, se déplacer rapidement, soigner.

 

Marc : L’autre personnage principal de Rivages est Sylve, représentante du peuple des Ondins, avec qui le Voyageur entretient une relation amoureuse. Pourquoi avoir intégré une romance à ton récit ?

Gauthier Guillemin : Là encore nous nous trouvons aux limites d’un genre. Pour moi, il n’y a pas de romance dans ce récit. Rivages met bien en présence deux personnages qui vont se rencontrer et s’aimer, mais à aucun moment cet amour n’est en jeu ; il n’est pas le moteur de l’intrigue. Je dirais plutôt que leurs liens sont questionnés : liens au village, à leur place, à leurs racines, à la Nature. Si le Voyageur repart, ce n’est pas pour fuir Sylve, mais pour poursuivre une quête nécessaire.

Parfois, j’ai l’impression qu’il fallait bien trouver un genre à mon texte et comme l’étiquette « fantasy » ne collait pas, on a cherché ailleurs ; « romance » semble aller à certains lecteurs. L’important pour moi, c’est que les retours sont bons : les lecteurs-lectrices sont contents du voyage, de la cité post-apocalyptique, de la ballade amoureuse, de la magie, du plaisir des mots, des quelques réflexions-rêveries. Tout le reste m’échappe et appartient aux lecteurs.

 

Marc : Le Voyageur s’intègre d’ailleurs au village de Sylve grâce à elle. Est-ce que selon toi, Rivages est un roman qui traite de la question de l’intégration d’un individu dans un autre milieu ?

Gauthier Guillemin : Voici que Rivages m’échappe définitivement ! Je ne l’ai pas écrit dans cette optique, mais je me rends bien compte que c’est une lecture possible. Alors pourquoi pas ? C’est pour cette raison que j’aime lire les chroniques des blogueurs et les avis des lecteurs : j’y trouve de nouveaux axes de compréhension, et cela peut me questionner sur moi-même d’ailleurs.

 

Marc : Sylve est l’herboriste du village, mais elle est également poétesse et retrace les histoires de ses ancêtres dans ses poèmes. Pourquoi avoir fait de Sylve une poétesse, et pourquoi retracer l’histoire des Ondins et de leurs ancêtres, les Tuatha de Dana, par le biais de la poésie épique ?

Gauthier Guillemin : Le premier jet, un texte très court, était écrit dans un style épique et se focalisait sur les Ondins et les Fomoires. Puis je l’ai étoffé, j’ai créé un monde autour de cet antagonisme. Enfin, j’ai ajouté l’opposition Dômaine-Cité. Il me semblait juste de conserver un ton épique pour tout ce qui avait attrait à l’histoire des Ondins et des Fomoires, et à la Nature en général. Il y a là les derniers vestiges des batailles rangées et des héros, avant que les peuples ne s’essoufflent ; les Fomoires et les Ondins, dans leur quête de leur passé glorieux, les hommes dans leur fuite en avant.

 

Marc : Rivages mobilise le folklore celtique, avec les Tuatha Dé Dana et les Fomoires. Pourquoi avoir choisi de faire référence à la mythologie celtique ? Est-ce qu’elle t’intéresse particulièrement ?

Gauthier Guillemin : Toutes les mythologies me fascinent. Elles proposent des lectures oniriques de notre univers et sont des récits d’une créativité étonnante. Ce foisonnement est le signe de notre envie de comprendre le cosmos, mais aussi de le métamorphoser par le langage, sans aucun doute notre outil le plus précieux. C’est pour cette raison que je suis fasciné par le récit biblique de la création et je le mets en relation avec les premiers versets de l’évangile de Jean : ce sont des textes magnifiques où tout est langage. J’aime beaucoup les mythologies celtes et nordiques, sans en être un spécialiste. C’est une préférence que je ne m’explique pas. Peut-être parce qu’elles me permettent de m’évader et de prendre de la distance par rapport aux mythologies gréco-romaines et bibliques qui ont constitué l’essentiel de ma formation.

 

Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Gauthier Guillemin : J’ai achevé le premier jet d’un roman plutôt (je fais attention) post-apocalyptique. J’ai aussi posé les bases d’un récit presque de fantasy. Je garde par devers moi un texte plus personnel, en me demandant ce que je vais en faire. Et tant d’autres idées. J’ai l’impression que l’écriture appelle l’écriture, c’est assez étonnant.

 

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Gauthier Guillemin : Je suis moi-même un nouvel auteur, alors j’ai peu de recul sur cette activité. Je dirais : lire, lire, lire, et de tout. Ecrire, écrire, écrire, parce que tout cela n’est pas inné. Ensuite, trouver des relecteurs impitoyables et doués, qui te laisseront une annotation toutes les deux lignes. Tous mes textes ont été relus par au moins deux personnes avant que mon éditeur ne les reçoive. C’est un exercice d’endurance, difficile et exigeant.

 

Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Gauthier Guillemin : J’ai un peu dédicacé aux Utopiales. Après, le roman n’est sur les rayonnages que depuis un mois, et je suis inconnu du public. Donc pas de dédicaces pour l’instant, le temps que les libraires se fassent une idée eux-aussi ; j’ai déjà des retours positifs et c’est très encourageant. Quelques dates se profilent pour 2020.

4 commentaires sur “Interview de Gauthier Guillemin

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