Interview d’Alexis Flamand

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview d’Alexis Flamand, auteur du Cycle d’Alamänder, composé de La Porte des abysses, de La Citadelle de nacre et de La Nef céleste, parus aux éditions Leha. Il avait également répondu aux questions de FeydRautha sur L’Épaule d’Orion.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Alexis Flamand pour ses réponses détaillées et sur ce, je lui laisse la parole ! Attention cependant, certaines questions, que j’ai placées en dernier, sont susceptibles de vous spoiler les révélations du dernier tome du cycle. Prenez donc garde si vous souhaitez lire le cycle et garder la surprise !

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Interview d’Alexis Flamand 

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Alexis Flamand : Je suis Alexis Flamand, auteur de Fantasy et de jeux de rôles, être humain amateur, 49 ans, père présumé de deux filles, et mon orientation sexuelle est : adulte consentant.

 

Marc : Qu’est-ce qui t’a motivé à écrire tes romans ? Comment l’univers d’Alamänder est-il né ?

Alexis Flamand : Il y a plus d’une dizaine d’années, je ne trouvais plus de Fantasy qui me nourrissait. Trop d’intrigues similaires, trop de créatures vues et revues. Quand je lisais la 4ème  de couverture d’un ouvrage, j’avais l’impression d’avoir lu celle de l’ouvrage précédent. Au lieu de continuer à râler, je me suis dit : « prends-toi par le stylo et essaie d’écrire un truc original, gros malin ».

L’univers d’Alamänder possède des racines très lointaines. Quand j’étais ado, ma mère s’est remariée et a proposé au monde un frère et une sœur. Pour les endormir, je leur racontais des histoires mettant en scène un roi et un magicien qui passaient leur temps à vivre des aventures tout en se disputant. On peut y voir là l’ébauche du cycle, ou tout du moins des rapports particuliers qu’entretiennent Jonas et Ernst XXX.

 

Marc : Le Cycle d’Alamänder a été réédité par les éditions Leha, mais à l’origine, il a été publié chez l’Olibrius Céleste puis l’Homme Sans Nom. Peux-tu nous parler de l’histoire éditoriale du cycle ?

Alexis Flamand : Non, car je ne vis pas dans le passé. L’important est qu’aujourd’hui, je suis très satisfait de mes rapports avec ma maison d’édition. Leha est un éditeur sérieux, compétent et honnête, et c’est un plaisir de travailler avec lui.

 

Marc : Alamänder est souvent présenté comme de la Fantasy avec de l’humour, et c’est le cas. Pourquoi avoir choisi d’intégrer de l’humour à ton récit ? Est-ce que cette intégration s’est faite naturellement ?

Alexis Flamand : J’en ai peur. Je pratique l’humour à mes heures perdues et j’ai sans doute trouvé là l’occasion de rentabiliser toutes ces blagues qui, dans le cas contraire, seraient vite tombées dans un oubli miséricordieux.

 

Marc : Tu as affirmé que tu n’aimais pas qu’on qualifie Alamänder de « Fantasy humoristique ». Pourquoi ?

Alexis Flamand : Parce qu’un auteur qui n’a pas une manie n’est pas vraiment un auteur ! Plus sérieusement, le terme de Fantasy humoristique sous-entend que l’humour est l’objectif et l’histoire le moyen. Or, mon objectif est avant tout l’histoire, une belle histoire dont on gardera un bon souvenir, et l’humour n’est qu’un des moyens employés pour la raconter. C’est pour cela que je préfère parler de « Fantasy avec de l’humour ». Cela permet aussi de ne pas enfermer Alamänder dans un genre défini. Quand je me souviens d’un livre que j’ai apprécié, je me rappelle avant tout que c’était une bonne histoire, pas une bonne histoire de Fantasy ou une bonne histoire de science-fiction.

 

Marc : D’ailleurs, comment s’est déroulé le processus d’écriture des romans du cycle ? As-tu des anecdotes à partager sur la rédaction d’Alamänder ? Comment les traits d’humour des romans te sont venus ?

Alexis Flamand : En commençant le premier tome, j’ai été d’autant plus surpris de voir que les mots venaient facilement que cela n’avait pas été le cas lors de mes tentatives précédentes. Rapidement après avoir débuté l’écriture, je l’ai mise de côté et j’ai passé beaucoup de temps à bâtir un synopsis détaillé qui me permettrait de savoir où j’irais et de créer les rebondissements et les retournements de situation que j’apprécie en tant que lecteur.

Les traits d’humour me viennent de deux manières : soit pendant l’écriture, de manière spontanée pendant que je rédige un dialogue. D’autres me viennent à l’esprit en dehors du temps d’écriture, lors d’une conversation ou d’une rêverie contemplative de pleine conscience sur la nature de la réalité (c’est un exemple). Dans ce cas, je note, et à l’occasion, je réutilise. J’avoue aussi que parfois, certaines répliques me paraissent tellement amusantes que je modifie le cours d’une conversation, voire de l’action, pour pouvoir les placer.

Oui, j’ai une anecdote parfaitement narcissique. Lorsque j’écris, je fais une première passe de rédaction que j’affine parfois jusqu’à sept ou huit fois avant de m’estimer satisfait (ce n’est pas cela qui est narcissique, quoique). Figurez-vous qu’à ma grande honte, il m’arrive parfois de rire tout seul à une réplique que je relis pourtant pour la 5ème ou 6ème fois. Si ça ce n’est pas du narcissisme…

 

Marc : Quels personnages as-tu préférés écrire ? Lesquels t’ont donné le plus de mal (question qui fâche : est-ce que l’un de ces personnages est Retzel ?)

Alexis Flamand : Ernst est un personnage dont le cynisme assumé est réjouissant à écrire.

Retzel est effectivement le personnage qui m’a donné le plus de fil à retordre. Il est très encombrant, même pour moi. En premier lieu, parce que lorsqu’il est présent, le lecteur s’attend à ce qu’il soit drôle, et être drôle demande à l’auteur pas mal d’énergie (pour une réussite qu’il est au final très difficile d’estimer !). D’autre part, s’il est présent trop souvent, ses saillies pourraient à la longue se transformer en procédé et devenir lassantes ou prévisibles. Pour cette raison, ce personnage n’est pas toujours présent mais uniquement par petites touches. J’espère que, de cette manière, le lecteur prendra d’autant plus de plaisir à le retrouver.

 

Marc : Le personnage principal du récit, Jon Alamänder, est un enquêteur qui se retrouve embarqué malgré lui dans une aventure aux proportions littéralement cosmiques, si bien qu’il ne semble parfois pas maître de sa destinée. Pourquoi avoir choisi un tel personnage ?

Alexis Flamand : Les héros sans peur et sans reproche sont peu intéressants car très lisses et peu réalistes. Du coup, il est plus difficile de se projeter en tant que lecteur dans leur perfection. Proposer des personnages avec leurs failles, leurs petits défauts et leurs manques me paraît plus intéressant à écrire et à faire évoluer. D’autre part, créer des personnages faillibles permet d’augmenter le contraste entre leur statut d’êtres humains ordinaires et les situations extraordinaires dans lesquels ils sont placés.

 

Marc : Tu as cité Jack Vance et Roger Zelazny comme lectures marquantes. Pourquoi ces auteurs t’ont inspiré ? Qu’est-ce que tu aimes chez eux ? D’après toi, qu’est-ce qu’on retrouve d’eux dans Alamänder ? Quels autres auteurs apprécies-tu ?

Alexis Flamand : Jack Vance est inspirant car c’est un conteur incroyable. Lire les premières lignes d’un roman de Vance, c’est être aussitôt plongé dans un autre univers. Combien de fois me suis-je dit en débutant l’un de ses ouvrages : « bon sang, ça y est, j’y suis ». Pas la peine de phases d’exposition avec Vance : la magie opère de suite, à tous les sens du terme. C’est un maître méconnu de la puissance d’évocation.

Chez Zelazny, c’est le côté humain de ses personnages et l’originalité de ses thèmes que j’apprécie particulièrement. Zelazny explore, redécouvre, interprète d’une manière souvent très fine et revigorante. Lire cet auteur, c’est pénétrer dans une narration inédite, aussi bien dans les univers proposés que dans les intrigues.

Les autres auteurs que j’apprécie ? Dick pour son rapport à l’humain et à la réalité. Quelqu’un qui dit que la réalité est ce qui demeure quand on arrête de croire en elle se doit d’être lu. Leiber pour le baroque et l’échevelé, Resnick pour son regard pénétrant et son sens de l’épopée, Cook pour son côté épique et désespéré, Weis et Hickman pour leur Fantasy flamboyante, et tant d’autres !

Ce qu’on retrouve d’eux dans Alamänder ? Si j’étais capable de répondre à cette question, mes livres seraient aussi bons que les leurs ! Je dis souvent que créer consiste en un recyclage de talent, avec un double sens pour ce mot : recyclage du talent des autres, et recyclage qu’on doit essayer de faire avec talent, c’est-à-dire avec sa sensibilité propre sans chercher à refaire ce qui a déjà été fait (souvent avec talent, d’ailleurs).

 

Marc : Tu fais aussi des clins d’œil à des auteurs tels que H. P. Lovecraft et Arthur C. Clarke au cours du récit. Est-ce que ces clins d’œil font partie des indices que tu donnes sur les révélations écrasantes du tome 3 vis-à-vis de la nature du monde d’Alamänder ?

Alexis Flamand : Pas vraiment, ce sont juste des références qui surviennent au cours de l’écriture. J’adore créer avec mes lecteurs une connivence qui s’établit lorsqu’il saisit la référence que je suis en train d’évoquer. J’aime beaucoup moi-même en tant que lecteur partager ce côté « private joke » avec l’auteur.

 

Marc : D’ailleurs, ces révélations écrasantes, sans rentrer dans les détails, comment en as-tu eu l’idée ? Comment s’est déroulée leur mise en place dans le récit ?

Alexis Flamand : Très tôt. Dès le premier tome, je savais où je voulais aller, ce qui n’a d’ailleurs rien d’original. Beaucoup d’auteurs travaillent de cette manière. Elle leur permet de garder le fil de leur histoire, quitte à la modifier en cours de route ou à l’enrichir.

Peu à peu, tandis que je tendais vers cette destination, des éléments épars ont commencé à entrer en résonnance les uns avec les autres. Quand cela survient, c’est grisant, un peu comme les clac-clac-clac qu’on entend lorsqu’on met en place les pièces d’un mécanisme délicat. En essayant de créer un maximum de cohérence dans un univers, on s’aperçoit au bout d’un moment que des événements surviennent, qu’on n’avait pas forcément prévu à l’origine mais qui constituent un prolongement logique et donc forcément satisfaisant pour l’auteur (voire pour le lecteur).

 

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Alexis Flamand : Bossez à fond votre synopsis. De cette manière, chaque ligne que vous écrirez le sera dans un but précis. Cela vous permettra de ne pas tourner en rond ou de délayer, même si une fois encore, il est possible de modifier, voire de bouleverser le projet initial. Simplement, disposer d’une base solide pour son histoire me semble essentiel, ne serait-ce que pour pouvoir ensuite s’en extraire et explorer son univers à partir de cette « base arrière ».

Ensuite, techniquement, il n’y a pas de secret : je ne pense pas qu’on puisse devenir un bon auteur si on n’est pas d’abord un bon lecteur. De la même manière qu’une orthographe s’acquiert en voyant des mots répétés encore et encore sur des pages, une technique et un style s’apprennent essentiellement en sous-marin en se nourrissant de ceux des autres.

 

Marc : Travailles-tu actuellement sur d’autres projets d’écriture ?

Alexis Flamand : Oui, un projet proposant des mondes parallèles dans lequel un détective et son assistant mènent l’enquête. Un brin surréaliste et gentiment farfelu. Je suis en train de terminer le premier opus qui, je l’espère, en comptera de nombreux autres. Cette série sera publiée par les éditions Fleurus pour la fin 2020. Elle est plutôt dédiée à un lectorat de type ado-jeune-adulte, mais d’un autre côté, ne le sommes-nous tous pas ?

 

Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Alexis Flamand : Pas avant les Imaginales de mai 2020, j’en ai peur.

 

Attention, lecteur. Les questions suivantes peuvent complètement te spoiler les révélations tu dernier tome du cycle d’Alamänder. Si tu tiens à garder le secret sur celles-ci, je t’invite à arrêter ta lecture de l’interview ici.

 

 

Marc : Est-ce que tu dirais que les romans d’Alamänder illustrent bien la troisième loi d’Arthur C. Clarke, à savoir « Toute science suffisamment avancée est indiscernable de la magie » ? Est-ce qu’ils en divergent ?

Alexis Flamand : La différence entre la magie et la science est que la science est explicable alors que la magie ne l’est pas encore. Quand j’allume mon poste de radio, je reçois des signaux qui traversent les airs et sont, par un phénomène que je ne saurais expliquer en détail, mués en voix intelligibles. Pour moi, c’est de la magie. Pour un électronicien, ça n’en est pas. Ce que nous considérons comme magique n’est rien d’autre que la limite de notre intelligibilité.

 

Marc : Comment classerais-tu Alamänder dans les genres de l’imaginaire ?

Alexis Flamand : Dans la catégorie parcs d’attractions. Dans Alamänder, il y a un Grand Huit (les retournements de situation), un stand de tir et des autos tampons (action), un train fantôme (les scènes d’horreur), une Fun House (l’humour)… Ah, tu voulais un genre littéraire ? Je dirais de la science-fantasy, ce qui est évidemment très réducteur.

 

Marc : Ton système de magie est présenté comme très proche de sciences comme la botanique, la biologie, ou même l’informatique, avec la « programmagie » de YArkhan. Pourquoi avoir rapproché, puis combiné, la magie et la science ? Comment perçois-tu les interactions entre magie et technologie ?

Alexis Flamand : Encore une fois, parce que la science et la magie sont deux angles sous lesquels considérer la réalité. Celle-ci possède des merveilles, que ce soit au niveau biologique, physique ou artistique. La magie, c’est que les grenouilles respirent et boivent par la peau quand elles sont sous l’eau et utilisent en outre leurs poumons quand elles sont dans l’air, ou que les vaches disposent de pas moins de cinq estomacs. Inventez une créature chimérique possédant cinq estomacs dans un roman de Fantasy et on vous dira que vous exagérez un peu. Même chose pour un monstre qui respire et boit sous l’eau par sa peau !

C’est ce que dit Maek au milieu du troisième tome : « J’ai vu des choses incroyables au cours de mes voyages. Certains êtres sont capables de créer de la matière à partir de la simple lumière. C’est en effet surprenant, répond Jon. Comment s’appellent-ils ? Des arbres. »

 

Marc : Les romans du cycle présentent aussi des technologies très avancées, comme des accélérateurs de particules, des nanomachines, du clonage… Pourquoi avoir incorporé des éléments qu’on retrouve habituellement en SF dans ce qui semble, au départ, être un univers de Fantasy médiévale ?

Alexis Flamand : Si on invente un accélérateur de particules en physique, pourquoi n’inventerions-nous pas dans le domaine de la magie un accélérateur de particules magiques ? Je pars du principe qu’un mage aura tout autant envie d’explorer l’univers, ses lois et ses propriétés qu’un physicien. Ils ne s’y prendront simplement pas de la même manière. N’est-ce pas Pratchett qui dit que la science-fiction, c’est de la Fantasy avec des boulons ? Tout est dit.

 

Marc : De par ta manière de concevoir la magie, mais aussi la manière dont tu apportes des éléments technologiques à l’univers de tes romans on peut dire que le cycle d’Alamänder s’inscrit dans une certaine modernité de la Fantasy. Est-ce que c’était voulu de ta part au moment de la rédaction des romans ? Que penses-tu des évolutions récentes du genre, la rationalisation des systèmes de magie ou l’apport d’éléments science-fictifs, par exemple ?

Alexis Flamand : Quand j’ai commencé à écrire, je ne me suis posé aucune limite de genre, de style ou de procédé d’écriture. Quand je voulais mettre de l’humour, j’en mettais, de même pour les scènes un peu plus « horrifiques ». De même, je n’ai pas hésité à briser le 4ème mur, c’est-à-dire sortir du cadre du récit pour placer des passages vers notre réalité lorsque cela est justifié. Si un dieu est omnipotent et omniscient, ne sait-il pas au sein de quoi il se trouve ? C’est peut-être tout simplement cela la « Fantasy moderne » : ne pas imposer de limite au genre.

Procéder ainsi était aussi une manière de dynamiter les poncifs qui hantent ce genre depuis si longtemps. La Fantasy devrait être une porte vers l’imaginaire le plus débridé et se réduit souvent au final en une suite de recettes si éculées qu’on en vient à retrouver les mêmes créatures et les mêmes peuples encore et encore. Le cycle de Fondation est une œuvre majeure de la science-fiction. Elle nous permet d’explorer tout un pan de la galaxie, et pourtant, ce cycle ne contient pas un seul extraterrestre. Il y a là matière à méditer.

J’encourage vivement tout aspirant créateur à repousser les murs d’une Fantasy encore trop souvent confinée. C’est exactement ce qu’a fait la SF et ce qu’elle continue de faire !

2 commentaires sur “Interview d’Alexis Flamand

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