Cette histoire est pour toi, de Satoshi Hase

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman japonais de science-fiction qui traite de l’acceptation de la mort.

 

Cette histoire est pour toi, de Satoshi Hase

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Akatombo. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi du roman !

Satoshi est un auteur de science-fiction japonais né en 1974. Il est également scénariste de manga et d’anime. Il travaille aussi dans un laboratoire qui effectue des recherches sur les relations entre intelligence artificielle et langage naturel et fait partie d’une société de l’IA au Japon.

Cet intérêt pour l’IA transparaît dans Cette histoire est pour toi, publié en 2009 au Japon et traduit par Nathan Naïb, Dominique Sylvain et Franck Sylvain pour les éditions Akatombo, une maison d’édition qui traduit des polars et de la science-fiction japonais. On peut aussi voir une partie de la vie de l’auteur dans le roman, puisqu’il a vécu une longue et grave période de maladie, de 20 à 30 ans et a commencé à écrire à l’âge de 25 ans. La maladie et la souffrance qui en découle se retrouve dans le personnage principal du roman, Samantha Walker.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« « Reproduire, directement dans le cerveau des utilisateurs, les expériences de spécialistes sous la forme de connexions neuronales permettrait de former des professionnels en peu de temps. L’exploration spatiale étant en pleine expansion, l’ITP serait une réponse à l’accroissement foudroyant des besoins en techniciens de haut niveau. »

À Seattle, en 2083, Samantha Walker, 34 ans, dirige la recherche de Neuro-Logical, géant de la production de circuits de nerfs artificiels. En utilisant le langage ITP (Image Transfert Protocol), elle développe une application qui devrait permettre, via un contrôleur implanté dans le cerveau de l’utilisateur et connectant les neurones biologiques aux paraneurones artificiels, de transférer instantanément des compétences, mais aussi de décrire l’ensemble de l’activité neuronale, y compris les émotions et les fonctions créatrices.

Pour faciliter la commercialisation de cette nouvelle technologie, la chercheuse et son équipe ont également conçu WANNA BE, une personnalité artificielle écrite en ITP. La tâche exclusive de cette IA est d’écrire des romans afin de démontrer que l’accroissement des potentialités créatrices de l’être humain est possible. L’équipe doit également régler le problème de la « platitudation », un effet secondaire de l’interface neurones/paraneurones, qui crée un grave dysfonctionnement émotionnel chez l’utilisateur.

Mais quand Samantha apprend qu’elle est atteinte d’une maladie auto-immune qui ne lui laisse que six mois à vivre, son monde bascule. Alors que NeuroLogical prépare déjà son remplacement, elle décide de consacrer ses dernières forces à résoudre la platitudation. Pour cela, elle va utiliser WANNA BE.

C’est le début d’un huis-clos entre l’humaine et l’IA. Petit à petit, wanna be écrit une histoire pour Samantha… »

Dans mon analyse du récit, je m’intéresserai d’abord à l’univers du roman et au personnage de Samantha, puis je m’intéresserai aux références littéraires et à la forme de subversion du cyberpunk que déploie l’auteur.

 

L’Analyse

 

Samantha Walker, scientifique rejetée

 

Cette histoire est pour toi se situe à la fin du 21ème siècle, en 2084. Il s’inscrit donc dans un futur proche, marqué par des descriptions technologies avancées, avec le NIP qui permet la connexion de prothèses directement au cerveau, ce qui a permis de soigner des victimes d’accidents graves et de faire disparaître des maladies, l’ITP qui permet d’implanter des connaissances d’un cerveau à l’autre,   de créer des personnalités conscientes artificielles, des machines pliables, des vêtements intelligents appelés « cellules environnementales », qui fonctionnent comme de véritables habitats mobiles et hyper connectés, des trottoirs automatiques, ainsi que des lits dotés de liquide amniotique qui nettoient la sueur et les excréments, en plus de nourrir leurs utilisateurs (ces lits peuvent donc rappeler les TED de l’excellent VieTM de Jean Baret)…

Ces technologies sont censées améliorer la société, mais elles s’inscrivent dans un futur assez noir, avec une montée des eaux d’un mètre depuis le début du 21ème siècle à cause du réchauffement climatique. On remarque que la montée des eaux est également mise en scène dans La Cité de l’orque par Sam J. Miller, qui se déroule au 22ème siècle et dépeint des cités flottantes dans un monde où les villes côtières ont été détruites. Dans le récit de Satoshi Hase, la publicité est omniprésente dans l’espace urbain, au point qu’il n’est plus possible d’arpenter une rue sans être assailli par des panneaux publicitaires et d’injonctions à la consommation adaptée à tous types de profils, de la même manière que dans BonheurTM de Jean Baret ou dans un registre plus optimiste Les Furtifs d’Alain Damasio et La Voie Verne de Jacques Martel. Cette omniprésence de la publicité et la mention de catastrophes écologiques contribuent à montrer que malgré l’évolution technologique, cette fin du 21ème siècle est loin de constituer une utopie.

Le récit commence par la mort de Samantha Walker, une éminente scientifique, à l’âge de trente-cinq ans à cause d’une maladie auto-immune incurable. Puis, Satoshi Hase décrit dans un immense flashback l’arrivée de la maladie de Samantha et explore la manière dont elle lutte contre elle, alors qu’elle continue de travailler d’arrache-pied sur les recherches qu’elle mène. On commence donc Cette histoire est pour toi en connaissant sa fin, ce qui lui confère une grande part de tragique, parce que le lecteur sait que Samantha va mourir malgré tous ses efforts. Cette connaissance de la mort du personnage principal peut être perçue comme une injonction à observer son parcours plutôt que sa fin, mais aussi comme une dose d’ironie tragique qui renforce l’énorme drame que constitue la maladie de Samantha, qui apparaît comme un arrêt de mort inéluctable.

On apprend ainsi que Samantha est une scientifique extrêmement riche, présidente de Neurological, une entreprise de haute technologie qui conçoit et fabrique des nerfs artificiels, conçus à partir de la Neuron Interface Protocol (NIP), qui permettent la connexion de prothèses au cerveau, grâce à des nanotechnologies qui réparent les organes endommagés et permettent à l’organisme des patients d’interagir correctement et directement avec les prothèses. Le NIP a énormément aidé les travailleurs spatiaux, dont les cerveaux peuvent être endommagés par les privations d’oxygène dans l’espace et les accidents.

Neurological travaille également sur l’ITP (pour Image Transfer Protocol), des neurones artificiels permettant de greffer des connaissances d’un cerveau à l’autre. Samantha apparaît ainsi comme un personnage de self-made woman, partie de la ferme de ses parents en Oregon pour finalement fonder une entreprise de haute technologie qui surpasse Microsoft ou Amazon, en termes de technologie et d’impact sur la société, ou même de cynisme, puisqu’elle n’hésite pas à consulter les données personnelles de ses employés. On observe que Samantha obsédée par son travail, au point de négliger tout le reste, les relations humaines et sa propre santé incluses, parce qu’elle semble mépriser les premières et a confiance en la deuxième.

Cependant, son surmenage constant ne va pas améliorer son état, et contribue ainsi à la tuer à plus ou moins petit feu à cause de sa maladie.

On suit donc un personnage qui est passionné, puis complètement rongé par son travail, qui peut constituer malgré tout l’une de ses chances de survie. En effet, malgré sa maladie auto-immune incurable, elle continue de travailler sur l’ITP et ses applications, et se lie avec la personnalité artificielle Wanna Be (sur lequel je vais revenir), qui apparaît comme condamné aussi. L’une est condamnée par la maladie qui finira par la tuer, l’autre par les humains qui le perçoivent comme un outil et qui le supprimeront lorsqu’ils n’auront plus besoin de lui. Le roman de Satoshi Hase traite ainsi de la détresse des individus face à la mort, de la résolution que l’on peut avoir de mourir ou non face à l’inéluctabilité de leur destin.

Sans rentrer dans les détails, les recherches de Samantha vont l’amener modifier son cerveau et ses réactions par le biais de l’ITP, malgré les problèmes éthiques que cela constitue, ce qui la conduit à établir une cartographie de son cerveau pour modifier ses émotions et mieux lutter contre la douleur entraînée par sa maladie, qui lui cause énormément de souffrances, décrites par Satoshi Hase lorsqu’il dépeint les fréquents malaises et attaques qui frappent son personnage.

Les recherches de Samantha lui permettent alors d’explorer sa propre psyché en profondeur, et de la rationnaliser, d’une certaine manière. Ses travaux se heurtent alors à la société de son époque, qui croit encore aux limites éthiques et morales de l’amélioration de l’être humain par la technologie.

Le roman de Satoshi Hase interroge alors les rapports entre l’Homme et la machine, tant en termes d’éthiques qu’en termes de relations au sens strict, à travers les échanges entre Samantha et Wanna Be. Ces questions éthiques et les débats soulevés par les travaux de Samantha traitent aussi de la question du futur, de sa nature : faut-il forcer le passage de la société à un futur qui pourrait améliorer la vie des individus, quand bien même elle préfère la tradition ?

Les problèmes éthiques de l’ITP concernent également sa capacité à sonder le cerveau humain, parce que le monde du travail pourrait l’exploiter pour recruter de manière très rapide, sans réel examen des compétences ou d’établissement de profil psychologique, et des dictateurs pourraient littéralement sonder l’esprit d’individus pour mieux les contrôler.

Ainsi, le fait que Samantha modifie ses émotions artificiellement et s’injecte littéralement les sentiments d’autres personnes via l’ITP, parce qu’elle est prête à tout vivre correctement malgré sa maladie pose un grand nombre de problèmes moraux et éthiques.

On observe cependant que Neurological est également assez dénué de morale dans son rapport avec Samantha, puisque son administration cherche avant tout à cacher la maladie de la chercheuse pour éviter de perdre son image publique la face auprès des actionnaires, qui apparaissent extrêmement cyniques. Samantha se trouve ainsi marginalisée par sa propre entreprise et ses collègues, ce qui renforce le drame que constitue sa maladie, parce qu’elle est contrainte de la vivre dans une solitude qu’on lui impose en partie.

L’ITP permet à Neurologique de créer une personnalité artificielle, une sorte d’IA, Wanna Be, mais aussi de transférer des émotions et surtout des connaissances et des compétences d’un cerveau à l’autre pour mettre en commun les connaissances et les savoir-faire, en faisant de l’homme un hardware et de son cerveau un récepteur de software. L’être humain est ainsi assimilé à un ordinateur biologique sur lequel on peut greffer des logiciels augmentant ses capacités et ses connaissances via des récepteurs implantés dans le corps.

Cependant, l’ITP entraîne un blocage, appelé « platitudation ». En effet, les individus ayant recouru à l’ITP ne veulent pas apprendre au-delà des connaissances qu’ils ont reçues, n’ont plus la volonté de créer, et voient leur sensibilité diminuer de manière significative.

Satoshi Hase décrit ainsi une sorte de passage de l’homme créatif vers un homme technologique, qui ne crée plus et ne ressent plus le réel de manière sensible au contraire de Wanna Be, IA créée dans le but d’écrire des romans pour évaluer les capacités créatives de l’ITP.

Une relation assez complexe se noue alors entre Samantha et Wanna Be, puisque l’IA tente de soutenir Samantha du mieux qu’il peut, à travers ses histoires, qui s’améliorent au fur et à mesure de son développement.

Wanna Be, en tant qu’IA, constitue ainsi un personnage à part entière du roman de Satoshi Hase, mais il est rapidement ramené à son statut de création expérimentale, d’outil, de Samantha. On a donc une machine aliénée par l’homme, alors qu’elle ressent des émotions, de l’empathie, et se trouve capable de les exprimer, lit, chronique ses lectures (oui oui), et crée énormément. Wanne Be apparaît alors comme un personnage écrivain, dont les autres personnages du récit sont les lecteurs.

Le roman interroge alors l’acte créatif de l’écriture de fiction, et de la manière dont une machine qui s’humanise peu à peu peut captiver des lecteurs, en l’occurrence Samantha et créer des récits malgré sa non-humanité, ou plutôt le fait qu’il ne dispose pas de corps physique pour expérimenter directement la réalité. Cette absence de corps physique s’observe dans le fait que Wanne Be ne comprenne pas les besoins des êtres humains de dormir ou de s’alimenter, parce qu’il n’en a lui-même pas besoin, par exemple. Malgré sa capacité à ressentir des émotions, Wanna Be n’en reste pas moins une machine, puisqu’il est séparé des humains par son absence de besoins physiques.

La relation entre Samantha et Wanna Be se noue et évolue notamment grâce aux écrits de Wanna Be, qui laissent de plus en plus transparaître ses sentiments. L’auteur retranscrit ainsi les sentiments et les pensées d’une machine qui s’humanise peu à peu dans ses écrits de fiction, et la manière dont les romans de Wanna Be affectent Samantha et lui permettent de se divertir et d’échapper à la souffrance.

On peut également noter que Wanna Be apparaît comme une IA bienveillante, qui ne cherche pas à se révolter contre ses créateurs, tout comme Ierofan dans Cyberland ou Sun dans Résolution, deux récits de Li-Cam que je vous recommande chaudement.

 

Références littéraires, subversion du cyberpunk ?

 

Le futur proche dépeint par Satoshi Hase pourrait se rapprocher du cyberpunk, de par la technologie qu’il déploie, avec la cybernétique, les intelligences artificielles, l’augmentation de l’être humain par la technologie, et son ambiance quelque peu dystopique. L’esthétique déployée par l’auteur se rapproche ainsi du genre popularisé par Neuromancien de William Gibson, mais le fond n’est pas exactement le même, puisque le personnage que l’on suit n’est pas un exploité ou même un aliéné total du système, mais quelqu’un qui a construit ledit système, se trouve haut placé sur l’échelle sociale, et a cru en lui pour changer le monde et le futur.

Cette histoire est pour toi n’est donc pas le récit d’un personnage marginal d’un système, mais le récit qui explore l’intimité de l’une des pontes d’un système, celui de l’entreprise de technologie, qui se retrouve marginalisée, alors qu’elle se trouve aux portes de la mort à cause d’une maladie qui ne peut être soignée malgré les avancées technologiques prodigieuses de son époque.

Le roman déploie également tout un intertexte avec la littérature de science-fiction. Les lois de la robotique d’Isaac Asimov, auteur de Fondation et du Cycle des robots, régissent ainsi les robots de 2084. Satoshi Hase établit aussi que Samantha est un personnage lecteur de SF, qui lit des romans tombés à son époque dans le domaine public, avec par exemple Ray Bradbury (Les Chroniques martiennes), Arthur C. Clarke (Rendez-vous avec Rama) ou encore James Tiptree Jr (Par-delà les murs du monde).

On peut également voir dans le fait que Samantha lise énormément pour se couper du réel une possible référence aussi à Madame Bovary de l’écrivain français Gustave Flaubert, roman dont le personnage principal, Emma Bovary lit énormément pour finir complètement déçu du réel, qui ne lui apporte que des désillusions. Ainsi, on peut considérer que ce sont les lectures science-fictives de Samantha qui lui ont conféré sa foi en l’avenir, qu’on observe dans le récit à plusieurs reprises et qui finit par être anéantie par sa maladie et les débats éthiques soulevés par l’utilisation de l’ITP. La littérature apparaît également comme une échappatoire face aux crises de douleur intenses de la maladie du personnage.

 

Le mot de la fin

 

Cette histoire est pour toi est un roman de science-fiction qui traite de l’acceptation et de l’inéluctabilité de la mort au sein d’une société technologique.

Satoshi Hase met ainsi en scène le personnage de Samantha Walker, une scientifique ayant développé un moyen de transférer des connaissances d’un cerveau humain à un autre, appelé ITP, frappée par une maladie incurable qui provoque sa mort, qu’elle ne peut empêcher.

Le récit se concentre alors sur la manière dont Samantha appréhende sa propre mort, mais aussi sur les recherches qu’elle mène sur le cerveau humain et l’ITP, en compagnie de Wanna Be, une IA conçue pour écrire des romans pour observer comment la créativité peut exister chez une personnalité artificielle.

L’auteur nous plonge alors dans la souffrance de son personnage et son combat perdu d’avance contre sa maladie, mais aussi dans des interrogations éthiques et morales sur les relations entre l’Homme et la machine, en montrant que la frontière qui les sépare peut être mince.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Garoupe

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