Lumières noires, de N. K. Jemisin

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te reparler de N. K. Jemisin.

Lumières noires

jailu21045-2019

Introduction

 

N. K. Jemisin est une autrice afro-américaine de science-fiction et de fantasy née en 1972. C’est une militante afro-féministe active, et son engagement pour cette cause se ressent très fortement dans son œuvre.

Son cycle de La Terre Fracturée, qui comprend La Cinquième Saison, La Porte de cristal et Les Cieux pétrifiés, a reçu trois prix Hugo, un prix Locus et un prix Nebula, ce qui témoigne de ses qualités. L’autrice a également deux autres cycles à son actif, Dreamblood, encore inédit en français, et L’Héritage. Un troisième cycle, The City, débutera le 26 Mars 2020, avec la publication du roman The City We Became, qui sera traduit dans la collection Nouveaux Millénaires de chez J’ai Lu.

Lumières noires est un recueil à l’origine paru en 2018 sous le titre How Long ‘Til Black Future Month. Il regroupe des nouvelles publiées entre 2004 et 2018. Il a été traduit pour la collection Nouveaux Millénaires chez J’ai Lu par Michelle Charrier, à qui on doit la VF de La Terre fracturée, et récemment, celle de l’excellent Trop semblable à l’éclair d’Ada Palmer. Le recueil est doté d’une préface de l’autrice, dans laquelle elle évoque la situation des auteurs non-blancs et des autrices dans le circuit éditorial aux États-Unis, en montrant le racisme et le sexisme qu’on y trouve, et qui constituent une source de discriminations qui empêche la publication. Elle traite également des progrès qui ont eu lieu dans le fandom pour la publication des personnes non-blanches et des femmes, notamment.

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« À La Nouvelle-Orléans, des dragons hantent les rues inondées après le passage de Katrina ; dans les États esclavagistes du Sud, une mère noire tente de sauver sa fille d’impossibles promesses ; tandis que, dans cette autre réalité, les monstres et les héros créés par l’humanité survivent à la mort de celle-ci, mais pour combien de temps encore, et dans quel but ?

Recueil de nouvelles sombres et engagées, Lumières noires donne à voir notre société contemporaine à travers le prisme d’une myriade de miroirs déformants mais terriblement réels. »

Mon analyse du recueil portera sur son ancrage dans le genre de l’afrofuturisme, de l’aspect engagé des récits, ainsi que les genres qu’ils abordent et les tonalités dans lesquelles ils s’inscrivent. Comme à chaque fois que je parle d’un recueil de nouvelles , il s’agira de vous donner une vision d’ensemble, et pas d’analyser chaque nouvelle une à une.

L’Analyse

 

Afrofuturisme, engagement, diversité, cruauté

 

Avant de continuer cette chronique, il convient tout d’abord de définir ce qu’est l’afrofuturisme. Je tiens à préciser que la définition que je vais donner est probablement approximative, donc si elle vous paraît manquer de pertinence, n’hésitez pas à me le signaler et je la modifierai.

L’afrofuturisme est un courant artistique et esthétique de la science-fiction, et de l’imaginaire au sens plus large dans le cas de l’afrofantasy, qui est son pendant en Fantasy, apparu pendant la deuxième moitié du 20ème siècle.

Au sein de ce courant, les auteurs noirs se réapproprient les codes des genres de l’imaginaire pour traiter de problématiques liées à la situation des personnes noires, telles que la colonisation, la post-colonisation, le racisme et la manière dont il peut devenir systémique au sein d’une société, mais aussi afin de se réapproprier des pans de l’Histoire, avec la colonisation ou l’esclavage par exemple. L’afrofuturisme met également en scène des personnages et des cultures noires, afrocentrées, et par conséquent, non-européennes ou occidentales. Lorsque ces dernières sont choisies par les auteurs, elless le sont pour être explorées à travers un point de vue non-blanc.

Dans les littératures de l’imaginaire, des auteurs noirs tels que Octavia Butler (Le cycle Patternist), Samuel Delany (Babel 17), mais aussi Charles Saunders (Imaro) ont influencé les auteurs de l’afrofuturisme actuel, représenté par Nnedi Okorafor (Qui a peur de la mort, Binti, Kabu kabu), Thade Thompson (Rosewater), Solomon Rivers (L’incivilité des fantômes, dont je vous parle bientôt), et bien sûr N. K. Jemisin. En France, l’auteur Michael Roch organise des conférences à propos de l’afrofuturisme.

Les nouvelles de Lumières noires appartiennent à des genres et des formes de l’imaginaire variés. Elles s’inscrivent ainsi dans le planet opera (« Les épouses du ciel », « Les évaluateurs »), le post-apocalyptique, qu’il soit science-fictif ou merveilleux (« Nuages dragons », « Avide de pierre », « Les Berges de la Lex »), le steampunk (« Le moteur à effluent »), la dystopie (« Ceux qui restent et qui luttent », « Major de promotion », « Vigilambule », « La danseuse de l’Ascenseur », « Henosis »), la Fantasy (« Grandeur naissante », « Le Narcomancien », « Pécheurs, saints, spectres et dragons – la cité engloutie sous les eaux immobiles »), le Fantastique (« L’alchimista », « Cuisine des mémoires », « Métr0 »), et même le conte de fées (« La sorcière de la terre rouge », « le remplaçant du conteur »). L’autrice mêle parfois les genres, puisque « Nuages dragons » peut être classée dans le cyberpunk, tandis qu’« Avide de pierre » s’inscrit dans la Fantasy post-apocalyptique  par exemple.

Cependant, au-delà des genres ans lesquels ses nouvelles s’inscrivent, N. K. Jemisin insuffle dans ces nouvelles les thématiques de l’afrofuturisme, d’abord en mettant en scène des personnages noirs ou non-blancs, au sein de cadres non-médiévaux dans le cas des récits de Fantasy ou dans des mondes inspirés par des cultures non-européennes (« Nuages dragons » s’inspire des cultures tribales amérindiennes et africaines, et les personnages des « Épouses du ciel » sont musulmans, « Narcomancien » met en scène un système de magie qui s’inspire du chamanisme, par exemple), et ensuite à travers le caractère engagé de la plupart des textes du recueil, sur lequel je reviendrai plus bas. Cette variété des registres et des genres déployés par l’autrice montrent toute la diversité de son talent, tandis que le mélange des genres donne une grande modernité à certains récits. Je pense notamment à « Nuages dragons », qui confronte un monde post-apocalyptique retourné à une technologie pré-industrielle et une culture spatiale extrêmement développée sur le plan technologique, « Avide de pierre », qui constitue une sorte d’ébauche du cycle de La Terre fracturée, qui mêle fantasy et apocalypse technologique et magique, et « La Fille de Troie », qui rend vivants et conscients des programmes informatiques et matérialise leur monde pour mettre en scène leur quête de pouvoir.

Les nouvelles de Lumières noires possèdent une tonalité souvent crue, voire cruelle. Si vous avez lu La Terre fracturée, vous savez que N. K. Jemisin n’est jamais tendre avec ses personnages. C’est également le cas dans certaines nouvelles du recueil, dans lesquelles les personnages vivent des expériences parfois horribles, dans des mondes qui le sont parfois tout autant. Ainsi « Ceux qui restent et ceux qui luttent » met en scène des Gardiens d’une utopie dans une autre dimension chargés de tuer ou d’enfermer toute personne exposée aux maux de notre monde et « corrompus » par le biais de nos médias, Paul de « Grandeur naissante » doit affronter des monstres alors qu’il est exposé au racisme quotidiennement à New York, Emmalina de « La Sorcière de la terre rouge » doit se confronter à une Dame Blanche qui veut tuer ses enfants en pleine période de ségrégation aux États-Unis dans les États du Sud, Jessaline du « Moteur à effluent » a le poids de son pays, Haïti, sur les épaules, Nahautu de « Nuages dragons » se confronte à la fin de l’Humanité, « Les Évaluateurs » met en scène une espèce extraterrestre qui pourrait détruire l’être humain, « La fille de Troie » dépeint des logiciels autonomes tentant de survivre au sein de mondes virtuels sans se faire repérer par les humains qui cherchent à les détruire, « Vigilambule » montre l’Homme réduit en esclavage par une espèce parasite artificielle, les orogènes sont persécutés dans « Avide de pierre », les femmes doivent prouver leur valeur en ayant des enfants dans « Le Narcomancien » et sont victimes de sexisme… Ainsi, N. K. Jemisin dépeint des mondes souvent très sombres, avec lesquels ses personnages se trouvent aux prises pour pouvoir vivre, ou survivre avec difficulté et dans un climat violent. Cette atmosphère violente laisse toutefois parfois place à l’humour, dans « l’Alchimista », qui décrit la confection de plats avec des ingrédients aux origines surnaturelles par une restauratrice qui s’en trouve extrêmement surprise.

Le recueil de N. K. Jemisin est également porteur d’une diversité des modes de narration. En effet, certaines nouvelles sont racontées à la première personne (« Grandeur naissante », « Nuages dragons »), à la troisième personne (« La sorcière de la terre rouge ») , à la deuxième personne (« MétrO », « Le remplaçant du conteur »). Lumières noires présente également des récits dotés de rapports scientifiques, tels que « Les Évaluateurs », et de chats textuels, qui sont le seul moyen de communiquer d’une humanité prisonnière de « minivers » sans fin dans « Trop d’hiers, manque de demain » ,ou encore des chapitres placés de manière désordonnée pour induire le lecteur en erreur sur ce qui est raconté dans « Henosis ». Cette diversité des modes de narration permet à l’autrice de marquer la singularité de ses récits et des mondes qu’elle dépeint. N. K. Jemisin prend également le parti de faire discourir des personnages atypiques, tels que les logiciels conscients de « La fille de Troie ».

Les récits du recueil sont porteurs d’un engagement féministe et antiraciste. En, effet beaucoup de nouvelles opposent des personnages noirs à un ordre blanc, colon (« Le moteur à effluent » dépeint un Haïti libre qui doit se défendre des puissances coloniales, « La sorcière de la terre rouge » oppose une famille noire à des Dames Blanches venues tuer des enfants), raciste (« Grandeur naissante » montre le racisme des policiers américains à l’égard des noirs, « Pécheurs, saints, spectres et dragons – la cité engloutie sous les eaux immobiles », témoigne de la situation des personnes noires de la Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina, « Avide de pierre » montre les discriminations systémiques subies par les orogènes), ou dominant (« Vigilambule » dépeint une société catholique qui oppresse les femmes, tandis que « Nuages Dragons » et « Le Narcomancien » dépeignent des sociétés au sein desquelles les femmes ne sont perçues que comme des objets à marier aux hommes). L’autrice met ainsi en scène des sociétés au sein desquelles une partie de la population en domine une autre. Ses personnages, qui font partie des dominés, doivent donc s’opposer à l’ordre dominant, pour en être acceptés ou simplement y survivre. Les récits du recueil de N. K. Jemisin traitent ainsi de la nécessité de la révolte des populations opprimées, de l’identité de ses protagonistes, qu’ils soient en lutte pour elle, ou qu’ils cherchent à la déterminer.

Je terminerai ma chronique en observant que certains cycles de l’autrice se trouvent en germe au sein certaines des nouvelles du recueil. Ainsi, on retrouve les thématiques et l’univers de La Terre fracturée dans « Avide de pierre », qui montre l’étendue des pouvoirs et les discriminations subies par les orogènes, « Le Narcomancien » augure le cycle de Dreamblood, qui traite de la manière dont une magie censée être utilisée pour apporter la paix peut être utilisée à d’autres fins, notamment personnelles, tandis que « Grandeur naissante » est le point de départ de l’un des prochains cycles de l’autrice, The City, dont le premier volume, The City We Became, prendra directement la suite de cette nouvelle et va traiter de la manière dont des villes dotées d’âmes doivent se défendre, aux côtés de leurs gardiens, contre des forces maléfiques cherchant à les détruire. Il est donc intéressant de voir comment les thématiques et les univers de l’autrice se trouvent dans certaines nouvelles antérieures à la publication de ses romans. Ainsi, cela nous permet d’observer comment les idées de l’autrice et les mondes qu’elle met en scène ont pu évoluer au fil du temps.

Le mot de la fin

 

Dans les nouvelles de Lumières noires, N. K. Jemisin met en scène des mondes et des genres de l’imaginaire extrêmement divers, du planet opera au cyberpunk, en passant par la fantasy post-apocalyptique. Les récits du recueil s’inscrivent également dans le courant de l’afrofuturisme, parce qu’ils interrogent la place et le devenir des personnes noires dans des sociétés racistes et sexistes qui les oppriment par le biais de moyens plus ou moins atroces. L’autrice se distingue alors à la fois par l’originalité des mondes qu’elle décrit, ainsi que par son engagement pour les causes féministe et antiraciste.

Pour moi, les nouvelles « Nuages dragons », « Le moteur à effluent », « Narcomancien », « La Sorcière de la terre rouge » et « Grandeur naissante » valent à elles seules la lecture de ce superbe recueil, que je vous recommande chaudement.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Tigger Lilly, Les Lectures de Sophie, Blackwolf

14 commentaires sur “Lumières noires, de N. K. Jemisin

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s