Passing Strange, d’Ellen Klages

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une novella qui met en scène des personnages queer aux prises avec la société homophobe de l’Amérique des années 1940.

Passing Strange, d’Ellen Klages

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Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions ActuSF, que je remercie pour leur envoi !

Ellen Klages est une autrice américaine de science-fiction et de fiction historique née en 1954. Elle écrit majoritairement des nouvelles, mais c’est l’une de ses novellas, Passing Strange, qui va m’intéresser aujourd’hui.

Passing Strange est une novella parue en 2017aux États-Unis et publiée chez Tor. Elle a remporté en 2018 les prix World Fantasy, le Gaylactic Spectrum Award, qui récompense les œuvres de l’imaginaire qui traitent des thématiques LGBT, ainsi que le British Fantasy Award. En France, elle a été traduite par Eric Holstein pour les éditions ActuSF. La nouvelle « Caligo Lane », située dans le même univers, lui a été adjointe.

Voici la quatrième de couverture de la novella :

« San Francisco, 1940. Six femmes, avocate, artiste ou scientifique, choisissent d’assumer librement leurs vies et leur homosexualité dans une société dominée par les hommes. Elles essayent de faire plier la ville des brumes par la force de leurs désirs… ou par celle de l’ori-kami. Mais en science comme en magie, il y a toujours un prix à payer quand la réalité reprend ses droits. »

Mon article s’intéressera à la manière dont les femmes dépeintes par l’autrice parviennent à survivre dans la société homophobe dans laquelle elles vivent.

L’Analyse

 

San Francisco queer

 

La novella d’Ellen Klages se déroule dans le San Francisco de 1940, alors que les États-Unis ne sont pas encore entrés dans la Seconde Guerre Mondiale. Les camps de concentration et les horreurs perpétrées par les nazis sont cependant connus de la population, ce qu’on observe dans le fait que Polly, parente de Franny une sorte de magicienne (j’y reviendrai) soit venue d’Angleterre pour éviter les persécutions, ou dans les tentatives de Franny pour sauver des juifs des camps de concentration, que l’autrice décrit dans la nouvelle « Caligo Lane ». L’époque de la diégèse est donc clairement marquée, de même que son lieu d’action, puisque le San Francisco historique est décrit de manière détaillée par l’autrice, avec tout ce qu’il comporte de lieux de divertissement, à l’image des cabarets de Chinatown, de restaurants comme le Lupo’s, ou encore des bars gays, à l’image de Chez Mona, qui est le premier bar lesbien de San Francisco.

Si Passing Strange se déroule pendant la guerre, elle ne constitue cependant pas l’un des enjeux de la novella. En effet, l’un des enjeux fondamentaux du récit est la description de la société homophobe et raciste au sein de laquelle vivent les six personnages principaux, qui sont des femmes lesbiennes qui doivent donc cacher leur orientation sexuelle afin d’éviter les discriminations et les préjugés homophobes à leur endroit qui sont systémiques à l’époque, malgré les relations fortes que tissent certaines d’entre elles. Ainsi, deux d’entre elles, Haskel et Hele, sont mariées, ce qui leur permet d’avoir une couverture, qui masque leur véritable orientation sexuelle, mais aussi leurs véritables amours, à l’image d’Haskel, illustratrice pour les pulps et d’Emily, chanteuse qui se travestit en un personnage masculin, Spike, pour ses numéros Chez Mona, qui ne peuvent pas vivre leur relation au grand jour.

On peut d’ailleurs noter qu’Haskel, peut constituer une référence à l’artiste Margaret Brundage, illustratrice de Weird Tales connue pour ses couvertures dépeignant des femmes dénudées, puisque les couvertures du personnage comportent également des femmes peu ou pas vêtues, ce qu’on observe lorsqu’elle fait poser Helen, Emily, ou qu’elle travaille à travers des magazines pornographiques. Le nom du pulp pour lequel elle travaille, Weird Menace, peut quant à lui être vu comme un clin d’œil à Weird Tales, ce qui apparaît confirmé par la mention explicite de Clark Ashton Smith, l’un des auteurs les plus connus et talentueux de ce magazine.

Le récit aborde l’homophobie rendue généralisée par la loi qui condamnait l’homosexualité aux États-Unis jusqu’à ce qu’elle soit dépénalisée dans certains états à partir des années 1960, et qui empêchait les femmes de s’habiller comme elles le souhaitaient, puisque si elles portaient des vêtements considérés comme étant masculins sans porter au moins trois vêtements féminins, elles pouvaient être arrêtées pour troubles à l’ordre public. Ces lois engendrent un climat d’insécurité pour les personnes queer, qui vivent dans la peur d’être arrêtées ou inquiétées par les autorités, ce qu’on peut voir dans la peur des descentes de police des tenanciers de Chez Mona. Le récit aborde également le sexisme dont les femmes sont victimes à l’époque, puisqu’elles se trouvent à la merci des discriminations, ce qu’on observe dans le fait que Helen Young, jeune avocate d’origine asiatique, ne trouve pas de clients à cause de son genre. Helen Young apparaît comme le personnage qui structure la novella d’Ellen Klages. En effet, l’histoire d’Haskel et d’Emily, qui se trouve au centre du récit, est enchâssée à l’intérieur de la mémoire d’une Helen Young âgée, qui se trouve dans un magasin pour vendre le dernier tableau d’Haskel.

Le récit montre également la fétichisation et l’exotisme dont sont victimes les personnes homosexuelles, mais aussi les asiatiques, dont les quartiers et les lieux de divertissement deviennent des sortes attrape-touristes au sein desquels ils deviennent des sortes de bêtes de foire, qu’on fréquente comme « les animaux du zoo », ce que relèvent les personnages en observant certains clients de Chez Mona (« Ce soir, elles viennent nous voir, mais demain, elles iront voir les singes au zoo »), ou en écoutant les conversations pleines de stéréotypes racistes dans les bars de Chinatown. Le cabaret constitue ainsi un endroit plutôt sécurisant pour les lesbiennes, mais il constitue aussi une source de divertissement pour les habitants non queer, qui y viennent pour y trouver une sorte d’exotisme.

La novella accorde également une place à la magie, qui prend deux formes « l’ori-kami » et le « Tundérpör ». Ces deux procédés magiques permettent à leurs utilisateurs respectifs, Franny et Haskel, de manipuler l’espace. En effet l’ori-kami permet la téléportation d’un point A à un point B à travers une courbure de l’espace correspondant à un pliage précis d’une feuille de papier, tandis que le « Tundérpör » permet de manipuler l’espace d’une toute autre manière, mais je ne peux pas vous en dire plus sans vous spoiler. Ces deux éléments surnaturels ne sont pas très présents, mais montrent, d’une certaine façon et malheureusement, que la magie, dans l’univers d’Ellen Klages, ne peut servir qu’à la fuite des opprimés devant un système qui les condamne, ce que montre également la nouvelle « Caligo Lane ».

Le mot de la fin

 

Ellen Klages décrit dans Passing Strange la vie de femmes tentant tant bien que mal de vivre leur homosexualité dans le San Francisco de 1940, marqué par des lois homophobes et une perception biaisée des personnes queer, qui oscille entre dégoût et fascination teintée d’exotisme, à travers l’histoire d’amour que vivent Haskel, illustratrice pour les pulps, et Emily, chanteuse de cabaret. Les deux personnages sont aidés par leurs amies et la magie dont elles disposent, qui les aident à se cacher, ou à fuir.

Cette novella m’a permis de découvrir la plume d’Ellen Klages, et je vous la recommande !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca, Aelinel, Célindanaé, Yuyine, Ombrebones, Elhyandra, Bulle de livre, Fungi Lumini, Anouchka

6 commentaires sur “Passing Strange, d’Ellen Klages

  1. Merci pour le lien 🙂 Et comme toujours, beau retour.
    J’ai vraiment adoré cette novella, j’y ai appris plein de choses sur la façon dont on considérait l’homosexualité à l’époque et j’ai trouvé les choix de l’autrice intéressants. Je me souviens l’avoir dévoré.

    Aimé par 1 personne

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