L’Histoire de la Fantasy (2/5) : Tolkien et ses contemporains

Salutations, lecteur. Après avoir parlé des grands anciens de la Fantasy, il est temps que je te parle de la deuxième moitié du 20ème siècle, qui est fondamentale pour le genre, puisqu’elle voit l’arrivée météoritique d’un certain J. R. R. Tolkien, mais pas seulement, comme nous allons le voir. Comme les autres articles de la série, je le dédie aux personnes qui m’ont aidé pour les corrections.

 

L’Histoire de la Fantasy – Tolkien et ses contemporains

 

Introduction

 

La série d’articles « L’Histoire de la Fantasy » traite de l’histoire littéraire du genre. Cette deuxième partie va s’intéresser à la deuxième moitié du 20ème siècle, avec l’arrivée de Tolkien dans le champ de la Fantasy, et de son influence. Il s’agira également de mettre en avant ses contemporains, et de montrer comment la Fantasy émerge en tant que genre littéraire dans le paysage éditorial. Je rappelle que si vous avez des précisions à ajouter et si des détails manquent selon vous, n’hésitez pas à commenter.

Je tiens également à préciser que ces articles sont en partenariat avec la Bibliothèque Nationale de France et la Saison de la Fantasy qu’elle organise pour faire découvrir le genre au public, en traitant de son histoire et de son aspect transmédiatique et protéiforme. Je vous invite d’ailleurs à consulter le site consacré à la Fantasy mis en ligne par la BNF, qui vous permettra de découvrir le genre de manière ludique.

La Fantasy est un genre littéraire dans lequel le surnaturel est présent sous la forme de créatures inventées et de magie, acceptés comme une norme, et dont les récits se déroulent au sein de mondes alternatifs, c’est-à-dire des mondes qui diffèrent du nôtre par leur géographie, leur histoire, les peuples qui vivent en leur sein, et le surnaturel que l’on peut y trouver. Le genre a été popularisé auprès du grand public par les œuvres de J. R. R. Tolkien (Le Seigneur des anneaux, 1954-1955, 2001-2003 pour son adaptation), Georges R. R. Martin (Le Trône de fer, 2011-2019), et J. K. Rowling (Harry Potter, 2001-2011) et leurs adaptations cinématographiques ou télévisuelles, mais aussi par les jeux-vidéos comme The Elder Scrolls : Skyrim (Bethesda, 2011), The Witcher (CD Projekt, 2007-2015), Dragon Quest (Square Enix, 1986-2017) ou encore Final Fantasy (Square Enix, 1987-2016).

Aujourd’hui, on connaît donc la Fantasy de manière plus ou moins directe, mais ses origines peuvent rester assez floues. C’est pourquoi cet article va s’intéresser à l’un des écrivains majeurs de la Fantasy, Tolkien, mais aussi à ses contemporains, qui ont également influencé le genre.

 

L’Arrivée fracassante de Tolkien et son influence

 

Avant le Seigneur des anneaux, J. R. R. Tolkien (1892-1973), philologue britannique à l’université d’Oxford, a publié Le Hobbit en 1937, qui rencontre un succès critique et commercial. Ce succès est plutôt inattendu, parce que l’histoire de Bilbo, de Gandalf et des Nains se destinait premièrement aux enfants de l’auteur, qui travaillait par ailleurs à la conception du monde dans lequel se déroule le récit depuis plus de vingt ans.

Après le succès du Hobbit, Tolkien publie, entre 1954 et 1955, la trilogie du Seigneur des anneaux, composée de La Communauté de l’anneau (1954), Les Deux tours (1954), et enfin Le Retour du roi (1955). Ces trois romans ont laissé une marque considérable sur le genre et en fixent même le « canon moderne » selon Anne Besson, au point que son influence peut être considérée comme indépassable, ce qui donne lieu à des débats, comme le montre un article récent de Lloyd Chéry pour Le Point Pop. L’influence de Tolkien est en tout cas considérée comme météoritique, parce qu’elle marque durablement la Fantasy. Ainsi, il reprend des éléments du genre déjà en germe depuis William Morris ou Lord Dunsany, tout en allant d’une certaine manière plus loin que ses prédécesseurs, en établissant des topoï que certains auteurs reprendront (ou pas) par la suite dans leurs récits. On peut toutefois noter que l’influence de Tolkien est parfois sujette à de vives contestations de la part d’autres auteurs, de la part de Michael Moorcock par exemple.

Tolkien pousse à l’extrême son worldbuilding, en donnant à sa Terre du Milieu une Histoire et une géographie extrêmement précises et détaillées, avec différents Âges et événements historiques qui les façonnent. Il conçoit des cultures, des traditions et des langues pour les peuples surnaturels de ses récits, tels que le sindarin et le quenya des elfes, ou encore le khuzdul des nains… L’auteur bâtit ainsi son monde, Arda, avant d’y placer ses récits, comme en témoigne le fait que la rédaction de L’Histoire de la Terre du milieu ait duré toute sa vie. Cette construction plus ou moins précise d’un monde fictif se retrouvera chez tous les auteurs de Fantasy après Tolkien ou presque. Ainsi, son l’influence se fait sentir lorsque les auteurs proposent des cartes de l’univers de leurs récits, par la présence de mots inventés, ou encore d’indications historiques et géographiques sur leur univers, par exemple. Cette influence peut s’observer ailleurs que dans les romans qui relèvent de la High Fantasy, genre au sein duquel s’ancrent les récits de Tolkien, à l’image du Livre des martyrs de Steven Erikson (1999-2011), qui s’inscrit dans une Dark Fantasy extrêmement complexe, dotée d’échelles de civilisations qui s’étalent sur plusieurs centaines de milliers d’années.

L’auteur, à travers Le Seigneur des anneaux et Le Hobbit, installe également le genre de la High Fantasy, l’un des genres fondateurs de l’histoire de la Fantasy, avec l’Heroic Fantasy initiée par Robert E. Howard dans les nouvelles mettant en scène Conan ou Kull. Les récits de High Fantasy montrent la lutte d’un Bien absolu, symbolisé par la communauté de l’Anneau contre un Mal Absolu, à travers Sauron et ses alliés. Tolkien dote Frodo et ses compagnons elfes et nains de valeurs de solidarité, de vertus héroïques et chevaleresques, qui engendrent une sorte de manichéisme qui peut se retrouver jusque dans certaines œuvres de Fantasy d’aujourd’hui, à l’image de Mage de bataille de Peter Flannery (2017). Malgré le fait que certains auteurs, comme China Miéville ou Michael Moorcock dans l’essai Epic Pooh, reprochent à Tolkien son manichéisme, certaines figures de l’univers de Tolkien, y échappent, à l’instar de Saruman, mage blanc corrompu par son ambition et sa tentation du pouvoir, ou de Gollum, qui apparaît comme une figure ambivalente au cours des romans. La High Fantasy et les topos qu’elle véhicule seront repris tels quels, contestés, ou parodiés par la suite.

Le Seigneur des anneaux fait également partie des récits de Fantasy qui contribuent à mettre en avant une figure d’Elu qui lutte contre le Mal, en la personne de Frodon Sacquet, chargé de détruire l’Anneau Unique pour sauver la Terre du Milieu. Les personnages Élus, parfois désignés par une prophétie, vont ensuite devenir des types de personnages récurrents du genre, au point de hanter la Fantasy. Belgarion de La Belgariade (1982-1984) de David Eddings, ou Richard dans L’Épée de vérité (1994-2015) de Terry Goodkind vont ainsi incarner des Elus au premier degré. À l’inverse, d’autres personnages constituent une remise en question de l’Elu. Ils portent en effet certaines des caractéristiques de ce type de personnage, mais l’ambiguïté morale de leur comportement ou la manière dont ils souffrent de leur destin peut leur apporter des nuances qui font d’eux des personnages complexes. Elric (1961-1989) de Michael Moorcock, ou certains personnages du Livre des Martyrs, qui se désignent comme des élus de leurs dieux ou qui le sont malgré eux, à l’instar de Karsa Orlong ou de Félisine Paran, peuvent être ainsi être cités comme des Elus au second degré.

Les romans de Tolkien mettent aussi en scène des artefacts magiques qui vont prendre une importance fondamentale au sein de la Fantasy. L’Anneau Unique va ainsi inspirer une certaine tradition du genre, à travers les artefacts magiques portés par les personnages des récits, qui renforcent leurs capacités ou leur confèrent de nouveaux pouvoirs. L’Epée de Vérité chez Terry Goodkind constitue un bon exemple de cette tradition. Ce trope est également lancé par L’Épée Brisée (1954) de Poul Anderson, dont l’épée porteuse de pouvoirs surnaturels éponyme inspirera Michael Moorcock pour la Stormbringer d’Elric.

Le Seigneur des anneaux impacte donc durablement et considérablement le genre et sa reconnaissance dans le champ littéraire et culturel. Certains auteurs se constitueront en continuation des topoï dégagés par Tolkien avec des cycles comme L’Épée de vérité de Terry Goodkind, La Belgariade de David Eddings ou La Roue du temps de Robert Jordan, qui témoignent de l’influence sur Seigneur des anneaux sur la Fantasy. Tolkien marque donc la Fantasy, mais on verra que ses contemporains jouiront aussi d’une certaine reconnaissance et d’une descendance littéraire.

 

L’Essor éditorial de la Fantasy – Réception et impact de Tolkien , et émergence de nouveaux courants

 

Si Le Seigneur des anneaux de Tolkien appartient à la littérature britannique et influence considérablement le genre de la Fantasy, c’est sa parution aux États-Unis qui va lui conférer une grande partie de sa popularité. En effet, entre août et décembre 1965, Ballantine Books publie des versions autorisées par Tolkien au format poche du Hobbit et du Seigneur des anneaux, contrairement à Ace Books qui avait lancé plus tôt une édition pirate des récits de l’auteur. L’édition poche du Seigneur des anneaux par Ballantine aura beaucoup de succès, atteignant 250 000 exemplaires vendus en dix mois et figurera même en bonne position dans le classement des ventes du New York Times, ce qui témoigne du grand succès commercial de Tokien aux États-Unis.

Puis, entre août 1965 et avril 1969, devant le succès des romans de Tolkien, Ballantine décide de publier d’autres récits rattachés au même genre que Le Seigneur des anneaux, mais publiés antérieurement. Il publie donc dans un premier temps les romans d’E. R. Eddison, Le Serpent Ouroboros (1967), Mistress of Mistresses (1967) A Fish Dinner In Merrison (1968), etThe Mezentian Gate (1969) après ceux de Tolkien. Les récits de Mervyn Peake (Titus d’Enfer, Gormenghast et Titus Errant, 1968), ainsi que La Dernière Licorne (1969) de Peter S. Beagle seront également publiés.

Puis, Lin Carter (1930-1988), auteur, éditeur et historien de la Fantasy, est nommé à la tête de la collection, qui prend le nom « Adult Fantasy », et se dote d’un emblème reconnaissable, une tête de licorne. Sous sa direction, la collection continue de publier des auteurs rattachés à la Fantasy de l’avant-Tolkien, avec Clark Ashton Smith, Lord Dunsanny, William Morris, ou encore George MacDonald. Des auteurs contemporains sont également publiés, à l’instar de Katherine Kurtz avec son cycle des Derynis, inauguré par Deryni Rising en 1970, Poul Anderson et la version révisée de son Épée brisée en 1971, ou encore Evangeline Walton, dont les romans de Fantasy celtique sur les Mabinogion paraissent dans cette collection entre 1970 et 1974, après la réédition de The Island of the Mighty, paru en 1936 sous le titre The Virgin and The Swine. Ainsi, la collection Adult Fantasy contribue à l’essor de la Fantasy en mettant au premier plan ses auteurs fondateurs, tant britanniques qu’américains, et ses continuateurs contemporains.

Dans le même temps émerge aux États-Unis la pratique du jeu de rôle, avec Donjons et Dragons, qui est l’un des premiers JDR, créé dans les années 1970 par Gary Gygax et Dave Arneson. Cette première édition du jeu, en 1974, puis celles qui lui suivront, avec Advanced Dungeons and Dragons en 1978, contribuent à diffuser la Fantasy et à l’ancrer au sein de ce qui deviendra au fil du temps la culture geek au sens large. Selon Anne Besson, Donjons et Dragons tire à la fois parti de la Fantasy de Tolkien et de la diffusion du Seigneur des anneaux, mais aussi de tropes que l’on peut observer dans la Fantasy plus « pulp », à l’image de La Terre mourante (1950-1984) de Jack Vance, qui a en partie inspiré le système de magie de D&D, avec le fait que les mages oublient leurs sorts lorsqu’ils les lancent. Donjons et dragons, et la pratique du JDR au sens large permettent ainsi de diffuser la Fantasy hors de la littérature pour l’inscrire dans un aspect transmédiatique et artistique, qui se développera en continu par la suite au cinéma, en BD, ou dans le jeu-vidéo par exemple. Les univers de jeu de rôle participeront aussi au développement de certains sous-genres de la Fantasy, comme le fera par exemple Shadowrun avec l’Arcanepunk dès 1989.

Si Tolkien a une influence considérable sur le genre, ses contemporains et successeurs nourrissent également la Fantasy, en lui conférant une nouvelle dimension, ou en créant de nouveaux sous-genres et topoï.

En effet, Jack Vance (1916-2013), avec ses multiples cycles de science-fiction, avec La Planète Géante (1957-1975) La Geste des Princes-Démons (1964-1981), Tschaï (1968-1970) e de Fantasy avec La Terre mourante (1950-1984) et Lyonesse (1983-1989). La Terre Mourante reprend ainsi le concept de monde en déclin imaginé par Clark Ashton Smith dans Zothique, en le poussant plus loin. En effet, Jack Vance décrit dans les récits de la Terre Mourante un monde alternatif qui se rattache autant à la Fantasy, à travers sa description de créatures surnaturelles et ses personnages de magiciens, tels que Mazyrian ou Pandelume que du post-apocalyptique tel qu’on peut le trouver en SF, avec des technologies avancées dont le secret s’est perdu, à l’image de la création artificielle de la vie dans des « cuves », des ordinateurs, ou encore des villes dotées de trottoirs automatiques et de véhicules volants, à l’image de la ville « d’Ampridatvir ». La Terre mourante est donc à l’origine de certains tropes de la Fantasy post-apocalyptique, avec par exemple la régression technologique des habitants d’un monde confrontés à des artefacts d’un passé qu’ils ne comprennent pas, la résurgence d’une forme de magie, ainsi qu’une certaine incompréhension vis-à-vis d’éléments du passé restés occultes auxquels les personnages doivent se confronter. Cette influence de La Terre Mourante se retrouve ainsi chez plusieurs auteurs, tels que Michael Moorcock dans son cycle de Hawkmoon (1967-1975), Gene Wolfe dans Le Livre du second soleil de Teur de (1980-1987), qui mêle technologie, magie et interrogations sur la véritable nature du monde et revendique de manière explicite l’influence de Jack Vance, ou plus récemment Lionel Davoust dans sa série des Dieux Sauvages (2017), Mark Lawrence dans L’Empire Brisé (2011-2013), Ed MacDonald dans Blackwing (2017-2019), ou encore N. K. Jemisin avec La Terre Fracturée.

L’influence de Jack Vance peut également se ressentir dans la manière dont il décrit les espèces non-humaines ou non-terriennes en SF, avec des détails truculents et pittoresques sur leurs mœurs, de manière moins centrée sur l’Histoire que lorsque Tolkien décrit ses Elfes ou ses Nains pour conférer une dimension dépaysante et exotique aux environnements et aux peuples. On peut également noter que le concept de planète géante sera repris par Robert Silverberg (1935) dans son cycle de science-fantasy Majipoor (1980-2011).

Poul Anderson (1926-2001), auteur de hard SF, mais aussi de Fantasy, et dont le roman L’Epée Brisée (1954, révisé en 1971) est le contemporain immédiat du Seigneur des anneaux. Ce roman, mais aussi Trois Cœurs, trois lions (1961) influenceront d’abord directement Michael Moorcock, dans sa conception du personnage d’Elric, de son arme emblématique, Stormbringer, et dans la manière dont il oppose l’Ordre au Chaos au sein de ses récits du Champion Eternel. En effet, on retrouve dans L’Epée brisée une arme littéralement assoiffée de sang et des personnages au destin est profondément marqué par le tragique, à l’image de Skafloc, enfant humain élevé parmi les Elfes, qui doit prendre part à une guerre contre des Trolls. Trois Cœurs, trois lions met en scène une opposition entre des tenants féériques du Chaos, et un champion de l’Ordre, Holger, soldat de la Seconde Guerre Mondiale projeté dans le monde de la Faërie pour venir en aide aux humains. Cette opposition entre Ordre et Chaos se retrouvera ensuite dans les récits de Michael Moorcock.

Poul Anderson, avec L’Epée brisée, influence également toute une tradition de la Fantasy qui rejette de manière plus ou moins explicite et revendiquée les codes établis par Tolkien et crée des univers plus sombres, à l’instar de M. John Harrison avec Viriconium (1971-1984) ou China Miéville dans son Bas-Lag (2000-2004) ou Kraken (2010). Les récits de Poul Anderson, au-delà de leur opposition entre l’Ordre et le Chaos, mettent également en scène des conflits entre l’espèce humaine et les créatures surnaturelles qui les entoure, ce qu’on observe dans Trois Cœurs, trois lions et L’Epée brisée, dont les personnages principaux, Holger pour l’un, Skafloc pour l’autre, sont des personnages humains évoluant au sein de la Surnature et qui doivent survivre au conflit dans lesquels ils sont impliqués malgré eux, Holger parce qu’il est téléporté en Faërie, et Skafloc parce qu’il a été volé par un Elfe à sa naissance.

Ursula Le Guin (1929-2018), avec le cycle de Terremer (1964-2001), s’avère l’une des premières autrices à créer un système de magie pour son univers, en rattachant les procédés surnaturels à leur lien avec la Nature et ses forces, à travers une connaissance du « vrai nom » des éléments qui la composent. Ursula Le Guin lie ainsi la magie à une connaissance intime de l’environnement, puisqu’un mage doit apprendre le véritable nom de chaque élément qu’il veut s’approprier pour entrer en harmonie avec celui-ci et ainsi lancer des sorts dès le premier volume du cycle, Le Sorcier de Terremer (1968). A travers son système de magie, mais aussi sa narration, Terremer aborde également l’écologie, les questions de genre lorsque l’autrice met en scène les personnages de Tenar et de Tehanu dans Les Tombeaux d’Atuan (1971) et Tehanu (1990), et interroge le rapport des Hommes au monde et à eux-mêmes, de manière philosophique, politique et poétique. L’influence d’Ursula Le Guin peut donc s’observer dans son apport thématique au genre, mais également dans son apport du trope de l’école de magie. En effet, bien avant le Poudlard de J. K. Rowling, Ursula Le Guin met en scène l’école de sorcellerie située sur l’île de Roke, au sein de laquelle les mages apprennent à se servir de leurs pouvoirs, à l’instar de Ged, personnage principal du Sorcier de Terremer, qui s’y rend pour parfaire sa maîtrise de la sorcellerie. L’école de Roke, située sur une île isolée du reste de l’archipel de Terremer, peut se retrouver dans les écoles de magie postérieures au roman d’Ursula le Guin, de Poudlard à la Haute école (2004) de Sylvie Denis, en passant par le Souffre-Jour de Mathieu Gaborit qu’on voit dans Les Crépusculaires (1995-1996), ou le Fulcrum de La Terre Fracturée de N. K. Jemisin.

Roger Zelazny (1937-1995), avec les cycles des Princes d’Ambre (1970-1991), L’Ile des Morts (1969-1973), Dilvish le Damné (1965-1982), L’Enfant de nulle part (1980-1981) mais aussi le roman Seigneur de Lumière (1967), mêle et oppose magie et technologie et traite de la notion de multivers. En effet, à travers la mise en scène de voyages entre les mondes, qu’ils s’effectuent grâce à la technologie comme dans les récits de L’Ile des morts, qui montre des voyages supraluminiques, et Seigneur de Lumière qui montre la colonisation d’une planète par un vaisseau générationnel aux méthodes de renouvellement populationnel bien particulières, ou par le biais de la magie, à l’image des personnages des Princes d’ambre qui voyagent entre les mondes, appelés « Ombres » grâce à leurs pouvoirs, ou L’Enfant de nulle part, qui montre un sorcier, Pol, transporté dans un autre monde dans lequel la magie est dominée par la science. Les récits de Roger Zelazny traitent également des rapports entre magie et technologie en les opposant dans L’Enfant tombé de nulle part, qui confronte directement un sorcier, Pol, à un scientifique, Mark, avec des affrontements entre les bestiaires de la Fantasy et de la SF (imaginez des dragons se battre contre des mutants et vous aurez une idée de ce que propose ce roman). L’auteur entretient également une confusion entre ces deux pôles, dans Seigneur de Lumière ou L’Ile des morts, qui illustrent l’une des Lois de l’auteur de science-fiction britannique Arthur C. Clarke, qui dit que « toute science suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». L’auteur puise également dans les mythologies réelles comme inventées pour construire ses récits, ses types de personnages et ses créatures surnaturelles, en prenant autant appui sur les mythologies grecques, nordique, égyptienne ou chinoise, que sur le panthéon lovecraftien des Grands Anciens, à travers les clins d’œil à Cthulhu que l’on peut observer dans les récits de Dilvish le Damné, qui mentionnent un certain Tooaloa, ou Le Songe d’une nuit d’Octobre, qui met en scène un rituel visant à invoquer des créatures telles que Cthulhu, Nyarlatothep ou encore Shub-Niggurath.

Michael Moorcock (1939), laisse son empreinte sur le genre de la Fantasy, à travers ses les récits du Champion Éternel (Elric (1961-1973), Hawkmoon (1967-1975), Corum (1971-1974…) mais aussi à travers le roman Gloriana, Reine Inassouvie (1978).

En effet, le personnage éponyme du cycle d’Elric détourne les codes établis par Robert Howard avec Conan ou Kull, en mettant en scène un personnage affaibli et maudit, qui doit s’appuyer sur son épée preneuse d’âmes, Stormbringer, les forces qu’elle lui apporte lorsqu’il tue ses ennemis, et sa magie, pour survivre dans un monde où il est le jouet de forces occultes, matérialisées par le Dieu du Chaos Arioch. Avec la figure d’Elric, Michael Moorcock s’éloigne donc de l’Heroic Fantasy howardienne et de la High Fantasy de Tolkien pour créer un nouvel archétype de héros tragique, à la morale et aux actions ambiguës et malmené par le destin, qui nourrira la Dark Fantasy et les auteurs qui repoussent le manichéisme. Les autres personnages rattachés à la figure du Champion Eternel, personnage archétypal dont la mission est de rétablir l’équilibre entre la Loi et le Chaos, sont également marqués par le tragique, notamment parce que ce sont des personnages déchus, puisqu’Hawkmoon et Corum, comme Elric, sont des personnages déchus, espion malgré pour lui pour le premier, dernier représentant de son peuple contraint de livrer une guerre pour le second. Plusieurs personnages du genre peuvent d’ailleurs être perçus comme des résurgences de la figure d’Elric, à l’image de Cellendhyl de Cortavar, personnage principal de L’Agent des ombres (2004-2020), aux cheveux blancs et doté de la Belle de mort, une lame qui boit l’âme des démons, ou Anomander Rake du Livre des Martyrs de Steven Erikson, âgé de plusieurs centaines de milliers d’années, aux longs cheveux blancs, et armé de Dragnipur, une épée capable d’enfermer ses ennemis dans sa propre dimension.

Michael Moorcock s’illustre ainsi dans le genre de la sword and sorcery, de même que Fritz Leiber (1910-1992), dont Le Cycle des épées (1970-1988) met en scène de manière truculente les figures anti-héroïques de Fafhrd et du Souricier gris, respectivement barbare et magicien sans scrupules, qui n’agissent que pour obtenir de quoi survivre dans leur monde. Charles Saunders (1946), auteur afro-américain, s’inspirera quant à lui d’un continent africain mythique et de la culture Massaï pour son cycle Imaro (1981-2017).

Gloriana, ou la reine inassouvie, quant à lui, porte l’influence de Mervyn Peake, ainsi que des germes de ce que sera la Fantasy of Manners, à travers sa dépiction de la vie de la reine Gloriana, cloîtrée dans son palais au milieu des intrigues de sa cour.

C’est toutefois Ellen Kushner qui popularisera et donnera son nom à la Fantasy of Manners, avec son premier roman, À la pointe de l’épée, premier volume du cycle Riverside (1987-2010), qui met en scène un monde alternatif au sein duquel la magie est peu présente. À la pointe de l’épée fonde le genre et les codes de la Fantasy of Manners, en décrivant précisément les us et le langage des différentes strates sociales de son univers et met en scène, pour la première fois en Fantasy, un personnage ouvertement bisexuel en la personne de Richard Saint Vière, un bretteur dénué de toute morale aux prises avec les machinations des aristocrates qui peuplent la ville qui jouxte les Bords d’Eaux, banlieue mal famée où il réside.

Anne McCaffrey (1926-2011), avec La Ballade de Pern (1969-aujourd’hui, oui oui), s’illustre dans le sous-genre de la Science-Fantasy. En effet, l’autrice mêle des éléments que l’on retrouve habituellement dans la science-fiction, tels que la colonisation de planètes, les vaisseaux spatiaux à la figure du dragon, rattachée au merveilleux, que l’on retrouve dans la Fantasy. Le cycle de Pern décrit ainsi la colonisation par des humains de la planète Pern, touchée environ tous les 250 ans par les attaques destructrices des Fils, qui sont des organismes spatiaux capables d’absorber la matière organique pour se multiplier, ce qui cause des ravages sur la planète. Pour les affronter, les colons de Pern ont utilisé l’ingénierie génétique pour créer de véritables dragons cracheurs de feu, à partir de lézards présents sur la planète. L’autrice rationnalise ainsi le dragon et son lien avec l’espèce humaine, et mêle donc éléments science-fictifs et merveilleux. L’influence de Pern peut se retrouver dans les récits de Fantasy qui jouent sur l’origine des créatures qu’ils mettent en scène, à l’image de La Geste du Sixième Royaume d’Adrien Tomas par exemple.

De la même manière, Marion Zimmer Bradley (1930-1999) brouille la frontière entre magie et technologie avec le cycle de La Romance de Ténébreuse (1958-2010), qui met en scène la colonisation une planète, appelée Ténébreuse, par des humains, qui y établissent une société féodale. Ils oublient peu à peu leurs origines terriennes, tout en obtenant des pouvoirs surnaturels assimilables à de la magie grâce à des cristaux présents sur Ténébreuse. La régression technologique des colons, leur modèle de société et leurs pouvoirs peut alors rattacher le cycle à la science-fantasy. L’autrice, à travers le Cycle d’Avalon (1983-2007), réécrit également les légendes arthuriennes d’un point de vue féminin et féministe, en mettant en avant la figure de Morgane par exemple.

Au cours de la deuxième moitié du siècle, à la suite de l’impulsion provoquée par l’arrivée fracassante du Seigneur des anneaux de J. R. R. Tolkien, la Fantasy devient un genre clairement identifié dans le paysage éditorial, notamment à travers la collection Adult Fantasy de l’éditeur Ballantine, qui remet en avant les auteurs emblématiques du genre de la première moitié du 20ème siècle. C’est à la même période que d’autres auteurs s’illustrent dans la Fantasy et portent le genre aux côtés des récits de Tolkien pour le moderniser. Cependant, la modernité de la Fantasy (ou plutôt, une certaine idée de sa modernité) n’arrivera qu’à la fin du siècle et poursuit encore sa construction de nos jours, et c’est ce dont je vous parlerai dans la suite de cette Histoire de la Fantasy.

14 commentaires sur “L’Histoire de la Fantasy (2/5) : Tolkien et ses contemporains

  1. Jusqu’à la fin je me suis dit : « Tiens il ne parle de de Ténébreuse » … mais si ^.^
    C’est encore une fois hyper intéressant. Perso j’ai lu bon nombre des titres cités – ou au moins un tome lorsqu’il s’agit de séries – et c’est enrichissant de lire ce genre d’articles, ça nous permet de réfléchir en tant que lecteur de fantasy de manière plus globale. Donc merci pour le travail abattu. Je serai au rdv pour la suite !!

    Aimé par 1 personne

  2. Une bonne chose que tu cites Lin Carter. Si c’est un auteur épouvantable (ses reprises de Conan sont au-delà du calamiteux, et ses Thongor ne valent guère mieux), ce fut par contre un excellent éditeur, au goût sûr, qui a fait beaucoup pour populariser la fantasy et l’imposer en librairie.

    Aimé par 1 personne

      1. Je dirais plutôt les livres (ou articles et sites internet) qui t’ont aidé à écrire cet article comme celui d’Anne Besson par exemple. Après, rien ne t’empêche aussi de mettre une bibliographie des œuvres qui selon toi serait représentative du genre.

        Aimé par 1 personne

  3. Quel défilé de beau monde dites-donc! Il y a à peu près tout le monde, là.
    Tiens! Il manque Raymond E. Feist. Une raison?
    Et Tanith Lee? Où la places-tu dans ces courants?
    Je n’imaginais pas que La Terre Mourante de Vance avait eu un tel impact sur le genre. L’impact est limité à l’Amérique, non? En France cette œuvre est peu connue il me semble (je précise que j’adore, surtout Cugel)

    Merci pour cet article détaillé en tout cas

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour, merci beaucoup pour ton commentaire et le compliment 🙂 !
      Pour Raymond E. Feist, je le situe (mais il ne s’agit que de mon humble avis) dans la même catégorie que les auteurs de High Fantasy qui se sont posés comme des continuateurs de Tolkien.
      Quant à Tanith Lee, son cycle du Dit de la Terre Plate s’ancre dans la Dark Fantasy à mon sens.
      Pour ce qui est de la Terre Mourante, l’impact s’observe surtout dans l’anglosphère, qui est l’endroit où tout se passe en Fantasy à l’époque de la publication (et c’est encore beaucoup le cas aujourd’hui).

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