Les Six Cauchemars, de Patrick Moran

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du nouveau de roman de Patrick Moran, j’ai nommé

 

Les Six Cauchemars

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Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie chaleureusement pour leur envoi !

Patrick Moran est un auteur né en 1981. Il est également spécialiste de la littérature médiévale, de l’imaginaire arthurien et de l’écriture cyclique et enseigne à l’université de Cambridge, qui a publié son essai The Canons of Fantasy, qui traite de la manière dont on a construit un canon littéraire de la Fantasy.

En tant qu’auteur de fiction, Patrick Moran a publié son premier roman, La Crécerelle, en 2018, dans le cadre des Pépites de l’Imaginaire, aux éditions Mnémos. Son nouveau roman, Les Six Cauchemars, se déroule dans le même univers que La Crécerelle mais peut être lu de manière complètement indépendante. Il est paru en Janvier 2020 aux éditions Mnémos, et dispose d’une magnifique illustration de couverture réalisée par Qistina Khalidah, à qui doit également les couvertures des récents Chevauche-Brumes et L’Ombre des arches. Je vous invite à consulter son Deviantart, qui regorge d’illustrations sublimes.

Voici la quatrième de couverture des Six Cauchemars :

« Six petits oiseaux tout beaux et tout fiers

La Crécerelle est l’assassin la plus redoutée de son temps. Mais lorsque Mémoire – son ancienne amie et membre du Conseil des cités-États – la retrouve à la croisée des pistes du désert de Yobanda dans une auberge de caravaniers, la tueuse n’est plus que l’ombre d’elle-même. Mémoire lui propose de tuer cinq mages thaumaturges qui représentent une menace pour la sécurité et la cohésion des cités-États. En acceptant, la Crécerelle va replonger dans son passé, et éveiller des fantômes dont elle aurait préféré ne pas se souvenir. Mais Mémoire joue-t-elle vraiment franc-jeu ? Car après tout, la Crécerelle est elle aussi une thaumaturge et, de fait, une menace potentielle pour les cités-États. Qui, dans ce cas, est à sa poursuite ?

Cinq petits oiseaux tout beaux et tout fiers »

Mon analyse du roman s’intéressera au personnage de la Crécerelle, mais aussi à la narration et l’univers mis en scène par Patrick Moran.

 

L’Analyse

 

La Crécerelle, personnage maudit ?

 

Les Six Cauchemars nous fait suivre la Crécerelle, personnage du roman éponyme paru en 2018. Le premier roman de Patrick Moran mettait en scène le conflit entre la Crécerelle, une magicienne errant dans les terres du Nord, au sein desquelles la sorcellerie est décriée, et l’entité démoniaque avec laquelle elle s’était liée dans une relation toxique qui causait une grande violence. Dans Les Six Cauchemars, l’anti-héroïne est chargée de tuer cinq thaumaturges qu’elle a connus durant sa formation, avec lesquels elle formait le groupe des Six Cauchemars (qui donnent donc leur nom au roman), malgré sa perte considérable de puissance magique, due aux événements finaux de son aventure précédente. Sa mission lui est confiée par Mémoire, deuxième personnage principal de La Crécerelle, dont la vie a été ruinée par la thaumaturge, qui l’a entraînée dans une spirale de mésaventures violentes et terriblement sanglantes. La mission de la Crécerelle implique ainsi une destruction systématique des magiciens, jugés trop dangereux par les dirigeants des cités-états du Nord et leurs ambitions politiques. L’engagement de la Crécerelle recèle alors une part de tragique, puisqu’elle doit éliminer ce dont elle est issue, c’est à dire la magie qu’elle pratique, mais aussi une part d’un passé auquel elle évite de se confronter.

La relation entre la Crécerelle et Mémoire s’avère extrêmement complexe et marquée par une certaine toxicité, notamment parce qu’elles essaient de se dominer mutuellement. Ainsi, la Crécerelle cherche à garder sa liberté mais est rongée par son passé et sa perte de puissance, tandis que Mémoire est devenue influente politiquement et cherche d’une certaine manière à se venger de la Crécerelle en se servant d’elle pour assouvir ses ambitions. La domination est donc passée de la Crécerelle, qui tenait Mémoire en son pouvoir dans le roman précédent, à Mémoire, qui contrôle désormais la thaumaturge. À travers la relation entre la Crécerelle et Mémoire, mais aussi dans la volonté du Conseil des Cités-Etats d’éliminer les mages, on peut observer que l’auteur oppose le pouvoir politique et le pouvoir magique, qui apparaissent comme deux manières d’agir sur le monde aux yeux des personnages, ce qu’on observe dans le rejet de la figure du mage isolé, puisque le personnage Xanthorop, qui correspond à l’archétype du mage concentré sur le recherche pure de pouvoir magique, est éliminé très rapidement, tandis que les sorciers qui s’intéressent à la politique sont bien plus développés par l’auteur. Les pôles de la magie et de la politique ne sont pas complètement imperméables l’un à l’autre, et sans rentrer dans les détails, on constate que certains personnages, tels Philoctimon et Altavair, anciens camarades de la Crécerelle, cherchent à s’impliquer dans la politique du Conseil.

La narration du roman alterne des chapitres au présent, au cours desquels la thaumaturge se mesure aux autres Cauchemars, et des éléments du passé de la Crécerelle et des Six Cauchemars avec les « reliquats ». Patrick Moran livre également des informations sur les cibles de la Crécerelle grâce à des rapports du Conseil dont fait partie Mémoire. À travers ces rapports et les reliquats, on observe que chaque membre du groupe entretient un rapport différent à la magie. Xanthorop est ainsi un mage érudit cherchant à vivre dans une tour d’ivoire et correspond au topos du mage qui vit isolé du reste du monde pour se concentrer sur ses recherches, Philoctimon est un mage noble, arrogant et ambitieux, dont la magie lui sert à assouvir ses désirs de domination politique, Altavair incarne une figure de mage venu des classes laborieuses et se sert la sorcellerie pour prendre sa revanche sur le monde, ce qui témoigne également de son ambition politique. Le Dévoreur, quant à lui, apparaît complètement rongé par son pouvoir et son envie de destruction pure, qui a considérablement modifié son corps, tandis qu’Euphémie se sert de sa magie pour manipuler les masses et construire une religion, à l’échelle de plusieurs siècles. Les thaumaturges dépeints par Patrick Moran sont donc singularisés par leur rapport à la magie, qui leur permet d’interagir avec le monde dans lequel ils évoluent, de manière plus ou moins violente ou politique.

Vous l’aurez compris, les cinq cibles de la Crécerelle sont liées à son passé, puisqu’elles ont été formées avec elle, au sein du groupe des Six Cauchemars. L’intrigue, qui traite de la manière dont le personnage parvient à éliminer (ou non) ses adversaires, peut s’avérer plutôt classique (pas de jugement de valeur ici, le classicisme n’est pas un défaut), mais elle permet d’explorer en profondeur le passé et le personnage de la Crécerelle, en traitant de ses dilemmes personnels et de sa psychologie, profondément marqués par son rapport à la violence et à la privation de liberté. Elle apparaît alors comme un personnage aliéné, à la fois parce qu’elle est forcée de servir, mais aussi parce que son rapport au réel n’est jamais véritablement apaisé, puisqu’il repose sur la violence et le meurtre, au point qu’elle n’a pas de véritables alliés ou amis, d’une part parce qu’elle est bernée par des individus qui la manipulent, mais ensuite parce qu’elle s’isole, par son attitude solitaire et sa réputation de tueuse.

La Crécerelle apparaît ainsi comme un personnage diminué, affaibli, puisqu’elle cherche à oublier son passé marqué par la violence, malgré le fait qu’elle soit libérée du démon avec lequel elle avait pactisé, en rejetant la vie sociale, et en consommant énormément d’alcool au point de quasiment développer une addiction. Cet affaiblissement du personnage s’observe également dans le fait qu’elle puisse faire preuve de clémence, mais aussi et surtout de faiblesse, puisqu’elle est constamment malmenée par ses adversaires et le destin, à la fois physiquement et moralement, comme en témoignent les scènes au cours desquelles elle est blessée lors d’affrontements avec les autres membres des Six Cauchemars.

A travers cet affaiblissement, Patrick Moran dépeint la Crécerelle comme un personnage maudit, tragique, impliquée malgré elle dans des jeux politiques qui la dépassent après avoir été manipulée par une entité démoniaque. Patrick Moran, après avoir traité d’une relation toxique entre une entité surnaturelle et sa victime, met en scène un personnage manipulé à échelle humaine. La Crécerelle devient alors un instrument politique dont les dirigeants disposent de manière froide et détachée (ou non), ce qui la condamne encore à perdre sa liberté, qu’elle a pourtant peiné à reconquérir. Cette perte de liberté, qui l’amène à n’être qu’une sorte de jouet du destin, l’inscrit dans une tradition de la Fantasy qui met en scène des personnages maudits et manipulés, au même titre que Skafloc et Valgard de L’Epée Brisée de Poul Anderson, d’Elric de Michael Moorcock, ou plus récemment de Cellendhyll de Cortavar de Michel Robert, ou encore Agone des Crépusculaires de Mathieu Gaborit. Là où La Crécerelle déshumanisait son personnage éponyme par les crimes sanglants qu’elle commettait sur le chemin de sa liberté, Les Six Cauchemars questionne son humanité en la confrontant à son passé, mais aussi à une réalité parsemée de conflits d’intérêts.

L’auteur développe également son univers à travers le voyage de la Crécerelle et l’exploration de son passé, qui nous font découvrir de nouvelles zones géographiques des terres du Nord. Il décrit ainsi au lecteur la ville de Tal Emmerak, qui est en réalité tellement gigantesque qu’elle fonctionne comme une mégalopole qui forme une région divisée en plusieurs aires urbaines, qui voient les esprits des défunts apparaître toutes les nuits pour hanter les rues. Le roman met également en scène Dezenzilion, une cité entièrement verticale qui fonctionne grâce à une forme de magie dont ses habitants n’ont pas conscience, et qui s’avère proche de l’informatique, avec des routines et des programmes de maintenance incarnés dans des individus surnaturels. On remarque à ce titre que les parallèles entre magie et informatique sont de plus en plus fréquents, à travers Le Cycle d’Alamänder d’Alexis Flamand, dans lequel l’auteur dépeint une « programmagie », ou Foundryside de Robert Jackson Bennett, qui met en scène une magie capable de modifier le comportement d’un objet vis-à-vis des lois physiques.  Il évoque également les airains, des animaux marins dont la carapace sert à fabriquer des armes. On peut également noter que Patrick Moran aborde les questions d’amour de manière intéressante, puisqu’il discute de la pertinence de la vision traditionnelle du mariage à travers la coutume des « assemblages maritaux », regroupant plus de deux concubins, à l’œuvre dans le Nord.

Je terminerai cette chronique par l’évocation du système de magie construit par Patrick Moran, qui s’avère violent, pour ses utilisateurs, qui doivent perdre du sang pour lancer des sorts, mais également pour les victimes des sortilèges, qui restent rarement un seul morceau. Cette violence de la magie sert des scènes d’action sanglantes et bien décrites !

On observe aussi que l’auteur distingue la magie brute, c’est-à-dire la puissance magique de ses personnages, de leurs connaissances magiques, avec les sorts qu’ils connaissent et qu’ils sont capables d’utiliser. La Crécerelle apparaît alors plus forte que certains de ses anciens condisciples, mais moins érudite, parce que les cinq autres membres des Six Cauchemars maîtrisent des formes de magie dont elle ne dispose pas, la téléportation et le clonage (oui oui) notamment. La thaumaturge doit alors redoubler d’efforts et d’astuce pour vaincre ses anciens condisciples, malgré son affaiblissement.

 

Le mot de la fin

 

Pour son deuxième roman, Patrick Moran reprend l’univers et le personnage éponyme de La Crécerelle pour le confronter à son passé mais également à son humanité.

La thaumaturge, qui est parvenue à se libérer de l’emprise d’une créature démoniaque, se voit en effet confier une mission qui la conduit à se confronter à cinq autres mages, ses anciens condisciples en sorcellerie, dont le Conseil des Cités-Etats souhaite se débarrasser afin de poursuivre ses ambitions politiques en étant débarrassé d’éléments surnaturels considérés comme dangereux.

A travers les affrontements entre la Crécerelle et ses ennemis, mais également les implications politiques de sa mission, l’auteur met en évidence la privation de liberté de son personnage principal, manipulé par des forces qu’elle ne maîtrise pas. Patrick Moran montre alors la manière dont la Crécerelle se voit aliénée par des intérêts humains et des relations toxiques, en développant sa psychologie troublée et son sombre passé.

Si La Crécerelle vous avait plu, je ne peux que vous recommander Les Six Cauchemars ! A l’inverse, si le roman vous a plu, je vous conseille vivement de lire le premier roman de Patrick Moran !

Je vous signale également une interview de l’auteur.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Fantasy à la carte, Eleyna, Célindanaé, Ombrebones

6 commentaires sur “Les Six Cauchemars, de Patrick Moran

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