Interview de Patrick Moran

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Patrick Moran, auteur de La Crécerelle et des Six Cauchemars, parus aux éditions Mnémos.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Patrick Moran d’avoir répondu à mes questions de manière extrêmement détaillée, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Patrick Moran

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Patrick Moran : Bonjour, lecteurs qui ne me connaissez pas ! Je m’appelle Patrick Moran et j’écris de la fantasy (et un peu de SF par-ci, par-là). Mon premier roman, La Crécerelle, est sorti aux éditions Mnémos en 2018, et mon second, Les Six Cauchemars, est sorti il y a quelques semaines, toujours chez Mnémos. Maintenant que j’ai deux romans publiés, j’ai l’impression de pouvoir vraiment me dire « écrivain ».

On m’a déjà demandé si mon de famille était un pseudonyme, parce que c’est une anagramme de « roman », mais non. C’est mon vrai nom. C’est irlandais. J’ai grandi surtout en France, mais la moitié paternelle de ma famille est britannique (au sens large), et dans mon enfance et mon adolescence nous avons passé quelques années à Londres (où je suis né), en Californie et à Hong-Kong. Depuis 2012 j’ai un pied au Canada, qui s’est transformé en deux pieds à l’été 2018 : j’habite désormais à plein temps à Vancouver, sur la côte ouest du pays. Quand je n’écris pas, je suis universitaire, spécialiste de littérature médiévale.

 

Marc : As-tu toujours voulu devenir romancier ? Qu’est-ce qui t’a conduit à l’écriture ?

Patrick Moran : J’ai toujours voulu raconter des histoires, même si le format a pu varier dans mon enfance : petit, je faisais énormément de bande dessinée (sans grande élégance mais avec beaucoup d’énergie). À l’adolescence j’ai décidé que je voulais être romancier, mais pendant de nombreuses années j’ai rencontré tous les écueils classiques de l’aspirant écrivain : je ne terminais pas mes projets, je n’osais pas les montrer à mes proches, puis quand je les terminais je les trouvais tout de suite mauvais et je ne les envoyais à aucun éditeur, et ainsi de suite. Au milieu de la décennie 2010, une succession d’événements douloureux dans ma vie m’a incité, par contrecoup, à abandonner mes tergiversations et à m’atteler à des projets ciblés que je mènerais jusqu’au bout et que je m’appliquerais à faire publier. C’est ce qui a conduit à l’écriture de La Crécerelle.

Ce qui m’a mené à l’écriture, c’est l’amour de la lecture. J’ai toujours aimé la fiction sous toutes ses formes, la littérature au premier chef. La force d’évocation du langage me passionne. C’est pour cela que je l’étudie aussi ! Plus globalement, si je n’ai pas ma dose de fiction quotidienne, quelle que soit la forme (romans, jeux de rôles, jeux vidéo, séries, films…), je me sens très misérable. En écrivant, je contribue à cette tapisserie d’histoires que nous tissons depuis tant de siècles, et à laquelle je dois tant.

 

Marc : Ton premier roman, La Crécerelle, est paru il y a deux ans. Comment s’est déroulée sa rédaction ? As-tu des anecdotes sur l’écriture de tes romans ? Avais-tu déjà Les Six Cauchemars en tête en écrivant La Crécerelle ? Est-ce que l’écriture de l’un des deux romans t’a parue plus simple ?

Patrick Moran : La Crécerelle me tournait dans la tête depuis un certain temps : c’est un personnage auquel j’avais déjà consacré quelques nouvelles (inédites, mais en partie dépecées et reprises dans mes deux romans). Le personnage existait donc déjà, ainsi que le système de magie, le lien avec l’entité de l’outre-monde, et l’univers des cités-États. Pour écrire La Crécerelle, il m’a suffi de me demander : comment est-ce que je peux construire un roman autour de ce personnage ? Il fallait que la Crécerelle veuille se débarrasser de l’entité de l’outre-monde, qui était la source de toutes les tensions du personnage – l’aspiration à la solitude contrecarrée par l’obligation de violence. Le personnage de Mémoire a surgi de manière naturelle, comme un moyen de forcer à confronter la Crécerelle aux conséquences de ses actes. Il ne faut pas juste que la Crécerelle veuille se débarrasser de l’entité : il faut que ses tentatives de s’en défaire aient des conséquences catastrophiques. J’aime mettre mes personnages en difficulté.

Je trouve que j’écris mieux quand je peux écrire vite, abondamment et (dans une certaine mesure) au fil de la plume. Dans le cas de La Crécerelle, j’avais une idée d’où je voulais me rendre, mais j’ai laissé le récit et les personnages me porter dans des directions parfois inattendues. Pour les Six Cauchemars, en revanche, la structure d’ensemble s’imposait davantage au fil de l’écriture, aidée en cela par sa grande simplicité, sous la forme d’une mission : la Crécerelle doit tuer cinq mages. Cette différence de composition entre les deux romans explique leurs divergences formelles : un récit plus foisonnant, par crises et réorientations successives, dans La Crécerelle, face à une ligne narrative plus linéaire, mais aussi plus limpide, dans Les Six Cauchemars.

Je ne dirais pas pour autant que cela a rendu l’écriture du second roman plus facile que celle du premier – j’ai passé à peu près le même temps sur les deux livres – mais le processus était assez différent. En écrivant La Crécerelle, je me surprenais souvent moi-même, tandis que je voyais davantage les choses venir en composant Les Six Cauchemars. Les deux approches ont leurs avantages et leurs défauts.

Est-ce que j’avais en tête Les Six Cauchemars en écrivant La Crécerelle ? Absolument pas. Je savais que je voulais en faire un personnage récurrent, mais je n’avais pas prévu d’arc narratif global : je voulais que chacune de ses aventures fonctionne indépendamment. Du coup, quand je me suis mis à écrire Les Six Cauchemars, j’ai commencé par me poser une série de questions : où est la Crécerelle maintenant ? Combien de temps s’est-il écoulé ? Dans quel état peut-elle bien être ? Est-elle heureuse (probablement pas) ? Qu’est-ce qui la mettrait à nouveau en difficulté, mais autrement ? Quelle sorte d’histoire serait la plus différente possible du premier roman ? Ce sera la même chose avec sa prochaine aventure ; d’ailleurs, je suis en train de me poser ces questions ces jours-ci. La fin des Six Cauchemars peut donner l’impression que j’ai déjà une idée de ce que pourrait contenir un troisième roman, mais ce n’est pas du tout le cas : j’aime jeter des pistes à l’aveugle, sans savoir où elles vont mener. Il faut bien que je continue à être surpris par cette chère Crécerelle !

 

Marc : Que penses-tu des couvertures de tes romans, qui sont réalisées par Qistina Khalidah ?

Patrick Moran : Elles sont extraordinaires ! Qistina est une artiste exceptionnelle, et elle mérite d’être plus connue. C’est formidable que Mnémos lui donne une telle visibilité. Son style est un mélange d’icône byzantine et d’Art nouveau viennois, ce qui correspond très bien à l’univers de mes romans. Je suis particulièrement impressionné par la couverture des Six Cauchemars, qui illustre exactement le mouvement du texte – la Crécerelle, qui aspire à la liberté, mais qui est tirée vers le bas et vers l’arrière par un passé qui ne passe pas. La dague dans sa main révèle que cette histoire ne se résoudra que par la violence.

J’essaie de composer des romans de fantasy atypiques, qui jouent avec les codes et qui suscitent un sentiment d’étrangeté chez le lecteur : c’est exactement ce que Qistina est parvenue à faire dans ses deux couvertures. Après, mon rôle, c’est de parvenir à écrire des textes qui aient autant d’impact et de force que ses images : sacrée exigence ! Ce qui m’empêche de dormir la nuit, ce n’est pas l’angoisse de la page blanche, mais l’angoisse des couvertures de Qistina Khalidah…

 

Marc : Les Six Cauchemars et La Crécerelle peuvent être rapprochés du genre de la sword and sorcery. Revendiques-tu cette parenté ? Quel est ton rapport avec la sword and sorcery ?

Patrick Moran : Les lecteurs de mon blog (https://la-crecerelle.blogspot.com) savent que je ne peux pas m’empêcher de parler de sword & sorcery… Mon amour de la S&S s’explique par ma relation compliquée avec Tolkien. J’ai découvert la fantasy avec Le Hobbit et Le Seigneur des Anneaux, et je reste à ce jour un grand admirateur de Tolkien et de son œuvre. Ce que j’aime moins, c’est la « tolkiénisation » de la fantasy, qui était très forte quand j’étais adolescent dans les années 90 : c’était l’époque où tous les best-sellers de fantasy étaient des cycles de quarante tomes où de jeunes garçons de ferme naïfs rencontraient un vieux sorcier malicieux, découvraient qu’ils étaient l’Élu, puis se lançaient avec quelques compagnons dans une aventure épique contre le Seigneur du Mal.

Ce modèle-là a reflué depuis, mais il continue de peser très lourd dans l’histoire du genre. Du coup, j’ai été enchanté lorsque j’ai découvert des auteurs comme Robert E. Howard, Michael Moorcock, Roger Zelazny, C. L. Moore, qui essayaient de faire de la fantasy courte, brutale, moralement ambiguë – de la fantasy qui pique. Je n’ai rien contre les sagas en plusieurs volumes, les univers encyclopédiques, les panthéons de dieux, le style archaïsant, la lutte du Bien contre le Mal, mais avec la Crécerelle, j’avais envie de me positionner délibérément dans la lignée de cette S&S qui existe depuis au moins les années 1920 et qui se plaît à exister à la marge de la fantasy plus classique, en racontant de petites histoires sales et percutantes.

 

Marc : Ce lien avec la sword and sorcery peut s’observer dans le caractère tragique des mésaventures et de la condition de la Crécerelle, qui rejoignent donc un certain Elric, d’une certaine façon. Pourquoi avoir fait de la Crécerelle une anti-héroïne maudite et non-maîtresse de son destin ?

Patrick Moran : Si on regarde l’histoire de la S&S, on constate que ses héros deviennent progressivement plus sombres : Conan a un code moral plutôt solide ; Fafhrd et le Souricier Gris sont des filous, mais des filous sympathiques ; Elric est un sorcier décadent mais qui a soif d’idéal ; Kane, en revanche, est juste un manipulateur assoiffé de pouvoir. En créant la Crécerelle, j’ai voulu tester les limites du genre : jusqu’où est-ce que je peux assombrir le personnage ? Évidemment, ce n’était pas intéressant d’en faire juste une « méchante » : du coup j’en ai fait une anti-héroïne horriblement froide, qui est forcée à tuer mais qui a aussi accepté son rôle de tueuse, et qui ne se soucie plus que d’elle-même.

La S&S adore le fantasme du surhomme. Avec Conan, c’est très manifeste, mais Elric le perpétue aussi : Elric, c’est le fantasme du romantique incompris, du poète solitaire qui est tellement supérieur au reste de l’humanité. Avec la Crécerelle, je veux court-circuiter ce fantasme : dans ses aventures, la volonté de puissance ne mène qu’à la mort, la destruction, l’horreur. Plus elle veut se libérer par la force, plus elle est prisonnière de cette force. La puissance s’exerce toujours aux dépens d’autrui. Le surhomme est inévitablement un oppresseur et un monstre. La Crécerelle s’en rend compte petit à petit.

 

Marc : Dans La Crécerelle, c’était le personnage éponyme qui avait l’ascendant sur Mémoire, tandis que Les Six Cauchemars montre la thaumaturge en position de faiblesse. Pourquoi avoir choisi d’inverser le rapport de domination entre ces deux personnages ?

Patrick Moran : J’aime l’idée d’un personnage sériel, aux aventures multiples, mais je n’aime pas la répétition : dans chacune de ses aventures, la Crécerelle doit se trouver dans une situation différente, avec des circonstances neuves. Ça, c’est la première raison.

La seconde, c’est que Mémoire est un personnage pour lequel j’ai de la compassion. Dans La Crécerelle, elle souffre injustement (alors que la Crécerelle mérite généralement ce qui lui arrive…), mais elle parvient à résister, et à faire face à son trauma. C’est un personnage admirable. Lui donner un peu de pouvoir dans Les Six Cauchemars, c’est un moyen de me faire pardonner, après l’avoir passée à la lessiveuse dans le roman précédent. Mais comme je suis un auteur pervers, et comme le pouvoir est intrinsèquement néfaste dans l’univers de la Perle, ce gain va de pair avec une attitude plus ambiguë et une perte de naïveté.

C’est aussi une façon de compliquer à nouveau les choses entre les deux personnages. La Crécerelle et Mémoire sont toxiques l’une pour l’autre, même si elles gravitent sans cesse l’une vers l’autre. Je ne veux pas que les choses se simplifient entre elles : il y a trop de passif, trop de souffrance. La Crécerelle se retrouve en position de faiblesse cette fois-ci, mais elle n’a, dans un sens, que ce qu’elle mérite. Qui sait quelle forme prendra leur relation dans le prochain roman ?

 

Marc : La Crécerelle dispose d’une véritable dimension cosmiciste, qui met son personnage principal et son monde face à leur propre vacuité, en les confrontant aux puissances d’un outre-monde qui les convoitent. Pourquoi avoir conféré cette dimension cosmiciste à ton récit ?

Patrick Moran : Je suis passionné de métaphysique, de cosmologie et de Lovecraft. L’univers de la Perle, entouré des forces hostiles de l’outre-monde, est le résultat de ces influences diverses. Lovecraft joue aussi un rôle important chez les auteurs de S&S qui m’ont influencé : des héros comme Conan ou Jirel de Joiry évoluent dans des univers largement incompréhensibles, dominés par des forces colossales. Beaucoup des monstres que Conan rencontre sortent tout droit de Lovecraft, et inversement, on pourrait considérer certaines des nouvelles de Lovecraft, notamment son cycle onirique, comme relevant de la S&S. Du coup, introduire de l’horreur cosmique dans La Crécerelle était le moyen, encore une fois, de m’éloigner du canon de la high fantasy.

Et puis ce qui est amusant avec la fantasy, ce qu’elle a de libérateur par rapport à la science-fiction par exemple, c’est qu’on peut construire des univers sur des bases complètement invraisemblables. Souvent, en fantasy, on se retrouve à reproduire des schémas cosmogoniques tirés des mythologies occidentales, avec leurs panthéons de dieux, leurs âges d’or et de fer, leurs créatures féériques et leurs monstres… Avec La Crécerelle, j’avais envie de réintroduire du bizarre. C’est vraiment un roman où je me suis efforcé de dérouter le lecteur le plus possible, en ôtant les repères auquel on pouvait s’attendre. La dimension cosmique paradoxale, avec ce monde tout petit et fragile au sein d’un océan nihiliste, me semblait un bon cadre pour des aventures périlleuses et brutales.

 

Marc : A l’inverse, Les Six Cauchemars traite de l’humanité de la Crécerelle et de son aliénation, non plus par une puissance cosmique, mais par d’autres personnes, qui la privent de sa liberté pour qu’elle accomplisse sa mission. Pourquoi avoir choisi de confronter ton personnage à son passé, ainsi qu’à son manque de liberté et d’humanité ?

Patrick Moran : Comme je disais plus haut, j’aime réexplorer la Crécerelle, mais il faut que ce soit à chaque fois sur de nouvelles bases. Dans La Crécerelle la focale était très large, du moins en termes d’enjeux, alors dans Les Six Cauchemars, j’ai voulu la resserrer au maximum. On dit toujours que dans une suite, il faut élargir l’univers : comme j’ai l’esprit de contradiction, j’ai préféré faire l’inverse. Pour lire Les Six Cauchemars, on n’a pas besoin de connaître tout le contexte métaphysique du premier roman : on doit juste savoir que la Crécerelle est une femme qui a beaucoup vécu, un peu trop à son goût, et qui aimerait bien s’oublier au fond d’un verre.

Le socle du personnage reste le même : la Crécerelle, c’est quelqu’un qui a soif de liberté. Elle ne supporte pas d’être entravée. Mais les circonstances de sa vie lui ont fait croire que cette liberté s’acquérait par la force – qu’il fallait être puissante pour être intouchable, et qu’il fallait se couper du monde pour que le monde la laisse tranquille. Dans les deux romans, elle est confrontée à répétition à tous les liens qui la rattachent au reste du monde, ainsi qu’aux souffrances qui sont causées par ses actes. Mais dans La Crécerelle, elle n’a pas de temps pour l’introspection : la douleur de Mémoire et la menace cosmique l’en empêchent. Dans Les Six Cauchemars, elle n’a plus ces exutoires ; elle n’a même plus l’entité de l’outre-monde. Elle est confrontée à elle-même, ce qui n’est jamais très agréable. Et Mémoire, qui jouait un peu le rôle de Jiminy Cricket dans le premier roman, a désormais une attitude plus ambiguë : la Crécerelle se retrouve donc bien seule.

 

Marc : Sans rentrer dans les détails, Les Six Cauchemars montrent la manière dont magie et politique peuvent s’opposer, mais aussi se rejoindre dans les ambitions de certains individus. Pourquoi avoir choisi de lier ces deux domaines ? Est-ce que pour toi, les personnages de mages véhiculent des idées politiques ?

Patrick Moran : La magie est tellement puissante dans l’univers de la Perle qu’elle ne peut pas ne pas avoir de conséquences politiques. Les thaumaturges – surtout les Six Cauchemars – sont des armes de destruction massive. Deux solutions, donc : les contrôler ou les éradiquer. Le Nord, qui est la région où se déroulent les deux romans, a si bien tourné le dos à la magie que la plupart de ses citoyens refusent de croire en son existence. Que faire, dans ce contexte, d’une bande de thaumaturges sans scrupules qui rôdent en liberté et sèment la destruction sur leur passage ?

Du point de vue des mages eux-mêmes, on revient toujours à la question de la puissance et de ses effets pervers. La Crécerelle n’a jamais voulu le pouvoir que pour garantir sa propre liberté, mais il va de soi que bien des thaumaturges vont rechercher la magie à des fins de domination. Et peut-être confondent-ils eux aussi volonté de liberté et volonté de puissance ! Ensuite, sans vouloir entrer dans les détails, chacun des individus que la Crécerelle pourchasse incarne un certain rapport à cette puissance, une certaine façon de vouloir dominer autrui. Tous n’ont pas d’aspirations politiques, mais assez vite la politique entre en jeu, dès qu’il devient question de domination à grande échelle.

 

Marc : Sans rentrer dans les détails, La Crécerelle dépeint des manières d’explorer des réalités parallèles et Les Six Cauchemars montre une forme de magie qu’on peut rapprocher de procédés informatiques. Pourquoi avoir choisi d’explorer par la Fantasy des schémas que l’on observe habituellement en science-fiction ? Que penses-tu des évolutions récentes de la Fantasy ?

Patrick Moran : Je suis un auteur de science-fiction qui ne se l’avoue pas. La Crécerelle et Les Six Cauchemars sont des romans cyberpunk : il y a des mondes virtuels, des membres artificiels, des individus qui mettent leurs cerveaux en réseau, des mégalopoles, de la pollution (magique, certes !), de la télésurveillance, une ambiance de roman noir… C’est quelque chose qui m’amuse, et qui me permet de réfléchir différemment à la magie dans mes romans, en évitant de tomber dans des choses trop attendues. Mais ce n’est pas de la « vraie » science, ce sont simplement des analogies. L’univers de la Perle est absurde d’un point de vue scientifique, cela n’a rien à voir avec de vrais univers de science fantasy où toute magie a une explication « rationnelle » cachée, comme chez Anne McCaffrey ou Mark Lawrence.

Ce qui est intéressant, c’est que certains lecteurs en tirent des conclusions auxquelles je ne m’attendais pas : on m’a dit, par exemple, que La Crécerelle semblait se dérouler dans un univers post-apocalyptique. Pourquoi pas ? En réalité, j’ai développé une chronologie assez précise du monde de la Perle et de ses différentes époques, et celle de la Crécerelle n’est pas post-apocalyptique dans ma tête, mais je laisse les lecteurs libres de supposer ce qu’ils souhaitent (jusqu’à ce que des romans à venir contredisent leurs hypothèses…).

Les systèmes de magie détaillés et rationnalisés sont à la mode en fantasy depuis quelques années : Brandon Sanderson réfléchit beaucoup à la question ; personnellement, j’ai sans doute été influencé par Patrick Rothfuss ainsi que par James Enge, deux auteurs qui s’intéressent aux processus magiques et aux lois qui les sous-tendent. Le système de magie de mes romans, pourtant, reste assez lâche : il a des fondements théoriques poussés, mais il permet de faire à peu près n’importe quoi. La seule chose importante à mes yeux, c’est qu’il y ait un prix à payer.

 

Marc : Aura-t-on l’occasion de revoir le personnage de la Crécerelle dans tes prochains récits ? Pourquoi avoir choisi de ne pas écrire un cycle des aventures de ce personnage, mais des récits pouvant être lus indépendamment les uns des autres ?

Patrick Moran : Oui ! Tant que j’arrive à la mettre dans des situations nouvelles et à inventer des histoires qui ne ressemblent pas aux précédentes, j’aurai envie de raconter les aventures de la Crécerelle.

Comme tout lecteur de fantasy, j’ai lu mon lot de cycles en trois, quatre, voire dix tomes, mais je n’aime pas que ce format soit devenu une sorte de norme du genre. C’est un modèle qui condamne souvent à des retours sur investissement décroissants. Les autres genres populaires – SF, policier, horreur, espionnage, romance… – sont plus variés en termes de format, et j’ai eu envie de regarder du côté des héros sériels comme James Bond ou Sherlock Holmes. Là encore, je me sens plus proche de la sword & sorcery que de la « high fantasy » traditionnelle.

 

Marc : La magie de tes romans a un aspect souvent violent, autant pour ses utilisateurs, qui perdent du sang pour lancer des sorts, que pour leurs victimes. Pourquoi avoir donné ce côté sanglant à ta magie ?

Patrick Moran : Comme je le disais plus haut, c’est important qu’il y ait un prix à payer pour la magie, à moins que l’on limite la magie à des personnages ultra-rares et pas tout à fait humains (comme Gandalf) ou qu’on lui ôte tout impact. La magie est une composante presque incontournable de la fantasy, mais elle risque toujours de déséquilibrer, voire de ruiner le récit, si on n’y prend garde. Au Moyen Âge, par exemple, les auteurs de romans arthuriens avaient toujours des difficultés énormes avec le personnage de Merlin, qui était immortel et omniscient et qui savait donc toujours exactement comment se tirer de toutes les situations. Impossible de raconter des histoires intéressantes quand un tel personnage existe. Du coup, les auteurs ont fini par trouver des stratégies pour le mettre hors-jeu, généralement à l’aide du personnage de la Dame du Lac, qui le séduisait et l’enfermait dans une prison éternelle, ce qui permettait aux aventures des chevaliers de la Table Ronde de redevenir intéressantes. J’aime bien l’idée d’une magie très puissante, spectaculaire, mais du coup, il faut qu’elle coûte très cher également. Dans mes romans, surtout dans La Crécerelle, je pousse ce principe jusqu’à son point extrême : la magie est si terrible qu’elle pourrait briser l’univers – en plus de briser le corps de ses invocateurs.

Ensuite, pour le côté gore et sanguinolent, on peut mettre ça sur le compte de mon amour pour le grimdark… J’ai beaucoup joué au jeu de rôles Warhammer quand j’étais ado, on ne se refait pas. « Un univers féroce d’aventures périlleuses » : le slogan du jeu m’est resté en tête, clairement.

 

Marc : Parallèlement à ta carrière d’écrivain de fiction, tu es également universitaire. Ton dernier ouvrage, The Canons of Fantasy, traite de la manière dont on a constitué le canon littéraire du genre de la Fantasy. Pourquoi t’être intéressé à ce sujet ? Quel est ton rapport aux textes considérés comme canoniques dans la Fantasy ?

Patrick Moran : Ce livre est né d’un concours de circonstances. Une des directrices de la collection qui a accueilli l’ouvrage chez Cambridge University Press est une amie de longue date ; elle connaissait mes travaux en tant que médiéviste et savait par ailleurs que j’écrivais de la fantasy et que je m’intéressais à la question du canon (et que j’étais anglophone). Elle s’est donc dit : « Et si je demandais à Patrick de proposer un titre dans notre nouvelle série ? » Cela a fini par représenter pas mal de travail pour moi, parce que j’ai dû croiser plusieurs domaines de spécialité, désapprendre ce que j’avais appris (en tant que médiéviste), et jeter sur la fantasy un regard non plus de fan, mais de spécialiste.

Les gens qui connaissent mon blog savent déjà que l’histoire du genre me passionne, et que j’aime débusquer ses auteurs connus et méconnus. Le canon, c’est une question sans fin : qu’est-ce que ça veut dire quand on affirme qu’il y a des œuvres, des auteurs, qu’il faut avoir lus ? En plus, chez les fans d’imaginaire, on assiste parfois à un mouvement contradictoire : la contestation du canon « classique » et de la littérature dite « sérieuse » ou « blanche » (expression qui me chiffonne), le refus même de lire ces auteurs-là, mais inversement, une canonisation des auteurs d’imaginaire, avec une vénération pour certains noms et certains titres qui rivalise avec la façon dont la culture générale canonise un Racine ou un Flaubert.

Ma formation a été en littérature générale, et j’ai un amour profond pour les classiques, la « grande » littérature ; il y a plein d’auteurs de littérature « blanche » que j’aime énormément ; mais je reconnais aussi que le canon pris au sens prescriptif et culpabilisant, c’est mortifère. Au sein de l’imaginaire aussi, la sanctification de certains livres peut être étouffante. Pourtant, lorsqu’une œuvre ou un auteur devient un classique et survit au passage des siècles, cela m’intrigue : pourquoi est-ce que certains textes continuent de nous parler et de nous sembler pertinents ? Est-ce que c’est juste parce que l’institution me dit que ces textes sont meilleurs que d’autres ? Ou est-ce que c’est parce qu’ils ont vraiment un je-ne-sais-quoi qui leur confère un impact inhabituel ? Je crois en la valeur du canon, mais d’un canon mouvant, changeant, qui enrichit et ouvre l’esprit plutôt que de prescrire et proscrire.

Dans le fond, la question du canon, c’est celle qui fédère mes trois casquettes : lecteur, auteur et universitaire. C’est pour cela qu’elle m’intéresse autant. Mais du coup, mon rapport aux classiques de la fantasy, pour répondre à ta dernière question, varie aussi en fonction de quelle casquette domine. En tant que lecteur, j’explore librement ce qui me plaît, connu ou moins connu ; j’obéis uniquement à mes lubies du moment. En tant qu’écrivain, je suis plus difficile, je cherche des marraines ou des parrains chez les grands auteurs mais j’en refuse d’autres, même si j’aime lire ce qu’ils écrivent (Tolkien, par exemple, comme je l’ai expliqué plus haut). En tant qu’universitaire, enfin, j’essaie d’être moins dans le jugement, plus dans l’observation, dans la description du rôle historique de telle ou telle œuvre.

 

Marc : Peux-tu nous en dire plus sur tes projets en cours ?

Patrick Moran : J’ai terminé il y a peu un nouveau roman ; il est encore entre les mains de mes bêtas-lecteurs. Je meurs d’envie d’en parler parce que je me suis beaucoup amusé à l’écrire, mais je n’ose pas pour le moment, sinon pour dire que j’ai fait quelque chose de très différent de La Crécerelle et des Six Cauchemars.

Ces temps-ci je travaille aussi sur quelques nouvelles : j’ai des envies de science-fiction (assez évidentes à ce stade de notre entretien) et je les réalise pour l’instant à cette échelle, avant que cela se concrétise en quelque chose de plus gros. La crise climatique et ses conséquences sociales et géopolitiques m’intéressent tout particulièrement.

Enfin, je suis très occupé par un projet de recherche sur les genres littéraires au Moyen Âge, qui se concrétisera en livre à moyen terme. Ça va me demander pas mal d’efforts, mais au moins j’ai le droit d’y travailler pendant les heures ouvrables !

 

Marc : Aurais-tu des conseils pour les jeunes auteurs ?

Patrick Moran : Les conseils d’écriture, mieux vaut s’en méfier. De tous ceux qu’il m’ait été donné de lire au fil des années, deux seuls me paraissent incontestables : terminer ses projets, et persévérer face à l’échec. Le reste, c’est une question d’opinion.

 

Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Patrick Moran : Avec les restrictions actuelles et sans doute futures sur les voyages internationaux, je préfère ne rien promettre pour l’instant… Mais la prochaine date qui est certaine, c’est le Salon du Livre francophone de Vancouver, le 4 avril : au programme, dédicaces et speedbooking avec des groupes de lecteurs ; Les Six Cauchemars sera à l’honneur, puisque le Salon organisera un événement pour son lancement nord-américain.

Merci beaucoup pour ces questions ! C’était un vrai plaisir d’y répondre.

2 commentaires sur “Interview de Patrick Moran

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