Interview de Jean-Michel Ré

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Jean-Michel Ré, auteur de la trilogie de La Fleur de Dieu, publiée aux éditions Albin Michel Imaginaire ! Vous pouvez également consulter une autre interview de l’auteur chez Anudar.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les autres interviews en suivant ce tag, mais aussi dans la catégorie « Interview » dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Jean-Michel Ré pour ses réponses extrêmement détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Jean-Michel Ré

 

Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Jean-Michel Ré : J’ai 46 ans. J’ai fait des études dans le domaine de l’agriculture ainsi qu’en histoire et en archéologie. Je vis en Ardèche depuis plus de quinze ans et j’y exerce plusieurs activités : professeur contractuel en Français Langue Seconde, coordonnateur d’Ateliers sociolinguistiques, paysan cultivateur de plantes aromatiques, à parfum et médicinales et de châtaignes.

 

Marc : Avez-vous toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ? Qu’est-ce qui vous a amené à la science-fiction ?

Jean-Michel Ré : Je n’ai jamais pensé à devenir écrivain, du moins pas avant de savoir que j’allais être papa. Cette perspective a été un déclencheur pour moi dans le sens qu’au moment où j’ai appris cette nouvelle, je n’avais pas de vision à long terme et la naissance prochaine de ma fille m’en donnait une, en même temps qu’une raison de chercher un moyen de subvenir à nos besoins et de laisser une trace dont ma fille pourrait être fière. Quand j’ai commencé à écrire la Fleur de Dieu, je n’avais ni l’intention ni l’espoir d’être un jour publié, je voulais juste mettre en forme mes idées, donner vie à des personnages qui m’habitaient depuis longtemps.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours beaucoup écrit, D’abord des journaux intimes, des poèmes, puis des nouvelles. J’aurais aimé savoir dessiner pour donner forme à cette imagination qui me peuple, mais devant la naïveté de mes dessins, ce sont les mots qui m’ont semblé les plus appropriés pour exprimer ce que je voulais dire, même si leur limite intrinsèque me laisse parfois un sentiment de frustration. J’avais l’impression en écrivant, je l’ai toujours, de donner une voix à tous ces personnages qui m’habitent…. Schizophrénie ou syndrome de Peter Pan ?

La science-fiction m’a toujours beaucoup parlé. Outre Barjavel étudié au collège, ma première lecture de ce genre a été Le meilleur des mondes de Georges ORWELL . Puis, Dune. J’avais dix-sept ans. Mais, dès mes quinze ans, je voulais déjà écrire une histoire de science fiction et j’avais demandé à un copain de classe très bon dessinateur d’illustrer par quelques croquis mon récit. Depuis, j’ai lu quelques grands classiques de SF, mais finalement très peu au regard de toute la littérature publiée dans ce genre. Dans tous les cas, imaginer le futur m’a semblé toujours être en continuité de mon autre passion, le goût pour le passé et pour comprendre l’histoire de l’humanité. Imaginer le futur c’est tenter d’en prévoir les pièges et les issues, c’est peut-être comme le croient les aborigènes d’Australie la meilleure façon de le construire puisque, selon eux, ce sont les rêves des Ancêtres qui ont fait le monde que l’on connaît aujourd’hui. Et si nos rêves d’hier pouvaient être notre présent d’aujourd’hui et le futur de nos demains…?

 

Marc : Comment est née l’idée de la trilogie de La Fleur de Dieu ?

Jean-Michel Ré : Difficile de répondre à cette question. Si le personnage de l’Enfant peut trouver des réminiscences dans un personnage imaginaire de mon enfance, tous les éléments de l’histoire se sont peu à peu mis en place dans mon esprit, au fur et à mesure de mes lectures, de mes expériences de vie, très éclectiques à partir de mes dix-sept ans. De la philosophie, de l’ethnologie, de la poésie, beaucoup de mythologies et de textes religieux, les classiques de la littérature française et quelques traductions des grands classiques de la littérature étrangère (allemande, espagnole, anglaise, portugaise, russe arabe, persane….). Des lectures thématiques sur les ondes cérébrales, les expériences de mort imminente, les théories de l’évolution et de la physique quantique, les utopies sociales, l’écologie, la phytothérapie…. Et puis un jour, un matin, je me réveille et je me dis que ça s’appellera la Fleur de Dieu et que le premier chapitre sera un enfant gravissant un arbre au sommet duquel se trouve un désert dans lequel pousse une plante étrange qui fournit la connaissance de ce qu’il advient après le décès. Au petit matin, j’ai écrit le premier chapitre et un synopsis de 6 pages précisant les enjeux et les partis en présence. Le reste s’est peu à peu mis en place tout en sachant que je voulais dans cette histoire des enjeux, des partis différents et un univers immense peuplé de créatures étranges.

 

Marc : Comment s’est déroulée la rédaction des trois romans de la trilogie de La Fleur de Dieu ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Jean-Michel Ré : Je suis un noircisseur compulsif de pages blanches. Pages papier comme pages word. Comme si le noir devait gagner sur la blancheur de la page, comme un jeu de go sans quadrillage où noir et blanc lutteraient pour se constituer assez d’espace vital. Comme je le disais plus haut, c’est souvent au petit matin que j’écris. Pour être précis, c’est le soir en m’endormant que je me pose la question de savoir comment faire avancer tel ou tel personnage, de savoir qu’est ce qu’il ou elle va dire. Je teste en silence des répliques différentes, des rebondissements différents. Ce qui valide le bon scénario, c’est lorsque je me dis que ça, ça marche et, si je m’en souviens au réveil. Alors, j’enchaine les lignes pour que la trame constitue un récit. En général, vu que l’on suit, grosso modo, quatre ou cinq personnages principaux, j’écris quatre ou cinq chapitres d’une traite, histoire de faire avancer chaque personnage en parallèle des autres. Mais comme la maturation prend du temps et qu’elle demande un processus conscient quotidien, cela explique que je peux ne pas écrire pendant des mois et un matin me lever et écrire 6 ou 12 chapitres d’un coup. Tout n’est pas déjà écrit dans ma tête mais les grandes lignes y sont et ne reste plus qu’à les articuler entre elles. D’où, le fait que les premières lignes aient été écrites en 2000 et les dernières l’aient été en 2009. Les 13 premiers chapitres ont été écrits sur un cahier. La suite, à l’ordi sur word. Lorsque un jour j’ai lu les treize premiers chapitres à des amis/amies et que j’ai expliqué un peu l’univers et où cela devait mener, je n’ai eu que des bons retours. Faut dire qu’entre temps, il y avait eu le 11 septembre et que la place de la religion semblait gagner en étendue dramatique. J’ai décidé alors d’écrire la suite.

 

Marc : Les trois romans de La Fleur de Dieu présentent des glossaires de plusieurs dizaines de pages qui détaillent des éléments politiques et culturels de l’univers. Pourquoi avoir choisi d’incorporer ce glossaire ?

Jean-Michel Ré : J’ai beaucoup lu. Si j’ai pu être fasciné par les histoires, j’ai pu parfois me perdre dans des descriptions trop longues. Ça m’a laissé l’impression que les descriptions devaient être raccourcies, que le récit devait se concentrer sur l’essentiel et que les explications devaient être reportées ailleurs. Et puis un jour, en lisant la préface d’une traduction des pièces de Tchekhov, j’ai entendu parler de son histoire de fusil. A savoir que si on parle d’un fusil à un endroit du récit, il faut que plus loin ce fusil serve à quelque chose dans l’histoire. Sinon, ce détail doit être enlevé de la description.

J’aime laisser le choix de la curiosité et ne pas tout révéler d’un coup. ça me paraissait important que la personne qui lirait puisse faire le choix d’approfondir ou non ce que je voulais dire.

Et puis, une autre raison, c’est que j’ai toujours aimé les dictionnaires, les glossaires. Il y en a un dans les trois premiers livres du cycle de Dune. Enfant, je voulais apprendre le dictionnaire par coeur. J’avais résumé les 12 tomes de l’encyclopédie d’histoire de France dans des cahiers. Je faisais des lexiques alphabétiques pour tous les nouveaux mots découverts. Bref, définir des mots et les apprendre, suivre une histoire, c’était pour moi un passe-temps, une de mes occupations favorites. Ce sont certainement les raisons qui peuvent expliquer ce format si singulier.

 

Marc : La Fleur de Dieu, avec le végétal mystique qui donne son nom au roman, mais aussi son aspect spirituel, semble se placer dans le sillage du Dune de Frank Herbert. Que pensez-vous de ce rapprochement ?

Jean-Michel Ré : Il y a de nombreux rapprochements à faire entre le cycle de Dune de Herbert et la Fleur de Dieu. La découverte de cet auteur, fusionnelle, m’a profondément marqué. J’ai expliqué à d’autres que j’ai lu pour la première fois tout le cycle en quinze jours alors que je devais réviser le baccalauréat. Utiliser les analyses de Herbert sur l’écologie m’a évité une note disqualifiante lors d’une épreuve orale de zoologie. Quand on sait que j’ai eu mon bac avec 295 points et qu’il en fallait 290, vous pouvez imaginer combien le souvenir de cette épreuve sauvée par Herbert m’a paru un signe révélateur du rapport qui me liait à cette oeuvre. Ainsi, la Fleur de Dieu pousse dans un désert comme l’épice de Herbert. Comme elle, elle est à la frontière de deux règnes, minéral végétal pour la Fleur de Dieu, animal-végétal pour l’épice. Comme elle, la Fleur de Dieu ouvre les perspectives de l’humain. A sa façon, elle est, comme l’épice, l’objet d’enjeux complexes où s’affrontent des intérêts différents et divergents. Même les cuves que j’imagine viennent des cuves axlotl de Dune et la collecte forcée de gonades puis d’utérus que j’évoque dans ma trilogie est une tentative d’expliquer ce que pourraient être ces réceptacles biologiques destinés à recevoir des embryons de clone. Enfin, j’avais toujours adoré les exergues des chapitres de Dune, comme dans beaucoup de ses autres oeuvres. Je voulais que mon histoire s’accompagne de ces éléments pour éclairer de façon indirecte certains pans de mon récit.

 

Marc : Pourquoi avoir choisi de mettre en scène les grandes religions (christianisme, bouddhisme, islam, judaïsme) dans vos romans ? Pourquoi y avoir adjoint un culte de la science avec l’Ordo ?

Jean-Michel Ré : Comme je l’ai dit plus haut, je me suis beaucoup intéressé aux religions et aux mythologies des différentes civilisations. Plusieurs questions m’ont toujours interpellé et je me suis rendu compte lors de mes lectures que toutes les religions proposaient des réponses à celles-ci, comme si mes questionnements avaient été déjà partagés par d’autres et que ces réponses différaient entre elles sur quelques points. Ces questions, je les pense communes à l’humanité. Elles portent, il me semble, sur 4 thématiques : pourquoi sommes nous ici ? qu’advient-il de nous une fois le terme atteint ? comment expliquer le monde qui nous entoure ? comment proposer des règles de vie communes pour favoriser le vivre ensemble ? Et puis l’étude de l’histoire des religions m’a montré que les Églises, les structures qui se sont crées pour s’interposer comme intermédiaire indispensable avec la ou les divinités, ne sont jamais aussi fortes, aussi prosélytes que lorsque des événements viennent bouleverser l’ordre établi. Or, les événements des vingt dernières années ont bouleversé toutes les religions, dans leurs fondements, dans leur message, dans la manière que le fidèle choisit de vivre sa foi. Et il m’a semblé évident que dans cette période troublée du XXIème siècle, où les valeurs fondamentales proposées par les religions sont mises à rude épreuve, où la politique et la chose publique délaissent la nécessaire mission de créer du vivre ensemble, les fidèles auraient besoin de trouver du sens dans leur existence et qui mieux que les religions savent apporter des réponses aux inquiétudes existentielles de l’humanité ?

Enfin, pourquoi avoir adjoint un culte de la science ? La science me semble elle aussi tenter de répondre à ces quatre questions existentielles. Avec la même ferveur, la même ambition de tout expliquer, la même volonté de rassurer les inquiétudes de l’humanité. Et la science, en s’opposant aux croyances tout en admettant qu’elle ne peut encore tout expliquer et en reportant ça à un futur hypothétique me semble partager bien des points communs avec les religions. Enfin, si l’esprit religieux devait, selon moi, s’exacerber, il devait y avoir, en réponse, une cristallisation des positions athées et agnostiques. Et je vois souvent un parallèle entre la position du prêtre, intermédiaire le plus souvent obligé entre la divinité et le salut du fidèle et celle du scientifique spécialiste qui utilise un langage abscons, s’érige en seul connaisseur des voies du salut, s’impose comme seul intermédiaire entre le néophyte et sa détermination salvatrice. D’où cette idée dans la Fleur de Dieu que les élites scientifiques se sont érigées en faiseurs de dogmes, ont crée de toute pièce une cosmologie intégrant les découvertes scientifiques au fur et à mesure que la sérendipité ou la recherche les mettaient en évidence, une métaphysique de l’homme du futur apte à leur faire admettre ce nouveau credo, que j’aurais dû intitulé “ratio” tant la science s’attache à promouvoir la raison.

Enfin, si l’on admet que la science et les recherches scientifiques sont orientées par les notions de rentabilité, force est d’admettre que ces notions pragmatiques, ces algorithmes qui régissent de plus en plus nos vies, appliquées à la compréhension du monde sont forcément définies par des esprits humains, sensibles aux influences culturelles et religieuses de leur époque, déterminés par des schémas arbitraires conçus par la société dans laquelle ils évoluent. Si donc la science est déterminée par des notions d’ordre économique et psychologique, alors, elle peut devenir un système de croyances vérifiées qui propose un cadre rassurant à ses prosélytes. L’exemple d’Einstein ou de Pythagore qui voulaient trouver Dieu dans leurs recherches me semblent les plus significatifs.

 

Marc : Pourquoi ces religions occupent une place prédominante dans le 11ème millénaire que vous décrivez, pourtant très technologique ?

Jean-Michel Ré : Dans votre question, il semblerait que religion et technologie soient inconciliables. Je ne le vois pas comme ça. La technologie, comme la science sont déjà les instruments d’une pensée dominante. Ils seront très bientôt, s’ils ne le sont pas déjà, les formidables instruments d’une propagande religieuse. Et quand l’on voit comment les religions peuvent être parfois des forces rétrogrades et conservatrices, il ne me semble pas impossible que l’esprit religieux trouve de plus en plus de place dans l’homme technologique voué à la solitude et à la disparition des valeurs transcendantes. Et puis, les religions veulent nous expliquer les mystères. La technologie en est pleine pour la plupart d’entre nous. Et même au 11ème millénaire, une nouvelle technologie pleine de secrets pour les néophytes a besoin d’être explicitée dès lors qu’elle pose la question de savoir quels êtres vivants sont conscients et pensants et qui ne l’est pas.

 

Marc : A travers les religions, mais également et surtout les personnages de l’Enfant et de Maître Kobayashi, on observe que la spiritualité est l’un des thèmes fondamentaux de trilogie de La Fleur de Dieu. Pourquoi avoir choisi d’inclure une grande part de spiritualité dans un récit de space-opera ?

Jean-Michel Ré : La, ou devrais-je dire les spiritualités, ont toujours tenu une grande place dans ma vie. L’humanité semble empreinte d’un désir, d’une aspiration à s’élever, à se soustraire à sa condition première. Il me semblait important que cette thématique soit présente dans mon histoire, surtout dans un univers où la matérialité et la rationalité  imposent leurs limites et leur vision du monde. Et puis, je ne connaissais rien aux distinctions qui caractérisent les sous-genres de cette branche de la littérature et ne savais donc pas que j’écrivais un space opera. D’où certainement le fait que je ne me sois pas posé la question de savoir si space opera et spiritualité pouvaient faire bon ménage.

 

Marc : Le personnage de l’Enfant apparaît assez complexe, tant dans sa nature que dans ses motivations. Comment vous est venue l’idée de ce personnage ? Pourquoi avoir fait de l’Enfant un être à la fois proche du divin, du Messie, et de l’aberration des lois physiques ?

Jean-Michel Ré : Parce que je pense que nous qualifions de divin, de mystérieux tout ce que nos sens nous rapportent et que notre raison ne peut expliquer. Parce que je pense que nous attribuons à nos dieux toutes les caractéristiques de cet être supérieur que nous souhaiterions tous devenir. En attente de peut-être en savoir plus grâce aux progrès de la science, nous préférons expliquer les grands mystères qui nous restent à résoudre par l’intervention d’une dimension supérieure qui se situerait donc là où la science n’a pas encore su trouver d’explication rationnelle. L’Enfant se trouve là pour montrer qu’il n’y a pas de divin, sauf des lois physiques que l’imagination humaine, que toute énergie agissante peut transfigurer, dépasser pour s’élever au rang d’être omniscient, omnipotent….

 

Marc : La trilogie de La Fleur de Dieu décrit la chute d’un Empire dystopique, qui aliène ses citoyens grâce aux biotechnologies, mais elle se concentre aussi sur les modes de gouvernance alternatifs dont une société peut se doter, à travers les parcours du Seigneur de Latroce, de Fawdha Anarchia, et de l’Enfant. Pourquoi avoir confronté leurs modes de pensée et d’action ?

Mes expériences de vie m’ont montré que les barricades n’avaient pas que deux côtés. Que celles et ceux qui voulaient modifier l’ordre établi pouvaient se ranger, si je schématise un peu, en trois catégories : une première, celle de ceux qui veulent renverser l’ordre établi pour instaurer le leur ; la seconde, celle de ceux qui veulent renverser l’ordre établi pour faire advenir le monde meilleur auquel ils pensent avoir droit ; la troisième, celle de ceux qui veulent renverser l’ordre établi pour abolir toute forme d’ordre et de contraintes établies. C’est grossièrement caricaturé mais ce sont les trois points de vue représentés par Latroce, Fawdha Anarchia et l’Enfant. Mais je pense que ce qui distingue fondamentalement ces trois ambitions, ce sont les moyens dont chacune est prête à user pour proposer son alternative. Les premiers l’imposent aux autres, les seconds pensent que leur vision est partagée par tous et que leur monde meilleur est aussi celui des autres, les troisièmes déconstruisent tout pour repartir de rien. Les deux premiers choisissent pour les autres, mais quand les premiers tuent pour imposer leur point de vue, les seconds tentent de convaincre les autres du bien-fondé de leur vision. Et pendant ce temps, les troisièmes choisissent pour eux-mêmes et donnent le choix aux autres de les rejoindre ou de rester là où ils sont.

Si à la fin de Cosmos incarné, le débat peut sembler tranché, j’aimerais que dans la suite, les véritables implications de ces ambitions apparaissent au grand jour et montrent que chaque choix a des conséquences et que l’on doit être prêt à les assumer.

 

Marc : L’aliénation des citoyens de l’Empire s’observe dans les « biopuces », des machines bio-informatiques implantées dans leur corps et pouvant être piratées, et jusque dans leur conception, puisqu’ils peuvent être programmés pour servir un individu précis. Les biotechnologies et le clonage sont-elles dangereuses, selon vous ? Pourquoi avoir relié aliénation d’une population entière et technologie ?

Jean-Michel Ré : On m’a demandé une fois : “ où est ce que nous emmène la technologie ? “ J’ai préféré inverser le sujet et l’objet de la question et répondre : “ Nulle part si nous continuons à la considérer comme une chose extérieure à nous, dont nous n’aurions pas la maîtrise. En tout cas dans une direction où pour la plupart d’entre nous, je l’espère, personne n’aura envie d’aller. Quelque part, lieu imprécis qui reste à définir ensemble, si nous changeons de point de vue sur la technologie et en faisons une recherche constante et soucieuse d’harmonie sur les potentialités de nos pratiques corporelles, intellectuelles et spirituelles. “

Alors oui, les technologies peuvent être source d’aliénation, surtout si nous ne décidons pas clairement des orientations à donner à ces deux défis du futur, les biotechnologies et le clonage. Et quand je dis nous, c’est l’ensemble de l’humanité qui doit veiller à ne pas s’aliéner un peu plus. Si les biotechnologies servent à vendre toujours plus de superflu, à fabriquer de toute pièce un agent pathogène, elles seront dangereuses non seulement pour nous mais aussi pour l’ensemble du vivant. Si par contre les biotechnologies servaient à vaincre des maladies, à résoudre les problèmes de malnutrition ou de sous nutrition, qu’on les utilisait pour développer notre propre potentiel physique et intellectuel plutôt que des machines toujours plus aliénantes, là, elles pourraient être source d’émancipation. Quant au clonage, j’ai une position ambivalente sur ce sujet. je bouture beaucoup les végétaux, clonant à l’envie tout individu dont les caractéristiques m’intéressent. Mais bizarrement, appliqué à l’humain, cela me pose problème. Le clonage est dangereux en soi car il va amener à redéfinir l’essence même de ce qui fait un être humain. La maîtrise du génome permettra bientôt de sélectionner des descendances améliorées ou minorées suivant les besoins, standardisant les produits pour répondre à la demande. Ainsi, si le clonage promet des banques d’organes pour les plus favorisés et ramène le corps à un simple produit de consommation, il sera un réel danger. Par contre, s’il promet des cellules souches pour soigner des malades, des thérapies géniques pour éviter le cancer, alors, il peut être source de progrès pour ceux qui sont en souffrance. Dans l’univers de la Fleur de Dieu, ce sont les managers sportifs et les militaires qui vont s’intéresser très tôt aux infinies potentialités du clonage humain. Imaginez de quelle sorte d’hommes, ces personnes pourraient avoir besoin et vous avez la description de ce qui attend l’humanité si on laisse le clonage entre les mains de ces groupes d’intérêts.

Enfin, c’est en regardant des reportages sur la baisse de la fertilité masculine, sur le business de la location d’utérus et celui des organes à greffer que j’ai imaginé cette conception du clonage dans des cuves organiques. Quand les ressources naturelles vont limiter le développement de nos technologies, ce sont vers les ressources humaines que l’on va se tourner. Et c’est sur elles que l’on va appliquer des principes de rationalisation, de standardisation et de marchandisation.

Ce sont ces constats successifs qui m’ont amené à relier technologie et aliénation de populations entières.

 

Marc : La technologie permet cependant au Seigneur de Latroce d’égaler l’omniprésence de l’Enfant grâce à ses clones, et aux membres de Fawdha Anarchia de se révolter contre l’Empire. Peut-elle donc servir de moyen d’émancipation pour une population révoltée contre ses dirigeants ?

Jean-Michel Ré : Quand on voit les usages actuels des nouvelles technologies, des réseaux sociaux qui sont faits par les différents mouvements de contestation dans le monde, j’ai envie d’espérer que celles-ci pourront être un outil pour l’émancipation des personnes. Quand je vois les logiciels libres en open source, les lanceurs d’alerte (comme Assange ou d’autres qu’il faut défendre absolument) qui piratent des données dites “sensibles” pour les révéler au grand jour, tout cela me laisse espérer un nouveau moyen d’amener les hommes à plus d’auto-détermination. Il faut rappeler qu’au départ, si l’on fait abstraction des ambitions militaires qui voulaient un réseau de communication presque instantané, Internet a été voulu pour non seulement connecter tous les hommes et femmes entre eux, mais aussi et surtout pour rendre accessible à tout le monde l’ensemble des connaissances humaines. Dans l’espoir qu’une fois informé, l’homme saurait se désaliéner. Mais l’information telle qu’elle est livrée sur Internet met sur un même pied d’égalité tout et son contraire. Sur une même page je peux trouver la version officielle, les contestations de celle-ci, des fakes news, des délires complètement barrés. Il y a danger si la vérité disparaît derrière les mensonges, il y aura progrès si la vérité est à la fois défendue et remise en cause. Donc, je répondrai oui à cette question, mais pour que la technologie soit un véritable outil d’émancipation, il faudrait au préalable que l’humanité apprenne à penser sans dirigeant, cesse de remettre les rênes de son existence entre les mains de quelques uns.

 

Marc : Dans le dernier volume de la trilogie, Cosmos Incarné, vous prenez le parti de transmettre le point de vue de certains de vos personnages à la première personne, ce qui rompt avec la narration à la troisième personne que vous aviez instaurée auparavant. Pourquoi avoir effectué de choix ?

Jean-Michel Ré : Le passage du point de vue objectif au point de vue subjectif intervient en effet dans le tome 3. On en a un premier aperçu dans le chapitre 5 lorsque Maalouk et Joshua se trouvent entraînés dans une chute vertigineuse par maître Kobayashi. Mais l’on passe vraiment de la description extérieure au ressenti intérieur dans le chapitre 9  lors de la confrontation de maître Kobayashi avec les algues. A partir de ce chapitre, je voulais, à l’instar de Kobayashi qui, dans l’épreuve apprend à se dépouiller de son ego, que le regard ne vienne plus de l’extérieur vers l’intérieur, mais comme le disent Weissberg, Boal, Artaud que le spectateur devienne “spectacteur”. Dans le chapitre suivant, le lecteur ne suit plus Anatowan, il est devenu Anatowan, puis Marla. Comme si la confrontation de maître Kobayashi avec les algues commençait déjà à transformer les objets en sujets, comme si chaque ego, chaque personnage, chaque lecteur ou lectrice devenait la partie d’un tout où chaque “je” devient un immense “nous” lancé, embarqué dans une émancipation commune. C’est au pied du Koldisia que l’Enfant se surprend lui même à narrer, à la première personne du singulier, l’attitude de Kobayashi et c’est lorsqu’il pose les pieds dans le Désert des déserts que Latroce abandonne son statut d’objet pour devenir son propre sujet en étant le témoin de la transfiguration de maître Kobayashi et son propre bourreau.

 

Marc : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Jean-Michel Ré : J’ai toujours plein de projets en tête. Actuellement, 3 occupent une grande part de mes pensées.

Faire avancer mon projet de jardin pédagogique pour enfin donner vie au lieu utopique imaginé : un biotope, une oasis où agriculture durable, culture, expressions artistiques, transmission des savoirs, land art…. trouveraient, toutes et tous, refuge.

Continuer à écrire la suite de la Fleur de Dieu. Dans mon délire, j’ai encore imaginé six tomes après les trois premiers. Je ne sais même pas si je finirai le quatrième.

Créer avec un ami togolais et une association de la commune où je réside qui gère une résidence d’artistes un projet transversal artistiquement mêlant ses compétences (sculpture, peinture, arts de la scène, musique…) et les miennes pour proposer aux classes scolaires et aux habitants du territoire un spectacle participatif.

 

Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Jean-Michel Ré : De ne rien lâcher. D’écrire, de dessiner, de composer tout ce qu’ils recèlent en eux et de le partager avec le plus grand nombre.

 

Marc : Quelles sont vos prochaines dates de dédicace ?

Jean-Michel Ré : Le 09/06, à Privas, en partenariat avec la médiathèque municipale et la librairie Lafontaine

Du 12 au 14/06, à Port Bacarès au cinquième festival méditerranéen du polar et de l’aventure

5 commentaires sur “Interview de Jean-Michel Ré

  1. Merci pour cette interview, qui apporte bien des éléments intéressants sur cet auteur atypique…. une belle rencontre en ce qui me concerne, je pense avoir trouvé un nouvel ami pas très loin de chez moi. Et bien entendu, merci pour le lien 🙂 !

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