Harrison Harrison, de Daryl Grégory

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui mêle références lovecraftiennes et initiation.

 

Harrison Harrison, de Daryl Grégory

 

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions du Bélial’, que je remercie de m’avoir donné le roman lors de sa soirée de lancement !

Daryl Grégory est un auteur de science-fiction et de fantasy américain né en 1965. Il est également scénariste de comics, et a par exemple travaillé sur le comics La Planète des singes de 2011 à 2014. Il est connu pour ses romans L’éducation de Stony Marshall¸ La Fantastique famille Telemachus, et Nous allons tous très bien, merci.

Le roman Harrison Harrison se déroule dans le même univers que ce dernier. Il est originellement paru aux Etats-Unis sous le titre Harrison Squared en 2015, et a été traduit par Laurent Philibert-Caillat pour les éditions du Bélial. La version française du roman est parue en Mars 2020, agrémentée d’illustrations de Nicolas Fructus, qui avait également et brillamment illustré La Quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Harrison a un problème avec l’océan. Qui a sans doute à voir avec le fait que lorsqu’il était tout gamin, « quelque chose s’y est passé »… Un quelque chose proprement horrible dont il n’a aucun souvenir conscient, mais qui a coûté la vie à son père, lui vaut une prothèse carbonée en guise de jambe droite, et des douleurs fantômes pour occuper ses nuits. Or, la thalassophobie, quand votre mère est océanographe, c’est assez compliqué. Surtout quand cette dernière se pique de mener une mission improbable au large de Dunnsmouth, petite bourgade portuaire typique de Nouvelle-Angleterre, avec ses pignons, son vieux phare, son architecture georgienne typique, son collège au style gothique suranné et ses habitants aux allures de poissons morts. À moins que ce ne soit l’imagination d’Harrison qui en rajoute un brin… Il faut dire que le poisson, Harrison, il n’aime pas beaucoup ça. Or voilà que sa mère disparaît à son tour, victime d’un accident alors qu’elle disposait des balises en haute mer… »

Mon analyse du roman s’intéressera à la narration et au personnage d’Harrison, puis je traiterai de la manière dont Daryl Gregory fait référence à Lovecraft tout en prenant ses distances vis-à-vis du Maître de Providence.

 

L’Analyse

 

Personnage-narrateur atypique

 

Le roman de Daryl Grégory nous fait suivre Harrison Harrison, surnommé H2, parce que son nom et son prénom font qu’on peut l’appeler « Harrison au carré » (oui, c’est de là que vient le titre VO, « Harrison Squared »). Le personnage éponyme nous raconte son histoire à la première personne du singulier, mais d’autres points de vue, tels que celui de la mère d’Harrison, ou d’un personnage dont je ne tairai le nom pour ne pas spoiler, viennent se greffer.

La narration du roman va s’avérer non fiable, parce qu’Harrison a vécu un traumatisme dont il n’a pas souvenir, lié à la mort de son père, qui a engendré sa peur viscérale de l’eau et de l’océan, et ce malgré le fait qu’il s’intéresse aux recherches de sa mère, océanographe, étudiant les espèces marines. Ce traumatisme a engendré un certain nombre de troubles psychologiques chez le jeune homme, qui altèrent sa perception du monde et des autres, ce qui lui pose problème lorsqu’il entre en contact avec d’autres personnages, parce qu’il n’arrive à gérer correctement ses émotions, par exemple.

La mère d’Harrison disparaît dans des circonstances mystérieuses et inquiétantes, alors qu’elle étudiait supposément le calmar colossal dans la zone maritime proche de la ville de Dunnsmouth. Le jeune homme doit donc se résoudre à essayer de la retrouver lui-même, lorsqu’il observe que les autorités ne sont guère décidées à l’aider et qu’un nombre important de phénomènes inquiétants se produisent à Dunnsmouth, et notamment dans le collège de la ville, rempli de professeurs et d’élèves étranges qui semblent accomplir des rituels impies.

Harrison Harrison est ainsi hautement singularisé par Daryl Grégory, de par son statut de métis blanc-Terena (les Terena sont un peuple natif américain du Brésil), et le fait qu’il porte une prothèse à la jambe et qu’il soit orphelin de père.

Son caractère le distingue également, puisque son sens de la répartie, de l’ironie et des bons mots, prononcés verbalement ou dans la narration, lui permettent de garder une contenance face à des personnages ou des comportements étranges qu’il ne comprend pas, mais aussi pour prendre de la distance par rapport à ses propres émotions, qu’il a du mal à contrôler, notamment lorsqu’il s’énerve, au point qu’il peut étrangler le principal adjoint du collège de Dunnsmouth (oui oui). Ainsi, sa couleur de peau, mais surtout son caractère détonnent parmi les habitants de la ville et les élèves supposément réservés de son collège, ce qui le rend singulier et crée un décalage entre lui et à la ville à laquelle il se confronte.

Le roman prend donc la forme d’une enquête, d’abord par Harrison seul, qui cherche à retrouver sa mère disparue, puis en compagnie des amis plus ou moins étranges avec lesquels il parvient à tisser des liens. Cette enquête va permettre à H2 de découvrir la vérité sur la disparition de sa mère, mais aussi sur la mort de son père et les événements occultes qui se déroulent à Dunnsmouth. Ces événements occultes s’inspirent d’ailleurs des mythes lovecraftiens.

 

Mise à distance de Lovecraft ?

 

En effet, Harrison Harrison se situe dans le sillage des récits de Lovecraft, mais Daryl Grégory prend du recul sur l’héritage laissé par le Maître de Providence. Lovecraft se trouve mis à distance par l’exploration des rapports familiaux des Harrison, ainsi que la psychologie de H2. Le développement de la psychologie des personnages n’est ainsi presque jamais présente chez Lovecraft, ce sont ses continuateurs qui se chargent de donner une épaisseur à ceux qu’ils mettent en scène. De même, la famille n’est pas un thème traité dans les nouvelles de Lovecraft (ou alors dans « L’Abomination de Dunwich », mais d’une manière très largement horrifique), alors qu’Harrison Harrison met en scène l’histoire d’une famille et des démons auxquels se confronte, de même que l’excellent Une cosmologie de monstres de Shaun Hamil, à la différence que le roman de Shaun Hamil met Lovecraft en scène comme objet textuel, c’est-à-dire que le roman traite aussi du rapport d’une famille à la lecture des nouvelles du Maître de Providence, là où Daryl Grégory y fait référence grâce à des clins d’œil diégétiques.

L’horreur de Harrison Harrison apparaît alors non pas cosmique ou totalement inhumaine, mais bien liée à l’humanité et à ce qu’elle recèle de plus grotesque ou d’insidieux, puisque ce ne sont pas des divinités cosmiques qui frappent Harrison et sa famille, mais des êtres humains.

Harrison Harrison présente ainsi un univers doté de références à Lovecraft. Le nom de la ville de Dunnsmouth est ainsi une contraction d’Innsmouth, ville côtière et portuaire dans laquelle se déroule « Le Cauchemar d’Innsmouth » et de Dunwich, où est située « L’Abomination de Dunwich » (FeydRautha le relevait d’ailleurs dans sa chronique). L’auteur évoque également des créatures tentaculaires, océaniques et cosmiques, avec « Urgaleth », une sorte de calmar gigantesque qui génère des bouches et des pseudopodes évoqué dans des textes qui rappellent ceux qui traitent d’un Cthulhu, à savoir « U’Gleth m’eh rtalgn » qui constitue un clin d’œil direct à la formule « Cthulhu R’lyeh wgah’nagl fhtagn » de Lovecraft. Urgaleth est soutenu par une secte occulte qui parle le langage d’un peuple d’humanoïdes marins (oui, je sais, après Mermere, Les Chevaliers du Tintamarre et Thaïr), semblable aux Profonds. Les similarités avec les Profonds s’observent dans les descriptions physiques de Lub, un homme-poisson qui se lie d’amitié avec Harrison, qui lui fait découvrir les comics et les mangas, ce qui donne lieu à plusieurs plaisanteries sur Aquaman et sa reconnaissance par le public, par exemple. Cependant, le personnage de Lub et son peuple constituent un retournement des Profonds. En effet, là où les hommes-poissons sont des antagonistes et des figures horrifiques abominables chez Lovecraft, Lub devient un partenaire et un ami d’Harrison dans le roman de Daryl Grégory et permet à l’auteur de traiter des thèmes du racisme. On peut donc affirmer que l’auteur prend totalement le contrepied de la figure des Profonds.

On peut également noter que l’un des professeurs du collège de Dunnsmouth s’appelle Herbert et cherche à ramener des animaux à la vie, ce qui peut rappeler un certain récit intitulé « Herbert West : réanimateur ».

Le roman de Daryl Gregory met en scène de nombreux décalages. D’abord entre l’époque à laquelle le récit est censé se dérouler, qu’on suppose être contemporaine, puisqu’on voit des personnages utiliser des smartphones et les réseaux sociaux, et l’atmosphère archaïque de la nouvelle Angleterre qui règne à Dunnsmouth, où le réseau ne fonctionne pas du tout, ce qui force Harrison à utiliser un téléphone fixe à cadran, par exemple.

On observe également un décalage entre Harrison et les élèves du collège Dunnsmouth, qui semblent inexpressifs et lobotomisés, mais parlent le « doigtien » c’est-à-dire une sorte de langue des signes qui leur permet de communiquer en cours sans parler et se faire repérer par leurs professeurs. Daryl Grégory joue alors sur l’apparence renfermée des élèves du collège pour prendre son lecteur et son personnage de court.  On observe également un décalage entre Harrison, les adultes, et sa famille, puisque sa mère est obsédée par son travail sa tante Sel apparaît très détachée et superficielle (sa psychologie est évidemment bien plus complexe que cela), parce que l’auteur nous retransmet les perceptions d’un personnage narrateur adolescent.

Le décalage entre les mœurs de Dunnsmouth, qui se rapprochent de la Nouvelle Angleterre qu’a connue Lovecraft, et l’époque contemporaine à laquelle se déroule le récit, permet aussi à l’auteur de prendre des distances, temporelles comme narratives, par rapport au Maître de Providence. De la même façon que pour Une cosmologie de monstres de Shaun Hamil, Daryl Gregory prend du recul sur le texte lovecraftien pour traiter de thématiques plus humaines, telles que la famille et la construction des individus. Harrison Harrison ne néglige toutefois pas l’horreur, puisque la secte occulte qu’il met en scène comprend tout de même une véritable géante qui semble être amphibie, et le Scrimshander, une créature tueuse capable d’enfermer les âmes de ses victimes en gravant leurs portraits dans des os (oui oui).

Ces effets de décalage permettent à l’auteur d’injecter une bosse dose d’humour dans son récit, ainsi que des jeux sur les apparences, tant dans les personnages que dans les révélations. Ainsi, Dunnsmouth se révèle être effectivement glauque et en proie à des mystères sordides, mais les élèves du collège de la ville sont bien plus ouverts qu’ils n’y paraissent, par exemple, puisque certains d’entre eux s’allient avec H2 pour l’aider à retrouver sa mère. Là encore, Daryl Gregory prend le contrepied de Lovecraft, puisque son personnage principal ne se retrouve pas seul pour affronter l’adversité, contrairement à nombre de personnages du Maître de Providence.

 

Le mot de la fin

 

Harrison Harrison est un roman qui met en scène un personnage narrateur atypique au sein d’une ville qui l’est tout autant.

Daryl Grégory prend le parti de faire référence à l’univers de H. P. Lovecraft, auquel il adresse de nombreux clins d’œil, à travers la ville de Dunnsmouth, et les créatures et divinités qu’elle abrite. Cependant, l’auteur établit une distance entre son récit et le Maître du Providence en retournant certaines de ses figures horrifiques, à l’image des Profonds, avec le personnage de Lub, qui devient un allié et ami du personnage d’Harrison, par exemple.

Le roman de Daryl Gregory prend des distances avec Lovecraft pour traiter des thèmes tels que la famille ou le développement individuel, tout en montrant des sectes occultes et des créatures grotesques !

Je vous recommande la lecture de Harrison Harrison, et je risque fort de poursuivre ma lecture de cet auteur !

Vous pouvez également consulter les chroniques de FeydRautha, Gromovar, Outrelivres, Célindanaé, Boudicca

5 commentaires sur “Harrison Harrison, de Daryl Grégory

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