Interview d’Emmanuel Chastellière

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview d’Emmanuel Chastellière, auteur de L’Empire du Léopard et de La Piste des cendres aux éditions Critic, et de Célestopol, récemment republié chez Libretto. Emmanuel Chastellière est également traducteur et fondateur du site Elbakin.net !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews du blog dans la catégorie dédiée.

Je remercie chaleureusement Emmanuel Chastellière pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview d’Emmanuel Chastellière

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Emmanuel Chastellière : Eh bien, je suis Emmanuel Chastellière, traducteur littéraire depuis un peu plus de dix ans maintenant et auteur depuis moitié moins, avec la parution en 2016 de mon premier roman, Le Village, notamment nommé au prix Imaginales. La Piste des cendres récemment chroniqué en ces lieux est le dernier en date, et, en principe, je reviens un peu plus tard dans l’année pour vous ramener sur la Lune.

Pour le reste, je suis au service de deux chats qui ne s’apprécient guère mais nourrissent les mêmes préoccupations (manger et dormir) et je vis actuellement dans la belle ville de Lille, même si ce n’est pas du tout ma région d’origine.

 

Marc : As-tu toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’imaginaire ?

Emmanuel Chastellière : J’ai toujours eu la tête remplie d’histoires. Devenir écrivain… c’est autre chose.

Ce qui est sûr, c’est que la découverte conjointe du Seigneur des Anneaux et de Dune lorsque j’avais 12 ans m’a profondément marqué. (J’ai un penchant net pour la fantasy, mais je lis aussi bien sûr un peu de SF – et bien d’autres choses. Quand je trouve le temps ! Même si c’est souvent plus une question d’organisation qu’autre chose.) Je suis aussi de la génération qui a vu exploser les mangas en France à l’époque où j’étais au collège/lycée.

Auparavant, tout jeune, j’avais pu imaginer des championnats de football de pays imaginaires (!), des inventions farfelues (je me souviens de kits pour recréer dans un globe les conditions atmosphériques de telle ou telle planète du système solaire) et je possédais un goût certain pour l’histoire et les récits au parfum de légendes (le destin d’Alexandre le Grand, l’Egypte antique…), mais à part noircir des cahiers de brouillon pendant mes vacances… Je n’ai qu’un frère et j’ai toujours été un peu solitaire dans l’âme, dans la Lune (ah, ah) si l’on peut dire, donc j’ai vite pris le réflexe de me distraire ou de m’envoler très loin sans besoin de personne.  Mais c’était avant tout pour moi, même si j’ai finalement très vite eu envie d’en faire quelque chose en grandissant. Au collège, j’avais écrit, toujours à la main, un roman entier de fantasy épique, plus proche de Willow sans doute que de Glen Cook. Je me souviens aussi de dizaines de numéro du magazine Casus Belli achetés au lycée alors que je ne jouais même aux jeux de rôle, juste pour rêver et/ou me donner des idées.

Ensuite, j’ai mis l’écriture au placard de nombreuses années (entre les études et les débuts d’une activité professionnelle très prenante), avant de me donner un coup de pied aux fesses arrivé à 30 ans. Il aurait été trop bête de renoncer à l’un de mes seuls véritables rêves dans la vie sans avoir jamais vraiment essayé sérieusement de le concrétiser finalement. Et pour le moment, je touche du bois, puisque ça se passe plutôt bien.

 

Marc : Tu es l’un des fondateurs du site Elbakin.net, consacré à la Fantasy sous toutes ses formes. Qu’est-ce qui t’a amené à créer Elbakin ? Le site fête d’ailleurs ses 20 ans cette année, comment a-t-il évolué pendant ses deux décennies d’existence ? Est-ce que tu considères qu’il est devenu un site de référence, comme pourrait le montrer le fait que des rédacteurs ont participé au Dictionnaire de la Fantasy dirigé par Anne Besson ?

Emmanuel Chastellière : Pour ce qui est de représenter une référence dans son domaine, ma foi, il est difficile de se prononcer dans ma position ! À la base, Elbakin.net est né de l’union de trois sites, à l’époque où le projet du Seigneur des Anneaux par Peter Jackson se montait, tout comme le MMORPG… du Seigneur des Anneaux, toujours. Le site devait notamment servir de camp de base à une guilde de joueurs qui n’a jamais vraiment vu le jour, au bout du compte ! Mais je lisais déjà énormément de fantasy depuis quelques années à cette époque et j’ai rapidement eu envie de partager ce qui n’était au départ que des avis (ou disons des fiches) de lecture, parfois lapidaires. À titre personnel, je ne connaissais pas du tout le « fandom » naissant. ActuSF, le Cafard Cosmique, etc… Ce n’était pas du tout mon background, mon parcours, tout comme je maîtrisais très mal les rouages de l’édition.

Nous avons eu la chance d’arriver dans un paysage internet encore en friche, où il restait énormément de choses à faire, mais donc aussi énormément de choses possibles. Je pense qu’Elbakin.net a tout de même beaucoup évolué avec le temps : une association, un prix littéraire, des podcasts, sans oublier toujours le suivi de l’actualité de la fantasy ou des interviews, le forum bien sûr, etc… On aimerait – en tout cas, moi – en faire toujours plus, mais le site a toujours fonctionné grâce au bénévolat, encore aujourd’hui. On ne peut donc pas « tirer sur la corde », malgré la meilleure volonté du monde.

En vingt ans, nous avons vu des gens partir, arriver, revenir…  Certains se sont mariés, ont eu des enfants… Certes, durer ne signifie pas forcément que l’on fait bien, mais je crois que beaucoup rêveraient d’un tel bail. Et merci pour le coup de vieux avec cette question !

 

Marc : En parallèle de ta carrière d’écrivain, tu es également traducteur, pour Le Livre des Martyrs de Steven Erikson avec Nicolas Merrien, ou les romans d’Aliette de Bodard (La Chute de la maison aux flèches d’argent¸ L’Ascension de la maison Aubépine). Est-ce que ton travail de traducteur a une influence sur ta manière d’écrire ? Est-ce que tu ressens une certaine pression quand tu traduis des romans comme Le Jardin de la Lune ou The Bonehunters ?

Emmanuel Chastellière : C’est une véritable pression, encore aujourd’hui, bien sûr !

Mais je me l’inflige très bien moi-même, je n’ai pas besoin de sentir le poids des attentes de fans, pour ce qui est des auteurs un minimum suivis par les lectrices et les lecteurs. Là encore, tout dépend du « fandom ». Je suis sûr que Nicholas Sparks, dont j’ai aussi traduit certains romans, possède des légions de fans, mais ils se manifestent peu, à ma connaissance.

Quant à l’influence, disons que je me pose peut-être plus de questions qu’avant, car traduire, c’est aussi prendre le temps d’analyser un texte sous toutes ses coutures. Le niveau de vocabulaire, un type de mise en scène, le choix d’un temps de conjugaison…

J’essaie aussi de toujours laisser s’écouler plusieurs heures entre une plage de traduction et une période d’écriture, pour qu’il n’y ait pas de risque de « débordement » justement de l’un sur l’autre. Mais bon, un tel risque n’est possible que si je traduis un auteur ou une autrice dont je me sentirais proche au niveau de la plume ! Ce qui n’est toujours pas le cas.

 

Marc : Comment vis-tu le fait de cumuler plusieurs casquettes, celle de critique, celle de traducteur, et maintenant celle d’auteur ?

Emmanuel Chastellière : Eh bien, je le vis en étant… fatigué. Je dois dire que c’est parfois compliqué, simplement parce que les journées ne font malheureusement toujours que 24 petites heures. C’est surtout cela qui peut peser, quand multiplier les casquettes multiplie aussi les sources de stress potentiel. Mais c’est comme dans toute situation, tant que le positif l’emporte, il n’y a pas de raison de s’arrêter.

De toute façon, continuer à traduire s’avère aussi une obligation : à part de rares élus, il est tout bonnement impossible de vivre de sa plume en France en écrivant dans le registre de l’Imaginaire, donc… il faut bien cumuler, dans mon cas avec la traduction. Je n’ai pas à me plaindre par rapport à beaucoup d’autres de mes consœurs ou confrères. J’apprécie les deux.

 

Marc : Célestopol, paru à l’origine aux Editions de l’Instant et repris en poche chez Libretto, est un recueil de nouvelles qui forment une trame narrative complète. Pourquoi avoir choisi la forme du fix-up ?

Emmanuel Chastellière : Je vois encore beaucoup de gens qui, souvent par réflexe, disent « Ah non, moi, les nouvelles, ce n’est pas pour moi. » Je l’ai même vu chez des gens censés avoir lu dans la chronique qu’ils commentaient, chronique qui spécifiait justement que Célestopol n’était pas à proprement parler un recueil de nouvelles, mais un fix-up. Donc, pour une partie du lectorat, le mot « nouvelles » suffit reculer, presque d’instinct, peu importe ce qu’on peut leur expliquer pour les amadouer. Autant dire qu’il faut a minima leur prendre la main pour les guider ! Et de toute façon, j’avais envie d’histoires qui s’entrecroisent, au-delà d’un « simple » cadre commun. Le fix-up représentait donc la forme la plus logique pour un tel projet.

C’est peut-être aussi une légère influence du format séries TV qui a tant fait parler ces dernières années. Je me dis qu’on pourrait très bien concevoir Célestopol ainsi, comme une anthologie d’histoires qui se mêlent peu à peu justement.

 

Marc : Célestopol s’ancre dans les genres de l’uchronie et du steampunk, puisqu’il décrit une colonie lunaire russe créée au tout début du 20ème siècle. Pourquoi avoir choisi ces genres, et une cité lunaire comme cadre de ton récit ? Comment est née l’idée de Célestopol ? Comment s’est déroulée la rédaction des nouvelles du recueil ? As-tu des anecdotes à partager ?

Emmanuel Chastellière : C’est simple, je n’avais pas envie de prendre Londres ou Paris, comme on le voit si souvent en steampunk ! Et même, si j’osais, le steampunk, que je ne renie pas, pas du tout même, n’est pas l’ingrédient essentiel du recueil pour moi. Je ne voulais pas de clichés du genre, à base de savant fou, de grosses lunettes de protection et de rouages cuivrés semés un peu partout.

Quant au choix d’un cadre lunaire, ma foi, quand on constate à quel point il est difficile de simplement retourner sur la Lune, sans même parler de bâtir une base permanente… Forcément, imaginer une cité entière tout là-haut me faisait rêver. L’idée de base m’est donc venue assez naturellement.

Célestopol, le recueil, est né au départ d’une nouvelle écrite pour l’anthologie Gentlemen mécaniques des éditions de l’instant, mais j’ai rapidement eu d’autres idées d’histoires se déroulant dans cette ville, avec parfois les mêmes personnages, ou pas du tout. Et comme mon éditeur était un peu fou… Il a accepté sans hésiter la perspective d’un recueil sous forme de fix-up.

La rédaction s’est faite assez naturellement, une nouvelle après l’autre, essentiellement, sur une période de temps… sans doute un peu courte. D’abord les textes « autonomes », puis ceux davantage liés. C’est aussi pour cette raison que je suis très heureux de cette disponibilité en poche, qui m’a permis au moins de corriger quelques petites choses sur la forme.

Des anecdotes, voyons voir… que pourrais-je dire que je n’ai déjà raconté… Mine de rien, je suis revenu régulièrement sur cette genèse. Disons que je cherche toujours la « formule magique » pour un roman dans cet univers – même si évidemment le format nouvelles lui convient très bien – et que je crois que je n’en suis plus très loin… Ah, et le duc Nikolaï est en partie inspirée de Kefka Palazzo.

 

Marc : Le chien critique, dans sa chronique de Célestopol, avait rapproché les nouvelles du recueil du merveilleux scientifique. Que penses-tu de ce rapprochement ? Est-ce que ce genre t’a inspiré dans l’écriture des nouvelles de Célestopol ?

Emmanuel Chastellière : Non, pas vraiment. Je comprends tout à fait le rapprochement en question, je précise. Mais je ne suis pas vraiment lecteur de merveilleux scientifique, où, logiquement, la science occupe une énorme place. Je suis un grand passionné de science (surtout d’Espace d’ailleurs), mais je ne crois pas que celle-ci tienne une place si importante que ça dans Célestopol. Ou qu’elle définisse parfois le scénario lui-même de telle ou telle nouvelle (tout en pouvant se révéler importante). Si je prends la toute première nouvelle du recueil, on ne s’intéresse pas tant que ça aux différents moyens de propulsion des véhicules de la régate. L’intérêt me semble ailleurs.

En tout cas, si j’ai été inspiré par cette veine, c’est sans m’en rendre compte. Si j’osais, le merveilleux scientifique, a, à mes yeux, parfois un petit côté suranné qui fait aussi son charme mais qui n’est pas du tout ce que je recherche.

 

Marc : On peut également rapprocher les nouvelles du recueil d’une forme de Gaslamp Fantasy, puisque tu intègres des éléments merveilleux à un cadre steampunk. Qu’est-ce que tu penses de cette dénomination ? Est-ce qu’elle s’applique à Célestopol ?

Emmanuel Chastellière : Pourquoi pas ! Déjà plus, à mon sens.

A l’image de la ville, cosmopolite, j’aime mélanger les influences et les genres, donc je n’ai rien contre. Mais quelle est la différence entre magie véritable et simple superstition, surtout à Célestopol, ça… J’aime bien laisser le lecteur en décider.

 

Marc : Comment t’es venue l’idée de l’univers de L’Empire du Léopard ? Tu as dit lors de tes interviews participatives que tu es parti d’une nouvelle publiée chez Rivière Blanche ? Comment es-tu passé d’une nouvelle à un roman long de plusieurs centaines de pages ? Comment s’est déroulée la rédaction ?

Emmanuel Chastellière : C’est exact, je suis parti d’une nouvelle, Brasier, publiée dans l’anthologie Routes de Légende/Légendes de la route dirigée par Estelle Faye et Jérôme Akkouche, que je remercie encore au passage pour leur soutien. On retrouve le même univers (pour l’essentiel), mais pas à la même période.

J’ai lu tellement de cycles et de romans de fantasy avec un cadre médiéval ou pseudo-médiéval (qui plus est centré sur l’Europe ou l’équivalence locale), avec toutes les contraintes et les limites qui vont de pair, que je n’avais aucune envie de m’en servir moi-même. D’ailleurs, j’ai mis plusieurs romans avant de me tourner vers de la fantasy en tant qu’auteur.

Une fois décidé à sauter le pas, et ayant beaucoup apprécié traduire Les Mille Noms de Django Wexler ou même Le Régiment Perdu de William Forstchen à mes débuts, je me suis orienté vers un univers avec une composante historique et un côté exploration important. Surtout, je voulais revenir sur la rencontre entre deux mondes.

Même si j’aime beaucoup les nouvelles, et même si cet univers est né d’un texte court, j’ai toujours eu envie de le développer dans le cadre d’un roman.

 

Marc : Tu as toi-même rapproché l’univers et la narration de L’Empire du Léopard du manga Berserk de Kentaro Miura, et c’est vrai qu’une scène du roman peut rappeler la fameuse scène de l’éclipse de Berserk. Pourquoi avoir fait ce rapprochement ? Quel rapport entretiens-tu avec Berserk ?

Emmanuel Chastellière : Ah, Berserk… C’est l’une de mes références dans le genre, au-delà des seuls mangas, même si je ne regarde pas non plus l’œuvre de Kentaro Miura avec des yeux énamourés ; elle a ses défauts, notamment des longueurs et un virage presque « trop » heroïc fantasy (à mon goût) passés les 20 premiers tomes. Mais pour sa noirceur, le parcours de certains personnages et bien sûr son sens de la mise en scène, c’est pour moi un incontournable.

Pour ce qui est des rapports avec l’univers de la péninsule de la Lune d’Or, je pense donc aussi à la noirceur – surtout dans l’Empire – l’importance de certaines puissances occultes, le fait de continuer à se battre même quand tout semble perdu… Et puis c’est justement une référence qui « parle » tout de même à beaucoup de monde pour présenter en une phrase le type d’histoire auquel s’attendre.

 

Marc : Pourquoi avoir choisi de revenir à l’univers mis en scène dans L’Empire du Léopard dans La Piste des cendres ? Savais-tu après L’Empire du Léopard que tu reviendrais à cet univers ? Comment s’est déroulée la rédaction du roman ?

Emmanuel Chastellière : Je le savais dans une certaine mesure, dans le sens où j’en avais (très) envie. Bien sûr, en avoir envie, c’est une chose, avoir l’occasion de le faire parce que l’Empire a su, mine de rien, se faire remarquer un minimum par le public d’amateurs de fantasy, c’en est une autre. J’ai eu cette chance et j’en suis très content. J’en profite pour remercier encore Critic au passage, Simon Pinel et Eric Marcelin en tête.

Concernant le roman lui-même, comme souvent chez moi, j’avais certaines scènes en tête depuis très longtemps. C’est en général un bon point de départ dans mon cas, des images qui me hantent jusqu’à ce que je les transpose sur papier. Je suis, je crois, très visuel dans mon approche de l’écriture. Il me semblait aussi que cette péninsule avait encore bien des richesses à dévoiler, des régions entières inexplorées, des évolutions sociétales ou autres dont je pouvais me faire le témoin une génération après l’Empire, etc.

La rédaction du roman elle-même fut… on va dire épique ? Vu qu’en bonne partie, elle s’est déroulée en parallèle de la traduction de The Bonehunters de Steven Erikson. L’un est « un peu » plus volumineux que l’autre, certes, mais en fin de compte, ce sont deux pavés et un périple éprouvant.

 

Marc : L’Empire du Léopard comme La Piste des cendres s’ancrent dans le genre de la Fantasy à poudre. Pourquoi avoir choisi d’intégrer des armes à feu dans ces deux récits ? La Fantasy à poudre est un sous-genre moderne de la Fantasy. Selon toi, qu’est-ce qu’elle apporte au genre dans son ensemble ? Que penses-tu de la récente modernisation de la Fantasy ?

Emmanuel Chastellière : Pour répondre à la première partie de la question, je dirai que c’est parce que j’ai lu (beaucoup) trop de fantasy se déroulant dans un cadre médiéval, comme je le rapportais un peu plus haut. Je n’en pouvais plus, même si je peux encore aimer certains récits s’inscrivant dans cette tradition-là. Et du coup, je m’étais juré que si je devais écrire un roman de fantasy, je ne tomberai pas là-dedans.

J’espère apporter ma pierre à l’édifice de cette modernisation, même si je j’en fais pas une « profession de foi ». J’aime beaucoup la fantasy à poudre, mais ça aurait pu être – avec une autre histoire – n’importe quel genre permettant d’apporter un peu d’air frais. Mais chacun sa sensibilité, évidemment. C’est comme les rapports entre magie et fantasy : parfois, on dirait que la relative absence de magie – dans la Piste – surprend, comme si c’était d’office un défaut, alors que je n’ai vu écrit nulle part que fantasy = magie débridée. Et au moins, avec une fantasy ancrée au 19e siècle, plus besoin de portail magique sorti de nulle part pour se déplacer sur de longues distances : on peut prendre le train !

Je reste donc prudent : je lis très souvent, y compris par exemple sur le forum d’Elbakin.net, que les lectrices et les lecteurs ont faim d’originalité, de renouvellement, mais j’estime que cela concerne surtout les grands habitués de la fantasy, qui ont déjà beaucoup lu et qui ne représentent pas forcément une grande partie du lectorat. Quand on consulte les chiffres de ventes, on ne peut pas dire que la prime à l’originalité soit (souvent) récompensée.

 

Marc : L’Empire du Léopard comme La Piste des cendres traitent de la colonisation et interrogent ses conséquences. Pourquoi avoir choisi d’aborder ce thème par le biais de la Fantasy ?

Emmanuel Chastellière : Cela fait partie des éléments que je voulais développer. À mes yeux, il ne faut pas que le contexte actuel, notre monde, devienne une « béquille » pour un récit de ce type. On peut se servir de telles thématiques qui irriguent aussi notre propre quotidien, mais il faut disposer d’une histoire, de personnages et d’un univers suffisamment forts pour tenir debout seuls et que le tout puisse être relu, disons, dans vingt ans par exemple. Même si je n’ai pas poussé mes études d’Histoire très loin – ne voulant pas devenir professeur d’Histoire-Géo – ce sont aussi des questions qui m’intéressaient à titre personnel.

Je suis un grand partisan de ce que j’appelle le divertissement de qualité, qui ne prend le lecteur ni de haut, ni pour un idiot. C’est donc aussi pour cette raison que je tenais à mettre de telles questions au centre de mes histoires, tout en prenant soin d’éviter de les voir nuire – bon, le terme est fort – au déroulement du récit proprement dit. Autrement dit, précisément, je ne voulais pas non plus me lancer dans un cours d’histoire, de morale, ou de philosophie, tout en tenant compte de ces dimensions-là.

 

Marc : D’ailleurs, La Piste des cendres, plus que L’Empire du Léopard, traite de la situation de colonisés et de métis qui n’ont plus leur place sur leurs propres terres, avec les personnages d’Azel ou de Zuhaitza. Pourquoi avoir choisi de montrer la situation des colonisés et de t’intéresser à une figure de métis ? Est-ce que cela t’a paru complexe ?

Emmanuel Chastellière : Tout simplement, modestement là encore, pour apporter ma pierre à l’édifice et montrer autre chose que le tout-venant du genre. J’ai toujours mis les deux en parallèle, colons et peuples autochtones, avec du bon et du mauvais dans les deux « camps », dans les actes ou les préjugés de chacun.

Sans doute qu’il s’agit là de thèmes qui peuvent paraître aussi un peu austères pour certains, mais j’espère les avoir traités non seulement avec sérieux, mais avec un vrai « souffle » à travers les histoires racontées.

Quant à la nature de métis d’Azel, il y a aussi une dimension dramatique naturelle à utiliser sur un plan narratif, tout simplement. Mais il s’agit bien entendu de questions complexes, sensibles, aussi, je le reconnais aisément. Quoi qu’il en soit, au bout du compte, les émotions d’Azel sont les mêmes que tout être humain. Je ne crois pas qu’il faille impérativement être veuf pour écrire de belles choses, ou des choses qui comptent, sur le deuil, etc. Nous pouvons tous faire preuve d’empathie et nous retrouver dans les yeux d’une autre vie que la nôtre.

 

Marc : L’Empire du Léopard et La Piste des cendres mettent l’héroïsme et la prédestination à distance, notamment à travers le personnage d’Artemis Cortellan dans les deux romans, et d’une certaine manière Azel dans La Piste des cendres. Pourquoi interroger l’héroïsme dans un genre qui mise beaucoup sur la conduite héroïque de ses protagonistes ?

Emmanuel Chastellière : Parce que là aussi, ce sont des sujets vus et revus ?

Et que j’ai probablement un peu de mal avec les héros au cœur pur prêt à se sacrifier sans se poser de questions, ou si peu. Le sacrifice peut aussi découler d’un certain égoïsme, quand on ne perçoit plus d’autre route que cette échappatoire… Attention, je reste admiratif de certains parcours, mais ce sont rarement ces notions-là qui m’ont fait vibrer dans mes lectures, ou alors, il y a longtemps peut-être, et encore, sincèrement, je ne crois pas.

La Piste surtout interroge aussi le concept de « nation », lui aussi au cœur de bien des débats. Les figures de héros, le destin d’un pays… on peut peut-être en tirer le meilleur, mais bien souvent, c’est le pire qui en ressort.

 

Marc : Artemis Cortellan est d’ailleurs un personnage fascinant. Il cherche à manipuler l’Histoire et le destin par des manipulations toujours retorses pour créer sa propre légende et devenir une figure fédératrice et héroïque, autant dans L’Empire du Léopard que dans La Piste des cendres. Pourquoi avoir créé un tel personnage ? As-tu eu du mal à l’écrire ? Pourquoi l’avoir fait sortir de sa retraite dans La Piste des cendres ?

Emmanuel Chastellière : Déjà, merci !

J’aimerais tout d’abord préciser qu’Artemis est le seul personnage de l’Empire à revenir dans la Piste et qu’on peut très bien le découvrir pour la première fois à cette occasion !

Ensuite, je l’avoue volontiers, c’est tout bonnement l’un de mes chouchous. Je n’ai aucun mal à lui donner vie, non, je me demande d’ailleurs ce que cela pourrait bien révéler à mon sujet ; rien de grave, j’ose le croire.

Je trouvais intéressant de mettre en avant la figure d’un ambitieux brisé, dont les tourments, souvent bien cachés derrière un sourire mordant, n’en sont pas moins présents, pour ne pas dire à vif. Je ne sais pas de quel personnage ou de quelle figure historique je pourrais le rapprocher… Mais là encore, il fait partie de ces protagonistes qui me sont venus très vite en tête et dont le caractère se révèle défini d’emblée.

Le faire sortir de sa retraite m’a paru là encore très naturel. Bien sûr, il a des côtés agaçants, mais je crois qu’il aurait trop bête de se priver de lui.

 

Marc : La mégalomanie et l’obsession pour son image d’Artemis Cortellan peuvent être mises en lien avec celles d’un certain Duc Nikolaï de Célestopol. Pourquoi avoir créé des personnages obsédés à ce point par le pouvoir ?

Emmanuel Chastellière : J’espère en tout cas ne pas l’être à mon échelle.

Ah, tiens, je me demande si j’avais déjà fait ce parallèle entre les deux ! Bonne question. Alors, il y a sans doute d’une part mon péché mignon, soit mon goût pour des personnages possédant un côté grandiloquent (qui cache souvent quelque chose de plus profond, évidemment). Pas à l’échelle d’un roman entier, car je n’imaginerai pas plusieurs Cortellan dans la même histoire, mais c’est vrai qu’il m’en faut souvent un.

Ensuite, je pense que je suis sensible aux destins impossibles. Nikolaï court après le temps, Artemis après la gloire… Et l’un comme l’autre leur restent inaccessibles, quels que soient leurs efforts ou leurs ressources.

 

Marc : L’Empire du Léopard et La Piste des cendres mettent en scène deux personnages féminins forts, Cérès Orkatz et Zuhaitza, qui vont s’opposer aux ambitions d’Artemis Cortellan. Pourquoi avoir choisi de mettre au centre du récit un personnage féminin fort dans L’Empire du Léopard ? Est-ce que tu considères que des personnages de ce type manquent en Fantasy ?

Emmanuel Chastellière : Pour tout dire, je me sens souvent plus à l’aise avec les personnages féminins, même si je ne saurai pas dire exactement pourquoi, d’autant qu’à mes yeux, écrire un personnage féminin ou masculin, c’est la même chose : seule la personnalité diffère et celle-ci n’est pas dictée par le sexe ou le genre, heureusement. Peut-être parce que souvent, leur parcours est plus complexe, plus difficile, exige plus de courage ou d’abnégation et que c’est vers cela que je tends.

Dans l’Empire spécifiquement, c’est vrai que je tenais à ce que le colonel soit une femme. Là, oui, la question ne s’est jamais posée, je l’ai toujours vu ainsi. Bon, je suis aussi un enfant des années 80/90, j’ai grandi avec des Ellen Ripley ou des Sarah Connor, des personnages féminins très forts, mais surtout des personnages très forts, tout court. Cela dit, dans la Piste, je trouve que le rôle d’Ombeline, dans un autre registre, exige tout autant de force, d’abnégation ou de courage. La guerrière badass « parce que », ça ne m’intéresse pas forcément plus, car c’est devenu une figure tout aussi « cliché » que celle de la demoiselle en détresse.

 

Marc : De la même manière, Célestopol dépeint les oppressions subies par les automates et des travailleurs opprimés. Pourquoi avoir choisi d’aborder des thématiques sociales par le biais de tes récits ?

Emmanuel Chastellière : Je crois que c’est maintenant évident, j’aime bien tracer des parallèles avec notre monde, vu qu’on entend encore trop souvent que l’imaginaire, et surtout la fantasy, c’est bon pour s’évader – ce qui est déjà quelque chose, certes – mais pas plus. Ou que le genre manque de subtilité. Deux points de vue que je réfute ardemment à titre personnel.

Quant aux thématiques sociales plus spécifiquement, c’est quelque chose qui m’a toujours « parlé » ou que j’ai toujours apprécié dans mes lectures (y compris très traditionnelles, comme chez les auteurs russes, mais aussi Maupassant, Zola…), mais attention, j’espère balayer tout le spectre de ces thématiques. Le gentil ouvrier contre le méchant patron, bon, je ne considère pas que ce soit d’un intérêt, ou même d’un réalisme, particulièrement convaincant.

Mais sur un plan de l’intrigue, c’est aussi une source de conflits ou de rebondissements pour nourrir mes personnages, tout simplement !

 

Marc : Est-ce que le titre de la nouvelle « Les Jardins de la Lune » est un clin d’œil à un certain premier tome du Livre des Martyrs ?

Emmanuel Chastellière : Oui, tout à fait. C’est d’ailleurs le titre qui a fait naître l’histoire, enfin, son point de départ. Je m’étais dit que c’était un clin d’œil amusant pour les lecteurs de Steven Erikson et, de toute façon, un bon titre à donner à une nouvelle.

 

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Emmanuel Chastellière : Mais je suis un jeune auteur !

Plus sérieusement, je ne sais pas si je suis le mieux placé pour répondre à une telle question. Bon, tout le monde le dit, le plus important, c’est d’écrire, encore et encore. Et surtout de cerner le pourquoi profond de son envie de raconter telle ou telle histoire. On peut partir « à l’abordage » sous le coup de l’inspiration, mais il faut ensuite prendre le temps de la réflexion. Savoir pourquoi on écrit me paraît indispensable.

Pour le reste, et je dis ça alors qu’Elbakin.net diffuse Procrastination, je dois bien reconnaître que je ne suis pas du genre à éplucher toutes les déclinaisons de méthodologie existantes. Savoir utiliser ces outils, savoir parfois même quels outils sont à sa disposition, c’est bien sûr quelque chose à ne pas négliger, mais ça ne fait pas tout. S’entraîner, c’est bien, mais comme dans toute discipline, on retrouve des gens plus ou moins doués au départ. Je crois que certains écarts ne peuvent pas se combler… mais ce n’est pas une raison pour ne pas essayer de le faire !

 

Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Emmanuel Chastellière : Eh bien, je suis dans les corrections/révisions de Célestopol 1922 et dans l’écriture d’un roman pour Scrineo en duo avec Anthelme Hauchecorne, dans un registre différent de nos univers habituels. Allez, on va dire hope ou solarpunk ? Bien que je ne raffole pas de ce genre de sous-catégorisations perpétuelles. En principe, il devrait paraître l’année prochaine, si tout va bien.

Je planche aussi sur un ou deux synopsis, entre autres choses…

7 commentaires sur “Interview d’Emmanuel Chastellière

  1. Bonjour, merci pour l’interview! je salue le travail de traducteur, peu valorisé et pourtant essentiel pour élargir nos horizons littéraires ! Je suis d’accord avec vous, la littérature de l’imaginaire est beaucoup trop souvent réduite au simple divertissement ( qui n’est jamais simple d’ailleurs). C’est étonnant car, à mon sens, s’il y a une littérature qui n’a jamais cessé d’être « politique », c’est bien celle-ci-dans la mesure où la littérature dite blanche a eu tendance à évoluer vers des récits plus intimistes, délaissant les grandes problématiques politiques et sociales. D’autant plus la fantasy, dont bon nombre d’œuvres articulent leurs intrigues autour de la quête du pouvoir- on y fait souvent la guerre! Ce n’est, me semble-t-il, pas anodin. Je recommande d’ailleurs l’ouvrage de l’historien William blanc winter is coming, qui traite de la dimension politique de la fantasy. Désolé pour ce commentaire un peu long- mais il y a tellement de choses à dire ! Je remercie l’auteur de ne pas délaisser les questions sociales, même si cela « complique » la tâche du romancier (écrivant moi-même, j’en prends la mesure).

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      1. Oui, j’ai tendance à penser que toute littérature distille une vision du monde (quand bien même il s’agit d’un monde inventé- il n’est jamais créé ex nihilo) qui va au-delà du simple jeu fictionnel.

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