Interview de Raphaël Bardas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Raphaël Bardas, auteur des Chevaliers du Tintamarre, paru en Février 2020 aux éditions Mnémos !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews d’auteurs grâce au tag « Interview », ou dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Raphaël Bardas pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview de Raphaël Bardas

 

Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Raphaël Bardas : Bien, je m’appelle Raphaël Bardas, j’ai 43 ans et je suis auteur depuis une vingtaine d’années. Par le passé on a pu suivre mon travail dans le jeu de rôle lors de collaborations avec Multisim, puis plus tard avec UBIK, 7eme Cercle, XII Singes et enfin Studio Deadcrows.

J’ai aussi publié en librairie traditionnelle dans des collaborations avec Mnémos, notamment sous la direction de mon vieil ami Raphaël Granier de Cassagnac. C’est ainsi que j’ai participé aux ouvrages Abyme le guide de la Cité des Ombres et Europole : guide de Résistance dans la Titanopole européenne dans la collection Ourobores.

 

Marc : As-tu toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture, et à l’imaginaire ?

Raphaël Bardas : D’aussi loin que portent mes souvenirs oui, j’ai toujours voulu écrire, mais c’est surtout apparu au début de l’adolescence. J’arrivais au collège, j’adorais jouer aux chevaliers, aux magiciens, aux robots… mais c’était, semble-t-il, devenu interdit aux garçons de mon âge. Durant les deux mois qui séparaient le collège de la primaire tous les gamins étaient devenus des grands, qui ne jouaient plus… alors j’ai joué en cachette (comme tous les autres en fait), jusqu’à ce ce que je comprenne qu’en réalité je jouais surtout pour inventer des histoires. J’avais des sortes de pulsions fictionnelles. J’ai fini par ranger mes figurines et explorer diverses façon de sortir ce besoin de fiction qui me tiraillait le bide. C’est comme ça que l’année de ma 4eme (au milieu des années 80), j’ai découvert les jeux de rôle, le théâtre et l’écriture. Quant à l’imaginaire, je crois qu’il ne m’a jamais quitté. Longtemps j’ai écrit et inventé des jeux sans me dire que je pouvais faire autre chose que de l’imaginaire. Mais ces dernières années mes envies ont un peu évolué et je n’exclue pas d’écrire de la littérature blanche ou du polar (j’ai même pas mal de notes pour cela).

Disons que je suis un auteur avant tout, et que l’imaginaire a été jusqu’à présent mon mode d’expression principal.

 

Marc : Avant d’écrire Les Chevaliers du Tintamarre, tu beaucoup travaillé dans le milieu du JDR, avec le studio Deadcrows, que tu as fondé, et les jeux Abyme, Retrofutur ou encore Capharnaüm. Comment se déroule l’écriture d’un JDR ? En quoi se différencie-t-elle de l’écriture d’un roman ?

Raphaël Bardas : En ce qui me concerne, la création d’un jeu de rôle est précédée d’un ensemble d’envies qu’il faut ensuite mettre en cohérence entre elle (et avec celles des autres si l’on est plusieurs créateurs), pour tendre vers quelque chose que l’on pourra léguer à une foule de meneurs de jeu. Car il ne faut pas oublier que d’inventer du jdr revient à donner aux lecteurs l’envie de s’en emparer. Je ne crois pas, en revanche, que l’écriture romanesque ait cette vertu là, car on propose avant tout une histoire, un cadre, et des personnages qui naviguent entre les deux. Dans le JDR, on propose un cadre, des histoires potentielles que sont les scénarios, et des règles pour permettre à des personnages que l’on n’a pas inventés, d’y évoluer… c’est un exercice fascinant et très excitant, mais c’est très différent de l’écriture littéraire. Moi je ne l’ai compris que très tard et c’est sans doute pour cela que j’ai attendu d’avoir 43 ans pour publier mon premier « vrai » roman.

Je dis « premier vrai », car en 2017 j’ai publié une novella dans l’univers de Capharnaüm pour l’anniversaire des 10 ans de ce jeu. On ne peut la trouver que sur le site de l’éditeur désormais, mais sa lecture pourrait divertir ceux qui ont apprécié le ton des Chevaliers du Tintamarre.

 

Marc : Est-ce que tu dirais que l’écriture de JDR peut former un auteur de fiction ?

Raphaël Bardas : Oui, à condition de bien comprendre qu’il s’agit de deux exercices différents. Écrire du JDR est très structurant, cela permet d’apprendre à inventer des univers cohérents, à organiser sa pensée, et à envisager toutes les variantes hypothétiques d’une histoire. C’est très formateur.

Le jeu de rôle est un jeu, même littéraire ou tout ce que l’on peut dire à ce sujet, c’est un jeu. Je serai bien en mal de le définir plus avant, tout comme il me serait vraiment difficile de donner une définition acceptable et consensuelle de la littérature. Simplement, il y a une différence fondamentale sur laquelle ont peut s’appuyer : l’une est un jeu, l’autre non.

 

Marc : Pour toi, comment interagissent les littératures de l’imaginaire avec le JDR ?

Raphaël Bardas : Cela dépend de si le jeu est une adaptation d’un univers particulier ou pas.

Par exemple, j’ai eu la chance d’être l’un des auteurs qui ont  développé les gammes Agone et Abyme chez Multisim. Nous devions rendre l’ambiance si particulière des univers de Mathieu Gaborit tout en donnant aux meneurs de jeux et au joueurs la possibilité de s’en emparer, de le jouer à leur façon. Sur des univers de fantasy plus « génériques » et moins imprégnés d’une personnalité littéraire, l’écriture et la création sont plus opératoires. Sur ces jeux, nous devions donc cerner le parfum propre à l’imaginaire de Mathieu et trouver des moyens de l’extrapoler et de l’intégrer dans la matière ludique. Pas une mince affaire en réalité, mais c’était passionnant !

Récemment j’ai pu découvrir la nouvelle édition d’Ecryme, un autre jeu tiré d’un univers de Mathieu Gaborit. Et je trouve que les auteurs ont parfaitement réussi à extrapoler cette identité imaginaire propre à l’auteur des romans. En revanche, ils tombent dans un travers qui est très fréquent dans les adaptations d’œuvres littéraires en JDR : vouloir mettre trop de littérature dans le jeu.

C’est génial si ce que vous recherchez est une lecture dépaysante et une prolongation du travail de l’auteur. Mais si vous êtes venus chercher une description pratique et des outils utilisables immédiatement, vous risquez d’être un peu déçu car les informations sont noyées dans une narration qui prend plus de place que l’info utile elle-même.

Je crois que l’interaction entre les littératures de l’imaginaire avec le JDR repose sur un fragile équilibre : donner les moyens de mettre en scène l’univers d’un auteur sans se prendre pour l’auteur lui-même.

Je ne veux pas te dégoutter d’Ecryme hein, le jeu est très beau et très bon, mais tu as intérêt de prendre des notes en le lisant car les infos utiles sont disséminées au fil d’une narration.

 

Marc : Pourquoi et comment es-tu passé de l’écriture de JDR à la fiction ?

Raphaël Bardas : En fait j’ai toujours voulu écrire de la fiction ET du JDR, mais l’occasion faisant le larron, j’ai commencé par du JDR et continué par lui. J’ai toujours plus ou moins écrit de la fiction, mais sans jamais vraiment aboutir… c’est suite à un changement de vie de 2013 que j’ai pu faire le chemin qui m’a permis d’écrire les Chevaliers du Tintamarre et d’aller jusqu’au bout de l’aventure éditoriale.

Ma compagne, la personne qui partage ma vie depuis 2014, m’y a beaucoup aidé. Cela peut paraître un peu naïf, ou mièvre, mais nos engueulades littéraires, parfois dantesques, m’ont permis de trouver le romancier qui flemmardait en moi et de le différencier de l’auteur de JDR.

 

Marc : Comment est né l’univers des Chevaliers du Tintamarre ?

Raphaël Bardas : Il est né d’influences littéraires, artistiques et cinématographiques. D’expérimentations aussi : des nouvelles, des scénarios de jeux de rôle. Des briques posées ici et là, puis récupérées pour les remettre dans l’univers du roman. Il y a toute une mythologie de fond, que j’ai utilisée dans des versions antérieures du texte et que j’ai finalement dégagées de la dernière version, mais qui ont servi d’architecture cosmologique. Je les garde, je les ai là, sous le coude, et ça s’épaissit peu à peu car cet univers a encore plein de choses à montrer. Mais cet univers est plus une identité philosophique et culturelle qu’un monde à part entière.

Les Chevaliers du Tintamarre n’en sont qu’un aspect, la résultante d’une envie de faire un polar fantastique qui ferait se rencontrer les mythes urbains et marins. Mais il y a tout un univers de fond et qui m’est propre. Il repose sur des bases culturelles et émotionnelles dirais-je, qui évoqueraient assez fortement, allons y :

Cervantès, Dumas et Melville pour les thèmes et les décors.

John Fante, Charles Bukowski, Joel et Ethan Coen, et même Pedro Almodovar pour le ton.

Terry Gilliam, le Baron de Munchausen, Cyrano de Bergerac ou encore pour Rabelais pour l’imaginaire.

Je ne me réclame d’aucun de ceux-là hein, ni même ne me compare à eux, bien entendu. C’est juste que quand je revois The Big Lebowski ou que je relis des pages de Bandini ou de Moby Dick, je vois bien tout ce que je leur ai piqué.

 

Marc : Les Chevaliers du Tintamarre est ton premier roman. Comment s’est déroulée la rédaction du roman ? As-tu des anecdotes ou des souvenirs de rédaction à partager ?

Raphaël Bardas : L’idée m’est venue au moment de la sortie du guide d’Abyme chez Mnémos en 2009. Fred Weil m’avait alors demandé si toutefois je n’avais pas un projet de roman. J’avais ces envies, ces influences, Silas, Rossignol et la Morue, un mythe marin qui s’appelait le Hurlement des Veuves, et cette ville qui à l’époque ne s’appelait pas Morguepierre. Premier jet six mois plus tard, trop foisonnant et mal maîtrisé, refusé. Deuxième jet trois ans plus tard après avoir pris la décision de le délayer dans une trilogie, histoire que le foisonnement puisse être mieux maîtrisé. Refusé aussi.

Je suis alors passé à autre chose, revenu au jeu de rôle pendant quelque temps (avec Venzia, et Macadam Fairies, mon prochain jdr en financement cette année). Le temps d’accepter, en fait, qu’il y avait trop de choses dans mon projet et que je l’étouffais en quelque sorte. Il y avait de quoi faire cinq tomes de 600 pages si je voulais vraiment tout exploiter. Sauf que ce n’est pas ça, l’esprit des Chevaliers du Tintamarre. Ce n’est pas ça non plus que j’ai envie d’écrire. D’ailleurs je sais aussi parfaitement que ce n’est pas une chose que je saurais faire. J’écris avec le souci que chaque page soit intéressante, soit par l’humour, soit par la poésie, soit par l’intrigue ; je ne veux pas qu’une page ne soit qu’une passerelle jusqu’à la suivante. Si cela ne sert pas, à mes yeux, l’une de ces trois composantes : le rire, la poésie ou l’intrigue, c’est que je n’en ai pas besoin. Alors je le retire à la relecture. C’est une chose que je ne peux faire que sur des formats assez courts, j’ai d’ailleurs lu ici ou là que ce bouquin était court, c’est vrai, et c’est voulu, nécessaire même. Le jour où vous trouvez un roman de Raphaël Bardas qui fait plus de 500 pages, ne l’achetez pas, il est probablement mauvais. Jusqu’à 500 ça devrait aller 😉

Tout ça, je ne l’ai pas compris tout seul mais dans des débats infinis avec Roxane, ma compagne, sur qui je teste tous mes textes, toutes mes vannes aussi, tout le fond psychologique ou politique de mon univers. On s’est engueulé un paquet de fois avant que je comprenne que j’avais trop de choses pour un seul bon bouquin.

Troisième jet écrit en 2018. Huit mois de travail, le soir après le taff ou pendant les vacances scolaires. Je garde les trois zozos, la ville, le hurlement des veuves, je transforme Alessa qui dans les premières versions n’était qu’une fifille pleurnicharde (mais maudite en quelque sorte) à sauver. J’accepte aussi d’écrire ce que j’ai envie d’écrire et pas ce que je crois que le public attend. J’assume mon humour et l’idée qu’il ne plaira pas à tout le monde. Je travaille de façon plus méthodique aussi, plus scénaristique même, et je joue tous mes dialogues à voix hautes… contrat signé à la livraison !

Pour résumer, si au final il m’a fallu 8 mois pour écrire ce bouquin, c’est en réalité une histoire d’une dizaine d’années. Mais ça m’a permis d’enfoncer tant de portes et de poser tant de balises, que maintenant j’écris beaucoup plus vite.

 

Marc : La cité de Morguepierre, que tu décris dans ton roman, est en proie à des inégalités sociales marquées jusque dans l’architecture de la ville, puisque les nobles vivent dans des quartiers flottants, inaccessibles autrement que par des moyens technologiques, tandis que les classes laborieuses sont contraintes de survivre dans les bas-fonds. Pourquoi avoir choisi cette architecture pour Morguepierre ? Est-ce que les thématiques sociales te semblent importantes en imaginaire ?

Raphaël Bardas : Je fais partie des gens qui pensent que tout est politique, alors je te dirais que oui. Pas uniquement en imaginaire du coup.

Après, si on se concentre sur la fantasy, il se trouve que c’est un genre trop peu pris au sérieux . Or, c’est un genre qui peut parler de choses aussi sérieuses que la SF, le Polar et même, soyons fous, que les sacro-saintes littératures blanches. Je ne crois pas que ce doit être sa vertu première, mais je trouve fondamental que l’on arrête de présenter la fantasy comme un genre exclusif de l’évasion.

Morguepierre présente de nombreuses inégalités sociales, elle offre aussi un regard particulier sur l’administration, l’ordre, l’inconsistance égoïste de certains puissants… mais je viens d’un milieu ouvrier et suis issu de l’immigration. Tout cela fait partie de mon ADN intellectuel. J’écris de la  fantasy de gauche, disons-le une bonne fois pour toute.

Alors oui, on peut trouver, à mon style, que moi non plus je ne prends rien au sérieux, mais en fait si : se marrer, c’est très très sérieux ! Et la plupart du temps je ne le fais même pas exprès.

 

Marc : Les Chevaliers du Tintamarre adopte une voix narrative assez ironique et gouailleuse. Pourquoi avoir choisi de faire de l’humour de cette manière, en utilisant ton narrateur pour prendre du recul sur les événements que vivent tes personnages ?

Raphaël Bardas : Mon humour est là, bon ou mauvais, je ne peux pas faire sans. Ce n’est pas vraiment une chose sur laquelle je travaille beaucoup. Lorsque je fais mon plan, le détail de certaines scènes me vient je me dis : « ah, ça serait marrant s’il se passait ça » et je développe l’intrigue en fonction de cette situation amusante. À l’inverse, certaines touches d’humour ne me viennent que lors de la rédaction. Dans le vif d’une scène d’action ou d’un dialogue, une fois mon cerveau bien échauffé, il y a souvent plein de conneries qui me viennent. Je garde les moins mauvaises, c’est dire !

Pour tout dire, j’ai un mal fou à faire autrement. Je ne sais pas si je suis drôle ou si mon texte l’est. Ce dont je suis certain, c’est que je mets dans mon texte ce qui me fait rire moi.

Je ne sais pas si on peut rire de tout, mais je crois qu’on peut parler des choses sérieuses même en les tournant en dérision. C’est même très important à mon avis, il suffit d’accepter que d’en rire, si c’est voir les failles d’un sujet, ce n’est pas forcément lui imposer une sentence.

 

Marc : De la même manière, tes personnages ont un certain sens de l’humour et de la dérision, alors qu’ils connaissent parfois l’horreur. Pourquoi avoir créé des personnages de cette trempe ?

Raphaël Bardas : Je ne voulais pas qu’ils soient des machines à résoudre les enquêtes et à tuer les méchants. Je les voulais humains, avec des qualités, mais aussi des défauts, des envies, des besoins… Mes héros ont faim, soif, ils font caca et adorent faire l’amour. Tout cela de façon un peu plus outrancière que la moyenne. Ils ne sont pas là uniquement pour démêler les fils d’une intrigue et n’ont pas pour but de proposer à chaque type de lecteur un personnage auquel s’identifier. Je voulais qu’ils existent par eux-mêmes et qu’on puisse avoir envie de connaître leurs histoires, ou même de boire un coup avec eux, mais pas qu’on ait envie de vivre leur vie.  Encore une fois, si c’est une invitation au voyage, je n’écris pas de la littérature d’évasion. Aussi, je n’écris pas pour des lectrices de quinze ans qui rêvent d’épouser un elfe qui leur fera la cour pendant six mois avant d’évoquer la possibilité de prendre leur virginité. Mes héros ont de l’herpès et des mycoses, ils bouffent quand ils le peuvent et aiment bien quand ça pue un peu… si vous vous identifiez à eux, vous avez peut-être un problème. En revanche je vous paie l’apéro  quand vous voulez !

Bien sûr, en cherchant un peu, on peut trouver des archétypes derrière tout ça : la Morue est un barbare, Silas un spadassin, Rossignol un barde un peu devin après un certain passage dans le Ventre. Mais je vous mets au défi de leur faire cocher toutes les cases du profil !

 

Marc : L’intrigue du roman se base sur une enquête menée par Rossignol, Silas et la Morue sur la disparition de jeunes orphelines, mais aussi sur celle du capitaine Johan Korn, qui cherche à trouver les raisons des apparitions de cadavres de marie-morganes sur les plages de la ville. Pourquoi avoir mobilisé le ressort de l’enquête pour ton roman ? Selon toi, pourquoi les enquêtes peuvent constituer un schéma narratif récurrent en Fantasy ?

Raphaël Bardas : J’aime bien construire mes histoires autour d’un mystère. Puis décider ensuite des bonnes et des mauvaises façon d’en dévoiler les secrets. Il y a ceux qui trouvent les réponses pertinentes par des moyens presque classiques (c’est le cas du capitaine), et ceux qui vont enchaîner les choix foutraques jusqu’à tomber par un faux hasard sur la vérité. J’ai construit cette historie de cette façon, aussi, parce que j’aime la fantasy sans en aimer tous les ressorts. La guerre m’emmerde, les scène de bataille m’endorment, je me fous de savoir qui va s’asseoir sur le trône à la fin. En revanche, savoir pourquoi tel salopard veut s’asseoir sur le fameux trône, et ce que cela révèle des sociétés humaines ou de la simple motivation viscérale d’un homme, là ça m’intéresse. Le tube digestif d’Aragorn est sans doute mille fois plus intéressant qu’Aragorn lui-même.

 

Marc : Les Chevaliers du Tintamarre met majoritairement en scène des personnages humains, mais aussi des créatures surnaturelles, telles que des gobelins ou des « alfes », sans oublier les « marie-morganes ». Pourquoi avoir incorporé des créatures surnaturelles dans ton récit ?

Raphaël Bardas : Sur le plan philosophique, les alfes et leurs semblables, incarnent dans mon univers les fonctions les plus déshumanisées, les plus opératoires. Ce sont des être rabougris, de corps mais aussi d’esprit. Ils n’aiment pas. On ne les aime pas. Ils sont là pour fonctionner parce que c’est tout ce qu’il savent faire… et c’est leur seule façon d’être « heureux » d’ailleurs, car ils ne sont que névrose. Les alfes de Morguepierre sont l’incarnation de certaines névroses  de civilisation, telles que l’obsession de l’utilité, par exemple. À l’inverse, je les mets ici pour monter que les régents de la ville sont des oisifs, des fantasques, qui ont choisi de se dépouiller de ces fonctions. Il fallait que ce soient des créatures inhumaines pour cela.

Les marie-morganes, ou tout simplement morganes, c’est autre chose. Elles sont ici l’élément le plus marquant de l’imaginaire marin. Elles sont la dose d’Éros&Thanatos nécessaire au fonctionnement de ce monde-là, de Morguepierre.

 

Marc : Ces créatures, ou plutôt leurs fluides corporels, sont également utilisées par les humains pour créer des « mâche-merveilles », des chiques qui confèrent des capacités surnaturelles à ceux qui les mâchent. Cependant, ceux qui consomment trop de mâche-merveille finissent par devenir des « gargueulards », dont les corps sont gorgés de fluides surnaturels. Pourquoi avoir mis en scène cette forme de magie, liée à l’exploitation des créatures surnaturelles ? Est-ce que pour toi, la Fantasy doit s’intéresser à des thématiques rattachées à l’exploitation du vivant ?

Raphaël Bardas : J’aime bien l’idée que l’on doive digérer le « divin » pour obtenir ses bienfaits. C’est sans doute un dérivé de l’eucharistie catholique. Si je suis, en ce qui me concerne, le plus vil des mécréants, il se trouve que je viens d’une famille espagnole pratiquante…  c’est peut-être une séquelle. Et puis bien sûr, il y a l’appropriation de la chair par la chair, la dévoration, la digestion, la défécation. Ces fonctions basiques et naturelles de l’homme sont le moyen que nous avons tous, à portée et sans pierre philosophale, de transformer la matière.

 

Marc : De la même manière, tu décris également la « liqueur de Murace », qui augmente les capacités cognitives au prix d’une impuissance colossale, ou un « whisky ricanant », qui permet à ses buveurs de se remémorer des souvenirs heureux, au risque de mourir de nostalgie. La magie semble ainsi, dans ton univers, être majoritairement liée à des substances externes plutôt qu’à des pratiques de sorcellerie classique. Pourquoi avoir lié la magie à ces substances ?

Raphaël Bardas : Mes réponses seront un peu les mêmes que ci-dessus. Sur ces points précis, il me vient le souvenir d’une vipère dans une bouteille de liqueur, posée sur une étagère au fond d’une bergerie, quand j’étais gosse. L’alcool, la putrétion et son contraire, l’animal rampant, le mollusque flasque…ces choses qui vont augmenter l’homme, le diminuer, le transformer au plus profond de sa viande et de ses envies, je trouve ça tellement plus magique qu’une boule de feu.

 

Marc : Tu mets également en scène une magie appelée les « Arts Sombres », qui permettent aux ravisseurs des jeunes orphelines de les enlever. Pourquoi avoir créé une magie qui peut se révéler une source d’horreur pour les personnages ?

Raphaël Bardas : En fait, là, j’ai travaillé à l’envers. J’avais ce nom : le Hurlement des veuves, qui devait incarner la douleur de l’injustice amoureuse, une magie qui résulterait de la perte de l’être aimé. Vous imaginez la puissance du truc ? Les Arts Sinistres reviendront un jour dans cet univers, sous une autre forme, mais ils seront toujours la mise en magie d’un intime ravagé.

Il y a aussi les Arts Pouilleux, ceux qui émergent de la crasse et de la pourriture… c’est de cela qu’hérite Rossignol après le Ventre. On en saura un peu plus dans une autre histoire des chevaliers si elle paraît un jour.

 

Marc : Les trois personnages principaux du récit, Rossignol, Silas et la Morue, se rêvent héros mais n’en sont pas (ou du moins pas immédiatement) et fréquentent assidûment la taverne du Grand Tintamarre. Est-ce que leur statut et leur manière d’agir ont été un moyen pour toi d’aller à contre-courant de la tradition de l’héroïsme en Fantasy ?

Raphaël Bardas : Oui, et non. Je n’avais pas pour projet d’aller à contre-courant de quoi que ce soit. Mais les personnages qui m’intéresse ne sont pas des fonctionnaires de l’héroïsme, disons. J’aurais personnellement beaucoup plus de choses à mettre en scène avec des personnages déserteurs qu’avec des héros de guerre. Les faiblesses et les défauts m’intéressent autant que les forces. J’ai toujours trouvé que Porthos était le plus chouette des trois mousquetaires.

 

Marc : Parmi les trois personnages du Tintamarre, lequel t’a paru le plus difficile à écrire ? Lequel t’a posé le moins de difficulté ? Pourquoi leur avoir donné à chacun un idiolecte différent ?

Raphaël Bardas : Silas est le plus facile à écrire. Il est un compromis entre les deux autres, et il est aussi le compromis que moi je m’autorise pour avoir un héros plus proche des canons de la littérature héroïque. Le plus difficile est, peut-être étrangement, la Morue. Il ne s’exprime qu’en mangeant les mots alors il est difficile de retranscrire par écrit les son tels que je les imagine. En fait, je déteste quand les autres auteurs font ça, je trouve ça extrêmement pénible à lire et je m’étais promis de ne pas le faire. Mais à la rédaction cela s’est imposé ainsi. Je crois que, heureusement, on s’y fait à la longue.

Pour Rossignol, c’est un autre travail. Il incarne à lui seul le paradoxe de cet univers. C’est une forme d’érudit, et une homme de spectacle aussi, alors incarne le beau parler et la connaissance. Mais il est aussi le dépositaire d’un savoir imparfait et un habitant de la Rade. Il  fallait lui trouver un langage qui puisse à la fois frôler parfois le lyrisme et sombrer dans la gouaille la plus poisseuse.

 

Marc : Quels conseils donnerais-tu aux jeunes auteurs de fiction et/ou de JDR ?

Raphaël Bardas : De ne pas confondre les deux.

 

Marc :  Sur quels projets travailles-tu actuellement ? Peut-on envisager une suite aux Chevaliers du Tintamarre ou des récits se situant dans le même univers ?

Raphaël Bardas : Il y a une nouvelle dans l’anthologie « Frontières » des Imaginales. Elle se situe dans le même univers mais n’a absolument rien à voir avec les Chevaliers du Tintamarre. Elle ne se situe même pas à Morguepierre. Cela devrait paraître pour les Imaginales 2021 il me semble.

Sinon, je suis à environ 30 pages de la fin du premier jet d’un nouveau roman mettant en scène les chevaliers du Tintamarre. Autant dire que la rédaction sera terminée avant juillet et que j’aurai l’été pour relire et retravailler ce texte avant de le soumettre pour lecture à mon éditeur. S’il est accepté, commencera alors le long travail d’édition. Le titre actuel est « le Voyage des âmes cabossées », il se situe trois après la fin des Chevaliers du Tintamarre et parle de tout autre chose.

Côté jeu de rôle je développe depuis trois ans un jeu intitulé Macadam Fairies pour le Studio Deadcrows. Je voudrais pouvoir le présenter en financement avant la fin de l’année 2020, mais vu que je suis responsable de la gamme en plus d’en être l’auteur principal, je ne peux jurer de rien. C’est écrit, testé, illustré, et pourtant il reste tant à faire… pour résumer, c’est un jeu contemporain ou l’on joue des humains qui, lorsqu’ils étaient enfants, ont fait une fugue qui sans le savoir les a conduits dans l’un des royaumes magiques qui bordent le Centremonde, celui où nous vivons. On y joue ces enfants devenus adultes, revenus « marqués » magiquement par ce qu’il s’est passé pendant leur fugue. Un jour, les personnages découvrent qu’ils sont en fait des créatures magiques cachées ou bannies sur terre pour avoir un jour mené la révolution dans les très conservateurs royaumes magiques. Ils développent des pouvoirs, peuvent se transformer en farfadets, croque-mitaines, fomori et que sais-je encore (il y a un peu plus de 80 créatures au catalogue), pour vivre des aventures plutôt rock’n’roll il me semble. C’est de « fantasy urbaine » qui lorgne pas mal du côté de Neil Gaiman, de Scales (magnifique JDR des années 90) ou encore de Unknown Armies (autre magnifique JDR). À  ma façon, j’essaie d’y convoquer aussi un peu du cinéma des frères Coen, des nouvelles et romans de Charles Bukowski et même de l’univers de Pedro Almodovar. Tout ça pour vous parler de types qui ont oublié qu’ils venaient de Faërie, d’Asgard, de Tir Na Nog ou encore d’Arcadia et qui doivent bien se démerder pour survire à l’époque du RSA, du GHB et du passe Navigo.

 

11 commentaires sur “Interview de Raphaël Bardas

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