Interview d’Alex Nikolavitch (2)

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une deuxième interview d’Alex Nikolavitch, auteur des Canaux du Mitan, publié chez Les Moutons Electriques ! Le roman est déjà disponible en numérique, et paraîtra en version papier en août 2020.

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews d’auteurs grâce au tag « Interview », ou dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Alex Nikolavitch pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

 

Interview d’Alex Nikolavitch – Deuxième Volet

 

Marc : Même si c’est la deuxième fois que tu réponds à mes questions, peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Alex Nikolavitch : Hop, on la refait : Alex Nikolavitch, romancier, scénariste de BD, traducteur et divers autres petits trucs, mais ce sont surtout ceux-là qui nous intéressent aujourd’hui.

 

Marc : Une question que je ne t’avais posée lors de notre précédente interview, c’est celle de l’écriture. As-tu toujours voulu devenir auteur ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture et aux genres de l’imaginaire ? D’ailleurs, avant d’être romancier, tu es scénariste de BD. Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture de romans ?

Alex Nikolavitch : Alors, j’ai toujours voulu créer, depuis petit, mais à la base, ce qui m’intéressait c’était avant tout la BD. Et j’avais sans doute un complexe par rapport au roman. Ceci dit, j’ai écrit deux romans avant de me professionnaliser définitivement dans la BD, deux polars très foutraques mais pas forcément très bien foutus, qui ont probablement vocation à rester bien au chaud dans leur tiroir. Par la suite, j’ai écrit des nouvelles, sans en publier beaucoup d’ailleurs, et pendant toute la décennie 2000, je me suis surtout consacré à la BD. Mais mes idées farfelues l’étaient trop pour les éditeurs de BD. Comme j’avais écrit des essais pour les Moutons électriques, une discussion nous à amener à convenir de faire un roman d’un de ces projets de BD refusés. Ça a été Eschatôn.

Après, l’imaginaire m’a toujours plus intéressé que le réalisme contemporain. Ça reste ce que je lis le plus. Donc logiquement, c’est vers ça que je suis allé au niveau écriture.

 

Marc : Les Canaux du Mitan est ton quatrième roman, après le space-opera lovecraftien Eschaton, l’exploration du mythe de Peter Pan dans L’Ile de Peter et la mise en scène d’Uther Pendragon dans Trois Coracles cinglaient vers le couchant. Qu’est-ce qui a changé entre Les Canaux du Mitan et tes trois romans précédents ? Est-ce que ta méthode d’écriture a changé ?

Alex Nikolavitch : Je me fais plus confiance qu’avant, je dirais. Sur Eschatôn, j’avais l’impression de devoir réinventer la roue. Plein de choses très visuelles du projet BD devaient être repensées, et surtout, la forme romancée me donnait un autre accès à l’intériorité des personnages. C’est devenu plus profond que la version initiale. Du coup, c’est vraiment vers cette intériorité que je suis allé dans les suivants. Ça se sent bien dans les Coracles, je pense, et dans le Mitan aussi. Après, en termes de méthode d’écriture, je ne sais pas si ça a tellement changé. Avant de m’y mettre, je définis un plan assez lâche avec les grandes étapes de mon récit, tout en me laissant du mou pour développer des idées émergentes : une fois la rédaction commencée, les personnages prennent vie, échappent un peu aux caractères forcément un peu schématiques de leur note d’intention. Uther, dans les Coracles, est un être en proie au doute, perdu dans un monde qui change. Il était plus monolithique dans mon idée de départ. D’Ambert, personnage assez secondaire d’antagoniste, dans le Mitan, a vraiment pris de l’épaisseur à mesure que j’apprenais à le connaître. Je ne cherche plus à résister à ça, quand dans Eschatôn, j’essayais encore de les remettre « sur les bons rails ». Le seul qui ait été écrit à ma manière actuelle, dans Eschatôn, c’est Lothe, l’homme à la robe jaune. Et pour cause : c’est un ajout relativement tardif, qui me permettait de débrouiller un piège de ma structure. Du coup, comme il s’est développé de façon beaucoup plus organique que les autres, je crois que c’est devenu le meilleur personnage du bouquin, à mon sens.

 

Marc : Comment t’es venue l’idée du roman ? Comment s’est déroulée la rédaction des Canaux du Mitan ? As-tu des anecdotes à partager ?

Alex Nikolavitch : J’ai rêvé la scène finale, la petite cérémonie d’adieu à bord du bateau-carnaval. Je me promenais sur le quai, j’ai été invité par les clowns, j’ai discuté avec eux. C’était très beau, très émouvant et très mélancolique. Ce rêve m’a frappé et je l’ai noté. Et puis j’ai laissé de côté pendant… une petite dizaine d’années. Mais mon esprit y revenait de temps à autre. J’avais envie de faire quelque chose avec ce bateau. Je l’ai intégré à une nouvelle, Caprae Ovum, publiée dans une anthologie chez Mnemos. Un personnage pénétrait sur l’épave abandonnée pour y chercher une carte. Et je me suis dit qu’un jour, il me faudrait raconter la saga de ce bateau si étrange. Petit à petit, j’ai assemblé l’univers qui allait autour. Je ne comptais pas le faire tout de suite, mais je me suis heurté à un mur, dans la rédaction d’un autre roman dont j’ai écrit le tiers et qui se trouvait ne pas fonctionner du tout. Je l’ai mis de côté, j’ai repris mes notes sur le Mitan, j’ai écrit quelques pages et je les ai envoyées aux Moutons électriques, sans plus d’explications. On en a discuté un peu et comme ça leur plaisait, je me suis lancé.

 

Marc : Les Canaux du Mitan se déroule dans un monde alternatif, qui peut rappeler les Etats-Unis ruraux de la fin du 19ème ou du début du 20ème siècle. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène ton roman dans ce cadre ?

Alex Nikolavitch : Je pense que ça aurait pu fonctionner dans un cadre plus réel, mais les voies d’eau de l’époque étaient plus encombrées, ça aurait donné autre chose, un truc plus à la Tom Sawyer, je pense. La malédiction du Vautour aurait eu moins de puissance, clairement. Quasiment dès le départ, je me suis trouvé plus à l’aise à rebâtir un monde en partant d’un gabarit identifié culturellement. J’aime bien la fantasy borderline, s’écartant du modèle médiéval, mais je ne voulais pas faire du pur steampunk non plus. En termes de fantasy, ça me semblait permettre des choses un peu inédites. Alors j’ai mixé des trucs, des légendes indiennes, les freak shows, la civilisation de Cahokia et des Mound Builders, que j’ai fait perdurer dans le temps. Ça me permettait aussi de jouer avec des ambiances western, qui font partie de mon ADN culturel et auxquelles je n’avais pas retouché depuis mes BDs de l’Homme à la Guitare, il y a une vingtaine d’années.

 

Marc : Dans des interviews précédentes, alors que le roman était encore en cours d’écriture tu avais évoqué le terme de « Dustpunk ». Pourquoi avoir choisi ce terme ? Est-ce qu’il te semble toujours aussi approprié ? Tu as également mentionné John Steinbeck, l’auteur des Raisins de la colère, ou plus exactement « un machin bien bizarre, au confluent de plusieurs genres encore une fois, entre Steinbeck et la magie indienne ». Pourquoi avoir décrit Les Canaux du Mitan de cette façon ? Quel est ton rapport à John Steinbeck ? Pourquoi avoir écrit un roman de Fantasy qui s’en inspire ?

Alex Nikolavitch : C’était ma note d’intention, un peu présomptueuse d’ailleurs (me mesurer à Steinbeck, franchement ? Et après quoi, du Hemingway-Punk ? De la John Fante-Fantasy ?). C’est un auteur que j’ai pas mal lu, il y a longtemps, et dont j’aimais l’univers terre à terre (j’aime bien me contredire, je disais tout à l’heure que je n’étais pas trop réalisme contemporain), le rapport à l’humain, et un rapport à l’espace américain qui n’est plus celui de l’Ouest mythique. Je voulais, tout en faisant de la fantasy, avoir un peu cette dichotomie entre le réel poussiéreux des grands espaces (le Dust Bowl, notamment, d’où mon expression) et la vision romantique qu’on peut en avoir, représentée par le personnage de d’Ambert et sa découverte d’une plaine qu’il ne connaissait jusqu’alors que par des lectures et des racontars. C’est un thème qui me plait bien, ça, qu’on retrouve déjà sous d’autres formes dans l’Ile de Peter et dans les Trois Coracles.

 

Marc : Le cadre que tu as choisi pour Les Canaux du Mitan est ainsi plutôt moderne, puisqu’il semble correspondre au début du 20ème siècle. Pourquoi avoir choisi d’ancrer ton roman dans l’époque contemporaine ?

Alex Nikolavitch : L’idée du bateau-carnaval, elle n’a de sens que dans ce genre de contexte. Elle renvoie au cirque, aux side-shows, à des formes de spectacle modernes, même si elles s’enracinent pour partie dans des traditions plus anciennes. Et puis comme je disais, ça permet de s’amuser avec d’autres formes de fantasy, de repousser un peu la Frontière, ce qui est un peu raccord, quand j’y pense.

 

Marc : On observe aussi que le Mitan est un environnement fluvial, puisqu’une bonne partie de l’intrigue se trouve en lien avec le Bateau-Carnaval, qui traverse les canaux qui donnent leur titre au roman. Pourquoi avoir choisi ce type d’environnement pour ton récit ?

Alex Nikolavitch : Parce que j’habite au bord d’un fleuve, que des péniches sont à l’amarre devant chez moi en permanence et qu’une partie de mes voisins sont des mariniers ? Il y a d’ailleurs un bateau-théâtre à quelques encâblures de chez moi. Je me suis promis d’aller leur déposer un exemplaire du bouquin, d’ailleurs.

Et puis les canaux, c’est une autre manière de naviguer. De prendre son temps. C’est contemplatif. Mes personnages le revendiquent, d’ailleurs, quand ils arrivent au bord de la mer : ce sont d’authentiques marins d’eau douce.

 

Marc : On remarque d’ailleurs que le monde que tu décris dans le roman est en proie à de profonds changements, puisqu’on observe les conséquences de la colonisation du Mitan par des personnes venant d’un » Vieux continent », et une urbanisation qui s’accélère. Pourquoi avoir décrit un monde en mutation ?

Alex Nikolavitch : C’est le regard rétrospectif qui crée les périodes monolithiques de l’histoire. Je crois que toute époque est soumise à des changements, des mutations. Quand je vois la nôtre, que je pratique depuis près d’un demi-siècle, j’ai bien conscience de ne plus vivre du tout dans le même monde que celui où j’ai grandi. J’en regrette certains aspects disparus et pas d’autres. Et je sais que si je suis encore là dans 20 ou 30 ans, ce sera encore très différent. C’est déjà une idée qui traverse les Trois Coracles. Uther tente de s’opposer au changement, puis de le guider, avant de se rendre compte qu’il n’y arrivera pas et que le prix à payer est délirant. Les personnages du Mitan sont plus apaisés, de ce côté-là.

 

Marc : On peut aussi observer que Les Canaux du Mitan, s’il appartient à la Fantasy, s’éloigne des canons du genre. Les personnages du roman semblent ainsi eux-mêmes constater que l’ère des miracles et des grandes batailles impliquant la magie est terminée, et que seuls des vestiges de la grande sorcellerie d’antan subsistent. Pourquoi avoir choisi de décrire un monde alternatif de Fantasy dans lequel la magie n’est plus aussi présente, ou plus aussi puissante qu’auparavant, par opposition à une technologie qui semble gagner en puissance ? 

Alex Nikolavitch : Ça c’est un trope ultra classique de la fantasy, non ? La magie des elfes qui s’étiole chez Tolkien, l’empire de Melniboné qui n’est plus que l’ombre de lui-même dans Elric, etc. De ce point de vue là, je n’ai pas du tout l’impression de m’éloigner des canons du genre, bien au contraire. La tradition perdue dont ne subsistent que des bribes de plus en plus difficiles à maitriser et à comprendre, c’est un motif classique du genre. Après, je n’entre pas dans l’idée d’un monde en voie d’épuisement, qui doit connaître un cataclysme pour se réveiller à nouveau et revenir à l’âge d’or : je la trouve belle esthétiquement, mais elle peut vite sous-tendre un discours assez réactionnaire. Donc j’essaie de la retourner, ou au moins d’en faire autre chose.

 

Marc : On peut affirmer que ton roman relève de la Fantasy moderne, puisqu’il dispose d’un cadre postmédiéval et non européanocentré. Que penses-tu des évolutions récentes de la Fantasy ? Tu avais d’ailleurs dit quelque part, probablement sur Twitter, que la Fantasy devait d’une certaine manière se débarrasser de ses carcans et « tuer le père », à savoir Tolkien. Pourquoi faut-il dépasser Tolkien d’après toi ? Et par quels moyens, narratifs et littéraires, est-ce possible selon toi ?

Alex Nikolavitch : J’ai dit ça ? Mince ! Faut arrêter d’écouter quand je trolle et que je cherche la formule choc, voyons. Mais oui, c’est vrai. J’aime beaucoup Tolkien, mais je ne vois pas forcément l’intérêt de refaire Tolkien encore et encore. Sans le tuer, le pauvre vieux, je pense qu’il est intéressant de l’interroger, de profiter de ses apports (c’est vrai aussi pour Lovecraft, Robert Howard, etc) sans s’enfermer dedans et sans que son univers devienne un bric à brac dans lequel on pioche toujours les mêmes choses. J’aime bien Désolation, de Jaworski, par exemple, qui reprend l’idée de base du Hobbit (les nains qui tente de reconquérir leur ancienne forteresse) et en fait quelque chose de beaucoup plus glauque et mauvais esprit. Après, pour dépasser quelque chose, c’est bien de savoir que ça existe.

Après, justement, la fantasy est un genre qui permet plein de trucs, et qui bouillonne pas mal en ce moment. C’est un genre qui permet tellement de liberté que je trouverais dommage de l’enfermer dans des codes trop rigides, ou dans des histoires d’elfes très beaux, de nains grognons et de héros de la prophétie. Y a toujours moyen de recycler ces vieilles imageries, mais plutôt que de s’acharner dessus, autant explorer de nouvelles pistes aussi. Et je n’ai pas l’impression d’être révolutionnaire en disant ça. Quand Moorcock crée Elric, c’est déjà pour retourner certains codes de Robert Howard et de Tolkien (d’autant qu’il n’aime guère ce dernier, lui). C’est même pas une « querelle des anciens et des modernes », à ce stade. C’est un genre vivant qui doit se réinventer régulièrement pour ne pas mourir.

 

Marc : Les Canaux du Mitan mettent en scène un système de communication qui fonctionne grâce à des signaux de lumière émis au moyen de miroirs. Pourquoi avoir dépeint un tel système de communication ?

Alex Nikolavitch : Parce que ça m’emmerdait de mettre un télégraphe. C’est quand même un univers de fantasy. Donc il faut de l’exotisme, mais comme je voulais rester sur le fil d’un univers qui soit familier, dans lequel il soit facile d’entrer (on a des cow-boys et des Indiens) mais dont il soit évident quand même que ce n’est pas le nôtre. Le vocabulaire, les tours d’héliographe, la religion du Prince, tout ça ce sont des marqueurs de cette étrangeté. Pas étranges au point de sortir le lecteur du truc, mais assez pour le dépayser.

 

Marc : Le roman, découpé en huit parties, mobilise huit personnages point de vue différents. Pourquoi avoir choisi de mobiliser autant de voix narratives ? Est-ce que certaines d’entre elles t’ont parues difficiles à écrire ? On observe également que la septième et la cinquième parties adoptent d’autres formes de narration, à savoir le journal et le théâtre. Pourquoi avoir choisi ces formes pour les mêler à ton récit ?

Alex Nikolavitch : Parce que j’aime ça, déjà. Et parce que Gabriel, comme narrateur, est un parfait candide au départ, mais finit par être initié à des choses qui le transforment. Si je l’avais gardé comme narrateur, on n’aurait pas quitté le bateau, et là le côté contemplatif de la chose aurait pu vite devenir pesant (je n’ambitionnais pas de faire une version fantasy de L’Homme du Picardie), et ça permettait d’aborder les mystères du Mitan par plusieurs côtés. La multiplication des points de vue permet une fraicheur. Après, j’ai hésité à mettre la pièce de théâtre, mais elle représentait un petit défi d’écriture rigolo. L’idée, c’est aussi que chaque regard donne des clés, soit une pièce de puzzle. Et aussi, sur un plan de la technique narrative, que les hors-champ et les points aveugles se déplacent. Pour découvrir graduellement un univers, c’est pas mal.

 

Marc : Tu as placé une source de spectacle au centre de ton récit, avec le Bateau-Carnaval, sur lequel navigue la troupe du Capitaine Loyal, qui se donne au spectacle lors de ses étapes, dans un mélange de cirque et de théâtre. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène des personnages à la fois bateliers et bateleurs ? Sans rentrer dans les détails, on peut observer que les spectacles donnés par la troupe du Bateau-Carnaval s’inscrivent dans le cadre de rites d’initiation. Pourquoi avoir choisi de donner cet aspect rituel aux spectacles de la troupe du Capitaine Loyal ?

Alex Nikolavitch : Le côté spectacle, c’était ma note d’intention de base. Je racontais l’histoire d’un bateau peuplé de bateleurs. J’y peux rien, c’est le rêve qui était comme ça. Cette idée, elle m’a été donnée. Par mon inconscient, par le Zeitgeist, par la Noosphère, c’est la base de tout. L’intervention de ma part, ça a été de me dire que je pouvais me servir de ce rêve en particulier comme matériau d’un roman. Après, le spectacle, c’est le règne du faux. C’est à ça que tient sa magie. On sait que c’est du chiqué. Qu’une fois le barnum replié, la femme à barbe va faire sa lessive et le nain aller boire sa bière avec son pote. Mais pendant le spectacle, il se passe pourtant un truc. Ça, c’est une idée que j’aime bien. C’est pour ça que j’aime les making of de films de SF ou de Fantasy. Voir que la forteresse, c’est une maquette, ça ne m’empêche pas d’y croire quand je la vois à l’écran. En ce qui me concerne, ça rajoute un facteur d’émerveillement supplémentaire. Mais que Gabriel, le seul « normal » du bord, finit très vite par se rendre compte que… ben oui, ce sont des gens normaux, tous… ça c’était important, pour moi. Après, dès lors que je mettais de la vraie magie dans mon histoire, elle devenait forcément initiatique. Après, j’aime cette idée (trouvée chez Eliade, qui l’avait pas mal développée) selon laquelle la réitération du rite permet la présence réelle du mythe. Ce qui est la base de tout spectacle et de toute fiction. Si je ne crois pas au moins un peu à l’existence d’Hamlet, de Paul Atreides, de Lucky Luke ou de Superman, l’effet est loupé. Je ne suis pas dupe de la fiction, mais c’est la suspension d’incrédulité. Elle marche aussi bien avec le théâtre qu’avec l’Eucharistie. D’une certaine façon, c’est le même processus qui est à l’oeuvre.

 

Marc : Le Bateau-Carnaval est par ailleurs rattaché à la magie d’un peuple natif des terres du Mitan, à savoir les Chokchaws. Pourquoi avoir choisi de mettre en scène un peuple assimilable aux natifs américains, tant dans leur culture que dans la manière dont ils sont traités par les colons, dans ton roman ?

Alex Nikolavitch : Là aussi, c’est une donnée de base de l’univers, si je jouais avec les codes de l’Ouest Sauvage. Et comme les protagonistes sont des descendants de colons, cette magie de Chokchaws leur demeure un peu étrangère. Il leur faut l’apprivoiser, même ceux qui ont des notions de la magie de leur propre peuple. Là, on en revient aussi à ce que je disais sur les zones aveugles du personnage, qui permettant pour le lecteur la révélation graduelle du récit. Et là encore, malgré tout, derrière le mystère, il y a des personnages et des enjeux immédiatement identifiables par le lecteur. Même si mon univers a ses aspects nouveaux, il n’y a pas à assimiler d’un coup toute une imagerie.

 

Marc : On observe d’ailleurs que la magie des Chokchaws apparaît liée à la fois aux canaux du Mitan, mais aussi aux esprits qui parsèment les terres du monde alternatif que tu décris, à l’image du fameux Ke-Wak, « l’esprit qui prend ». Sans rentrer dans les détails, pourquoi avoir choisi de parler d’esprits, et de possessions spirituelles ?

Alex Nikolavitch : C’est un sujet dramatique qui m’intéresse bien, et que j’explore pas mal dans mes histoires. On peut s’en servir comme métaphores de plein de trucs. Ça revient sous diverses formes dans plusieurs de mes romans, mais à chaque fois la métaphore est un peu différente. Le surmoi, le talent, l’image qu’on se construit face au monde… C’est un motif qui permet de jouer avec tout ça. Et puis un écrivain, c’est quelqu’un qui n’est pas tout seul dans sa tête, à la base. Donc peut-être que c’est ça, la raison fondamentale. Rien que la notion d’enthousiasme, étymologiquement, ça renvoie à ça, à la divinité ou la muse qui rentre dans le poète ou le prophète pour lui faire dire des trucs un peu dingues.

 

Marc : Au cours du roman, on peut observer que le personnage de d’Ambert lit des magazines assimilés aux pulps, tels que Contes Etranges, qu’on peut voir comme une référence à Weird Tales, magazine où étaient publiés Lovecraft, Clark Ashton Smith, et même Robert E. Howard, auquel tu fais un clin d’œil à travers « Bob Canon Double ». Pourquoi avoir fait ces références aux magazines pulps, et à Weird Tales particulièrement ? Quel est ton rapport aux pulps ?

Alex Nikolavitch : C’est un clin d’oeil presque gratuit, mais n’oublions pas que Howard adorait l’imagerie du Western, et qu’il l’a beaucoup employée, soit directement dans des contes fantastiques, soit comme gabarit pour de la fantasy : Au-delà de la Rivière Noire, une des meilleures aventures de Conan, c’est un western, en vrai, avec les Indiens qui attaquent le fort et les éclaireurs qui tentent de l’avertir. Donc il y a dans ce clin d’oeil une manière de dire que je m’inscris dans une tradition de la fantasy, celle du mélange des genres. Après, le pulp, c’est souvent une fiction premier degré, non réaliste, et c’est ce qui en fait le charme. Là, du coup, ça devient important dans le récit parce que c’est la porte d’entrée de d’Ambert dans le Mitan. Il lit des récits de western, qui le font rêver, puis se retrouve projeté dans le cadre de ces récits, pour découvrir, sans en être vraiment surpris, que la réalité en est beaucoup plus prosaïque. Donc là encore, je joue sur un décalage de perception.

 

Marc : D’ailleurs, en parlant de Weird Tales, comment tu qualifierais ton rapport à des écrivains comme Lovecraft, Ashton Smith ou Howard ? Comment les as-tu découvert ? Après Eschaton, Celui qui écrivait dans les ténèbres, la traduction des récits des Autres Mondes et ta participation à Je Suis Providence, est-ce que ces écrivains continuent de t’inspirer ? Est-ce que ta manière de les lire a changé ? Penses-tu que, comme Tolkien, les auteurs des pulps peuvent ou doivent-être dépassés ?

Alex Nikolavitch : J’ai découvert ça à l’adolescence, et j’aime beaucoup, c’est de la pure lecture plaisir, à la base. Et dedans, il y a tellement de choses fondatrices… Donc oui, ce sont de grosses inspirations, même si, une fois encore, tous ces « grands anciens » doivent être dépassés. Surtout que leur univers mental n’est pas le nôtre. On parle souvent des problèmes que pose Lovecraft, notamment du point de vue du racisme, et Howard n’est pas non plus un ange de ce côté-là (même si c’est moins virulent, et qu’il a d’ailleurs contribué à assagir Lovecraft de ce point de vue), du sexisme, etc. On ne peut pas faire l’impasse là-dessus, faire comme si ça n’était pas là. Ce sont des données de leur œuvre. J’aime beaucoup Conan, mais on peut aussi écrire une fantasy où les coups de hache dans la figure ne sont pas la solution à tous les problèmes. Il y a un apport de tous ces auteurs. Ils ont contribué à bâtir le genre dans lequel je m’exprime. Pour autant, oui, il faut les dépasser, ne pas s’enfermer dedans. Ça fait longtemps que le genre l’a compris, d’ailleurs, je crois (même si ne pas s’enfermer dans Lovecraft, c’est dur. Ça a un côté piège).

 

Marc : Tu travailles sur la traduction de l’intégrale des œuvres de Lovecraft, qui paraîtra chez Mnémos. Peux-tu nous parler de ce travail de traduction ? Est-ce qu’il te paraît complexe ?

Alex Nikolavitch : C’est à peu près aussi dur que traduire Clark Ashton Smith, d’autant plus que je suis un peu moins rodé en traduction littéraire. En BD, c’est toujours du pur dialogue, on a une pierre de touche : est-ce que c’est dicible, est-ce que c’est naturel ? En littérature, l’approche n’est pas du tout la même approche. Les tournures alambiquées de Lovecraft sont chouettes à lire, mais à traduire, c’est une vraie plaie, il faut reconstruire des phrases en ayant en tête que l’anglais a des fluidités qui n’existent pas en français, certaines phrases multiplieraient les subordonnées par exemple. C’est un exercice ardu, mais j’ai déjà plus d’expérience que quand j’ai traduit Clark Ashton Smith pour l’intégrale de Mnémos, par exemple.

 

Marc : Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Alex Nikolavitch : Euh, justement, mon prochain roman c’est un truc lovecraftien. Mais bon, pas que. Mais beaucoup lovecraftien quand même, mais dans un genre très humoristique et délirant. Après, j’ai aussi attaqué la « suite » des Trois Coracles, un récit qui se passe dans le même univers.

3 commentaires sur “Interview d’Alex Nikolavitch (2)

  1. Merci pour cette interview !! je viens tout juste de finir Les Canaux du Mitan et lire tout ça m’a bien aidé à mieux saisir ma lecture, l’univers, etc. J’aime beaucoup ce passage concernant les esprits et possession (clairement le truc qui m’a botté dans le livre) et sa réponse est super intéressante. Je me suis permise de la citer dans mon article à paraître, ainsi que l’interview en général 🙂
    Bonne continuation !! 🙂

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