Les Affaires du Club de la Rue de Rome, d’Adorée Floupette

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un recueil qui mêle fantastique, horreur, et inspiration décadentiste.

Les Affaires du Club de la Rue de Rome – Janvier-août 1891, d’Adorée Floupette

volte08-2020

Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions La Volte, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du recueil !

Adorée Floupette est supposément une autrice de la fin du 19ème, dont les textes auraient été perdus, puis retrouvés par Léo Henry, qui les adapte, avec les auteurs Raphaël Eymery, luvan, et Johnny Tchekova, dans ce recueil, paru aux éditions La Volte en Janvier 2020.

Voici la quatrième de couverture de ce recueil :

« Paris, 1891.

Au rythme des fiacres et des remous anarchistes, sous la direction du magnificent M***, un cercle d’écrivains enquête sur d’inquiétants phénomènes qui agitent la capitale. Silhouettes chimériques ou peintures macabres, spectres ou épidémies sordides, l’empreinte du Mal trouble cette fin de siècle déjà ombrageuse. Qu’ils se nomment Berthe Weill ou Octave Mirbeau, qu’ils poétisent comme Pierre Louÿs ou invoquent Arthur Rimbaud, ces membres du Club de la rue de Rome traquent la vérité et la malévolence. Et dans leur sillage, c’est tout un labyrinthe surprenant et horrifique qui s’ouvre dans l’ombre de la Ville lumière. »

Mon analyse du recueil s’intéressera à la manière dont Adorée Floupette et ses adaptateurs puisent dans le 19ème siècle décadentiste, puis à l’aspect fantastique, horrifique et social des récits.

L’Analyse

19ème siècle et décadentisme

Léo Henry, Raphaël Eymery, Iuvan et Johnny Tchekova choisissent un pseudonyme commun, Adorée Floupette, en référence au pseudo Adoré Floupette (au masculin donc) choisi par Gabriel Vicaire et Henri Beauclair pour Les Déliquescences, recueil qui parodie les symbolistes, pour conférer une unité au recueil. A ce pseudonyme commun s’ajoute un paratexte et une histoire qui témoignent de l’authenticité supposée de l’autrice. Ils se présentent alors comme les adaptateurs des fragments qu’elle a laissés derrière elle, comme les continuateurs d’une œuvre qu’ils ne souhaitent pas voir tomber dans l’oubli, comme en témoigne la préface de Léo Henry. On peut alors supposer que cette « approche à la limite du sacrilège, qui mêle beaucoup de réécriture à cette réédition », comme l’affirme Léo Henry dans une interview pour ActuSF, s’appuie sur des manuscrits de Floupette retrouvés, remaniés et enrichis par le quatuor d’auteurs.

Le recueil est ainsi composé de quatre novellas se déroulant dans le même univers, à savoir un Paris fin de siècle semblable à celui que l’on connaît, à la différence qu’on y trouve des créatures et des personnages occultes, qualifiés de « satanistes », qui commettent des crimes avec des moyens surnaturels. Pour faire face à cette menace s’est formé le Club de la Rue de Rome, avec à sa tête le poète Stéphane Mallarmé, dit M***, qui se charge d’enquêter sur les crimes étranges et les organisations occultes. Dans sa lutte contre le mal, Mallarmé est accompagné d’autres artistes dont il est proche, tels que Rachilde, Pierre Louÿs, Alfred Jarry, Alphonse Allais, Jane Avril, Maria Iakountchikova, Gustave Moreau, Berthe Weill, Octave Mirbeau, ou encore André Gide.

Tous ces personnages font partie du paysage littéraire et artistique avant-gardiste de la fin du 19ème siècle, et c’est donc sous la plume des quatre auteurs adaptateurs qu’ils prennent vie pour devenir des enquêteurs de l’étrange confrontés au surnaturel, ou à l’occulte (qui a dit à l’indicible ?). D’autres auteurs interviennent parfois au cours des récits, notamment Oscar Wilde dans L’Effroyable affaire des souffreuses, ou Judith Gautier dans Les Plaies du ciel. Un dramatis personae situé en fin d’ouvrage nous permet de situer chacun de ces personnages artistes, dans leur parcours et la manière dont ils sont liés au Club de la Rue de Rome. On apprend ainsi que certains personnages historiques, tels que l’ancienne Communarde Eulalie Papavoine, aident les enquêteurs du Club au cours de leurs enquêtes.

Les novellas du recueil reprennent les marques littéraires et stylistiques du décadentisme, avec des descriptions chargées et dotées d’un lexique désuet, jamais avares en détails macabres et sordides et puisant dans le registre du grotesque pour mettre en évidence les créatures monstrueuses rencontrées par les personnages, ou pour marquer les excès, de drogue, de boisson, ou de sexe de ces derniers. On remarque par exemple que la consommation d’absinthe, alcool prisé des artistes et des poètes, est omniprésente, ce qu’on observe notamment dans L’Effroyable affaire des souffreuses. Certains passages peuvent d’ailleurs rappeler la « magie noire verbale » déployée par Clark Ashton Smith, écrivain contemporain d’un certain Lovecraft inspiré par les décadentistes dans ses nouvelles de Zothique, d’Hyperborée ou d’Averoigne. Ces marques stylistiques permettent donc d’ancrer les récits du recueil dans une résurgence du décadentisme, mouvement que côtoyait supposément de très près la fameuse Adorée Floupette. Ses adaptateurs recourent adaptent alors les scénarios de Floupette, mais également le style de l’époque et du milieu dans lequel elle vivait. Ce style décadentiste peut également apparaître comme un pastiche, c’est-à-dire comme une reprise des traits caractéristiques des auteurs rattachés à cette mouvance en vue leur rendre hommage, ce qui inscrit le recueil du Club de la Rue de Rome dans une sorte de décadentisme au second degré.

La vie de Paris au 19ème siècle est également retranscrite avec précision par les continuateurs de Floupette. On suit les personnages artistes dans leur quotidien, mais on observe aussi le quotidien des ouvriers et des danseuses dans L’étrange chorée du Pierrot blême, la manière dont la pauvreté frappe certaines populations et les conditions de travail des cochers Les Plaies célestes, la vie des prostituées du bois de Boulogne dans L’Effroyable affaire des Souffreuses, la manière dont sont considérées les femmes artistes et les femmes tout court dans Coquillages et crustacés. Le paratexte nous donne également une carte du Paris fin de siècle, avec le tracé des rues et une légende qui indique les lieux fréquentés par les personnages, ce qui permet de mieux situer la géographie du Paris fin de siècle, mais également la manière dont les déplacements s’effectuaient avant l’arrivée de l’automobile et des transports en commun, le métro en tête de liste.

On observe que les récits du Club de la Rue de Rome jouent avec leur lecteur avec la parole narrative, puisque les narrateurs des novellas interrompent parfois la narration pour s’adresser directement au lecteur ou entrer en complicité avec lui (« nos héros », « cette histoire »). Les auteurs jouent également avec l’acte d’écriture, puisqu’on retrouve des extraits de journaux et des lettres des personnages des récits, qui témoignent de leur subjectivité brute sur les événements qu’ils vivent. Ces journaux et ces lettres sont alors marqués par un aspect métaauctorial, puisqu’ils sont écrits par des personnages auteurs, eux-mêmes écrits par Adorée Floupette, elle-même adaptée par Léo Henry, Raphaël Eymery, Iuvan, et Johnny Tchekova. Ces jeux avec l’acte de narration et d’écriture renforcent le décalage entre le décadentisme originel et l’entreprise d’Adorée Floupette et des ses adaptateurs.

Fantastique, horreur, et préoccupations sociales

Les quatre novellas qui composent mobilisent les registres du macabre et du grotesque, ce qu’on peut observer dans les créatures et les malédictions qui rongent et transforment les corps. L’étrange chorée du Pierrot blême décrit en effet des créatures et une forêt fongiques capable de provoquer des hallucinations, L’Effroyable affaire des souffreuses dépeint la manière dont des jeunes filles deviennent des sortes de non-mortes qui vomissent par le vagin (oui oui), Coquillages et crustacés met en scène un culte capable d’invoquer des créatures marines humanoïdes que ne renierait pas un certain HPL, et Les Plaies célestes traite de jeunes poètes qui meurent en vomissant des créatures monstrueuses (oui oui) et d’abominations formées à partie de cadavres humains et animaux. Cet aspect grotesque et monstrueux des ennemis et des victimes des enquêteurs de la Rue de Rome s’associe parfaitement au style décadentiste des novellas du recueil, et permet de marquer son ancrage dans le genre du fantastique horrifique.

Les novellas du Club de la Rue de Rome diffèrent cependant des histoires classiques de fantôme pour entrer dans une horreur plus viscérale, qui attaque la vue et l’odorat. Les monstres et leurs victimes choquent les artistes enquêteurs de par leurs apparences repoussantes et sordides mais aussi parce qu’ils dégagent des exhalaisons macabres. On peut alors affirmer que cette combinaison les ancre, dans le cas des souffreuses et des poètes des Plaies du ciel alors dans le registre du body horror, puisque les corps dépeints par les auteurs sont dégradés, décomposés, et participent à l’atmosphère morbide des récits. Parmi les récits qui mettent en jeu ce registre, on peut également citer Les Meurtres de Molly Southbourne de Tade Thompson.

Les récits portent également des préoccupations sociales. Les quatre novellas traitent par exemple de la place de la femme, puisque L’étrange chorée du Pierrot blême marque la manière dont Jane Avril, sous-estimée par Alphonse Allais, parvient à enquêter plus efficacement que lui, L’effroyable affaire des souffreuses met en évidence la pédophilie latente qui frappe, aliène et tue les jeunes filles, Coquillages et crustacés montre les discriminations subies par les femmes dans le milieu de l’art, et Les Plaies du ciel montre la manière dont certaines femmes doivent se travestir pour survivre dans un Paris très masculin. Les novellas mettent en évidence les disparités sociales entre la bourgeoisie parisienne et les classes laborieuses, parmi lesquelles on peut compter les cochers et les ouvriers, par exemple. L’Effroyable affaire des souffreuses, Coquillages et crustacés et Les Plaies du ciel sont également marquées par leurs descriptions des pratiques d’élites corrompues et déconnectées du réel. Les éléments horrifiques déployés par les auteurs permettent alors de mettre en évidence, de manière frappante et monstrueuse, la monstruosité de certains problèmes sociaux.

Le mot de la fin

Je ne sais pas si Les Affaires du Club de la Rue de Rome relève d’une supercherie littéraire ou d’une véritable entreprise d’exhumation de l’œuvre d’une autrice injustement oubliée (à vrai dire, j’ai ma petite idée). En revanche, ce que je peux vous dire, c’est que ce recueil comporte de formidables novellas.

Léo Henry, luvan, Raphaël Eymery et Johnny Tchekova puisent dans le style et le macabre des artistes décadents de la fin qu 19ème siècle pour proposer des récits marqués par un style mettant en valeur le surnaturel grotesque et sordide, mais également les troubles d’une société qui évoquent ceux qui secouent la nôtre.

La lecture de ce recueil m’a permis de découvrir la plume de ces auteurs, et je pense m’attarder sur leurs œuvres respectives !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Charybde, Dionysos

3 commentaires sur “Les Affaires du Club de la Rue de Rome, d’Adorée Floupette

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