Interview de Claire Duvivier

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Claire Duvivier, éditrice aux éditions Asphalte et autrice du roman Un long voyage, paru Aux Forges de Vulcain !

Je vous rappelle que vous pouvez retrouver toutes les interviews d’auteurs grâce au tag « Interview », ou dans le menu du blog.

Je remercie chaleureusement Claire Duvivier pour ses réponses détaillées, et sur ce je lui laisse la parole !

Interview de Claire Duvivier

Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Claire Duvivier : Je m’appelle Claire Duvivier, j’ai trente-huit ans, je vis à Paris. J’ai fondé les éditions Asphalte avec Estelle Durand il y a dix ans. Mon premier roman, Un long voyage, vient de paraître aux éditions Aux forges de Vulcain.

 

Marc : Avez-vous toujours voulu devenir autrice ? Comment en êtes-vous venue à l’écriture et aux genres de l’imaginaire ?

Claire Duvivier : Cela faisait souvent partie de ma liste de métiers rêvés quand j’étais enfant. Et j’écrivais des histoires (pas très bonnes) quand j’étais adolescente. Mais en grandissant c’est plutôt le monde du livre dans son ensemble qui m’a attiré, ce qui explique mon choix de carrière. Au départ c’est l’aspect technique qui me plaisait le plus dans l’édition, les différentes étapes de la transformation d’un texte en objet-livre. Je n’écrivais déjà presque plus, à ce moment-là, et j’ai cessé quand j’ai commencé à travailler en édition littéraire, pour me consacrer aux textes d’autres. C’est un métier passionnant et très enrichissant humainement, qui m’a permis de faire des rencontres humaines et littéraires qui m’ont changée. L’envie et le temps d’écrire me sont peu à peu revenus et j’ai décidé de porter un projet jusqu’au bout, « pour voir ». Pourquoi l’imaginaire ? Je ne sais pas vraiment, je peux juste dire que j’en ai énormément lu à une époque et mon goût pour ces univers ne m’avait jamais quittée.

 

Marc : Vous êtes autrice, mais également éditrice aux éditions Asphalte, que vous avez cofondées. Pouvez-vous nous parler de cette maison d’édition et des titres qu’elle publie ?

Claire Duvivier : Asphalte publie de la littérature principalement contemporaine, autour de grandes thématiques comme la ville, les marges, la musique, les contre-cultures… Nous aimons les voix narratives fortes, les textes qui s’affranchissent des contraintes de genres. Les auteurs latinoaméricains sont à l’honneur dans notre catalogue, même si nous avons aussi pas mal d’auteurs européens (français et espagnols principalement). Nous publions également des nouvelles dans le cadre de notre collection dite des « Villes Noires » : chaque recueil est consacré à une ville, et chaque nouvelle à un quartier différent. Les textes sont des inédits commandés à des auteurs locaux, dans l’idée de montrer la ville non telle qu’elle est véhiculée par les clichés, mais telle qu’elle est vécue par ses habitants. Une sorte d’anti-carte postale…

 

Marc : Comment l’idée de l’univers d’Un long voyage et de l’Empire Qaïmite vous est-elle venue ?

Claire Duvivier : Il n’y a pas vraiment de déclencheur particulier, les choses se sont agrégées dans un coin de ma tête au fil du temps, des voyages, etc. et l’intrigue a commencé à germer, à s’étoffer. Quant à cet Empire, la toile de fond, avec son Empereur Ravi, eh bien en fait il ne s’agissait même pas d’un Empire au début. Il s’est imposé au fur et à mesure de ma réflexion, car il m’a permis d’ajouter cette dimension de décadence, de fin d’une civilisation, qui est entrée en résonance avec d’autres éléments de l’intrigue.

En fait, pour moi, l’intrigue est plus importante que la construction du monde. La seconde ne se fait qu’au service de la première.

 

Marc : Un long voyage est votre premier roman. Comment s’est déroulée sa rédaction ? Avez-vous des anecdotes à partager ? Est-ce que votre métier d’éditrice à influé sur votre texte ? Comment s’est déroulé le travail éditorial de votre roman ?

Claire Duvivier : La rédaction s’est étalée sur quelques mois, premier jet et réécriture(s) inclus, sachant que je réécris énormément au fur et à mesure. J’ignore quelle influence peut avoir mon métier. J’ai répondu dans une autre interview que cela m’apportait peut-être une vision plus technique du texte comme mécanique narrative à ajuster sans cesse, mais beaucoup d’auteurs la partagent sans avoir forcément une expérience professionnelle éditoriale. Donc je ne sais pas. Je me suis laissé un mois supplémentaire de temps de repos avant de corriger une dernière fois le texte et l’envoyer à David Meulemans, l’éditeur d’Aux forges de Vulcain, à qui j’avais parlé du projet et qui s’était dit intéressé. Il m’a fait un retour enthousiaste. C’est un excellent lecteur qui m’a apporté le recul nécessaire. Il a soulevé des points et des passages à retravailler, des choses que je ne voyais plus à force d’avoir le nez dessus.

 

Marc : On peut dire qu’Un long voyage est un roman qui opère un décentrement, géographique, parce que vous traitez des provinces de l’Empire Qaïmite, telles que l’Archipel où naît Liesse, et la ville de Solmeri, mais aussi social, parce que le roman traite de la manière dont des populations soumises à une autorité centrale doivent faire face aux crises lorsque celle-ci s’écroule. Pourquoi avoir opéré ce décentrement ? Pourquoi avoir choisi le cadre de la Fantasy pour l’opérer ?

Claire Duvivier : En fait, s’il y a décentrement, ce serait plutôt du personnage de Malvine, qui a tous les attributs de l’héroïne classique, vers celui de Liesse, qui ne les a pas, origines humbles à part peut-être, mais qui est au centre du roman, ne serait-ce que par sa place de narrateur.

Pour le reste, mon intrigue telle que je la concevais ne pouvait se dérouler que dans un univers imaginaire, parce que cela me permettait d’inventer en toute liberté des contextes politiques ou sociaux où mettre mes personnages en situation. En d’autres termes, ce n’était pas le fait d’écrire une histoire de l’Empire qui m’intéressait en soi. D’ailleurs, le roman commence en dehors de ses frontières (l’Archipel n’en fait pas partie) et j’évoque à peine ses deux capitales (même quand Liesse passe trois jours dans l’une d’elles). En revanche, pour que Solmeri devienne le lieu où le destin de mes personnages s’accomplit, il fallait qu’une crise se produise sur place, et pour qu’elle prenne toute son ampleur il fallait que l’Empire s’effondre en sus. (Difficile d’en dire plus sans révéler l’intrigue, donc je m’arrête là !)

 

Marc : Votre roman aborde les thématiques de l’esclavage, du racisme, et de l’exclusion sociale, à travers le statut de Liesse, considéré comme une possession de l’Empire Qaïmite et déraciné par son parcours, de son Archipel natal à la cité-état de Solmeri. Pourquoi avoir choisi d’aborder ces thématiques au travers du regard, mais aussi de la plume, de ce personnage ?

Claire Duvivier : Le statut de servitude de Liesse est une fiction, échafaudée pour le sauver de l’abandon alors qu’il est enfant. C’était le paradoxe de la situation qui m’intéressait. Liesse appartient à un Empire qui a aboli l’esclavage, mais cet Empire ne le sait même pas (et n’en a cure, du moins à ce moment-là). En revanche la réaction de Malvine quand elle apprend la nouvelle est parlante sur le personnage et c’était un des effets recherchés.

Le point de vue de Liesse lui-même n’est pas moins ambigu : enfant, il est aveuglé par le prestige de l’Empire. Il faut qu’une insulaire le qualifie nommément d’esclave (le terme est évité jusque-là) pour qu’il prenne conscience que malgré les attentions qui l’entourent et l’estime qu’on lui porte, il a un statut d’objet, même si ce n’est qu’administrativement. Finalement cela n’aura pas tellement d’impact sur le cours de son existence, si ce n’est deux fois : à son départ de l’Archipel et à son mariage. Alors pourquoi lui donner une telle « origine » ? Tout simplement pour introduire un sujet qui prendra toute son importance à Solmeri, ville marquée au cours de son histoire par l’esclavagisme. Et ville intolérante par ailleurs, qui rejette toute figure de l’étranger, qu’il vienne des autres provinces de l’Empire ou de plus loin encore, comme Liesse, qui en souffrira bien plus, tout au long de sa vie, qu’il soit en haut ou en bas de l’échelle sociale.

 

Marc : D’une certaine façon, Un long voyage subvertit la figure de l’homme d’état providentiel, à travers la destinée tragique de Malvine Zélina de Félarasie. Pourquoi avoir détourné cette figure par le biais du personnage de Malvine ?

Claire Duvivier : Oh, là c’est simple : parce que je déteste la figure de l’homme ou de la femme providentielle. En politique comme en fiction, je trouve qu’il n’y a rien de plus naïf et décevant. Je voulais laisser entendre que Malvine serait un tel personnage, en décrivant son parcours, en montrant ses hauts faits, mais j’avais dès le début dans l’idée de lui réserver un destin moins galvaudé que celui-ci.

 

Marc : De la même manière, on peut affirmer que votre roman joue avec la notion de chute de l’Empire. Pourquoi subvertir ce thème, souvent abordé dans les genres de l’imaginaire ?

Claire Duvivier : Je ne sais pas trop si je le subvertis… Peut-être du fait de le montrer de façon indirecte, de ne pas en faire le sujet principal du roman ? Mais c’est lié au fait que cet aspect du texte est arrivé en cours de conceptualisation, même s’il a pris beaucoup d’ampleur. Ce n’était pas le point de départ du texte.

 

Marc : Le personnage narrateur d’Un long voyage, Liesse, s’avère également être un personnage écrivain, dont le récit s’adresse à une certaine Gémétous. Pourquoi avoir choisi d’écrire un personnage écrivain, ancré dans une situation d’énonciation précise ? Est-ce que vous vouliez jouer avec l’acte de narration dès le départ, avec ce personnage ? 

Claire Duvivier : Oui, l’idée était de jouer sur cette double temporalité, celle de l’intrigue que raconte Liesse d’une part et celle où il la raconte d’autre part. Cela permettait de créer des attentes (notamment sur le personnage de Gémétous), mais aussi d’en désamorcer d’autres (le lecteur sait que le narrateur a survécu aux événements qu’il relate). Et d’avoir une distance amusée dans la narration, puisque Liesse évoque le jeune garçon qu’il a été avec une certaine indulgence.

 

Marc : Liesse apparaît comme un personnage subalterne, à travers sa condition première d’esclave, mais également parce qu’il est le secrétaire de Malvine. Pourquoi avoir choisi un personnage principal dont la position sociale n’est pas élevée ?

Claire Duvivier : Je voulais que le contraste soit fort entre les personnages de Malvine et Liesse, pour que leur rencontre et leur amitié soient aussi improbables que possible. Elle est issue d’une grande lignée aristocratique de l’Empire. Il est le fils d’un pêcheur de l’Archipel. Ils ont une différence d’âge marquée. Mais il est vrai que je tenais particulièrement à la différence de classe sociale entre les deux. La fantasy « classique » laisse peu de place, parmi ses personnages, aux gens ordinaires. Quand le personnage principal est de basse condition,  c’est seulement pour qu’il puisse s’en éloigner, s’élever au cours du récit, soit par ses mérites, parce que ses vraies origines ne sont pas celles qu’on pense. Il y a bien sûr quantité de contre-exemples plus récents, et heureusement ; j’ai juste voulu apporter ma pierre à l’édifice. Je ne vois pas en quoi la vie d’un secrétaire serait moins intéressante que celle d’un chevalier ou d’un archimage.

 

Marc : On observe cependant que Liesse gravit et descend à plusieurs reprises dans l’échelle sociale du milieu dans lequel il vit, à la suite des crises qui secouent l’Empire Qaïmite et Solmeri. Pourquoi avoir choisi d’aborder les thématiques de l’ascension et de la chute sociale dans votre roman ? Pourquoi avoir choisi d’intégrer ces thématiques à un récit de Fantasy ?

Claire Duvivier : Je ne parviendrais pas à imaginer un récit où elles seraient absentes. Je ne me retrouve pas dans une grande partie du canon médiéval-fantastique (particulièrement anglo-américain) qui montre souvent des sociétés immuables et rigides inspirées d’une vision obsolète du Moyen-Âge européen. Des sociétés où chacun est assigné à sa catégorie et n’en bouge pas (à part le héros justement, grâce à sa destinée exceptionnelle). Je trouve qu’en imaginaire, on peut justement… imaginer autre chose. Des sociétés où cette mobilité est difficile, certes, mais possible. Cela ouvre tout un champ de péripéties pour les personnages : dans Un long voyage, la vie de Liesse est rythmée par ses allers-retours du haut en bas de l’échelle sociale. C’est un homme méritant mais c’est aussi, comme nous tous, un jouet de la grande Histoire.

 

Marc : Comment écrit-on un personnage qui lui-même écrit ? Est-ce que c’est un exercice laborieux ?

Claire Duvivier : Non, ce n’est pas vraiment gênant. J’avoue que je n’y ai pas pensé plus que cela, j’avais une idée précise de la manière dont le Liesse d’aujourd’hui interviendrait dans son récit. C’est peut-être un des éléments structurant du roman, d’ailleurs, à la réflexion.

 

Marc : De par ses thématiques sociales et l’élément technomagique qu’il dépeint, on peut affirmer que votre roman s’ancre dans la modernité du genre de la Fantasy. Que pensez-vous des évolutions récentes de la Fantasy ?

Claire Duvivier : Je ne sais pas trop quoi répondre à cette question, désolée ! Je ne suis pas une spécialiste de la fantasy contemporaine, je suis une simple lectrice. Et d’ailleurs je préfère m’inscrire dans un corpus plus large, l’imaginaire. Je m’y reconnais mieux en tant qu’autrice, car il offre une grande liberté, notamment celle de mélanger à ma sauce des éléments de différents horizons, ou d’introduire des thématiques sociales qui par ailleurs ne sont pas si rares, je pense, notamment en science-fiction.

 

Marc : On observe que Liesse, au cours du récit, commente les usages linguistiques des personnages qui l’entourent, sur l’Archipel, mais aussi à Solmeri, puisque les citoyens de l’Empire Qaïmite parlent « l’armique », tandis que la langue de l’Archipel dispose d’un dialecte « insulaire » et les habitants de Solmeri parlent leur propre langue, le « solmeritain ». Pourquoi avoir mis en évidence la non uniformité linguistique de votre univers ?

Claire Duvivier : C’est là encore un élément social. Comme les accents : celui de Liesse, celui de la fonctionnaire bauriquoise… C’est vrai dans cette histoire comme dans la réalité : la langue que nous parlons, notre façon de la parler, cela a un sens, cela a un poids, cela dit notre vision du monde mais aussi l’éducation que l’on a reçue. Dans une société plurilingue, il y a la langue (ou les langues) qu’on parle dans les rues et la langue qu’on parle dans les cercles du pouvoir : maîtriser cette dernière donne de meilleures chances dans la vie, mais est-ce pour autant la langue qu’on transmet naturellement à ses enfants ? À Solmeri, la langue du peuple, c’est le solmeritain, mais la langue du pouvoir, c’est l’armique. Du moins au moment où nous arrivons avec Liesse dans la cité-État. Les choses changent par la suite. Et les langues elles-mêmes évoluent : Malvine va en faire l’expérience…

 

Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Claire Duvivier : De lire, lire énormément, lire des auteurs contemporains de tous les horizons, lire en dehors de leur(s) genre(s) de prédilection, lire sans idées préconçues.

 

Marc : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Claire Duvivier : Un roman d’aventure et d’apprentissage, toujours dans un univers imaginaire.

 

Marc : Quelles sont vos prochaines dates de dédicace ?

Claire Duvivier : Malheureusement, « en raison de la situation sanitaire » pour reprendre la formule consacrée, les dédicaces ont été remises à une date ultérieure… Nous rattraperons certainement le temps perdu à l’automne.

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