Danseuse de Corde (La Lyre et le glaive, tome 2), de Christian Léourier

Salutations, lecteur. Il y a quelques temps, je t’ai parlé de Diseur de mots, premier volume du diptyque La Lyre et le glaive de Christian Léourier. Aujourd’hui, je vais te parler du second volume de ce diptyque,

 

Danseuse de corde

critic173-2020

 

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Critic, que je remercie pour leur envoi du roman ! Ensuite, je tiens à souligner qu’il s’agit du deuxième volume d’une série, aussi je ne ferai pas de rappel sur l’univers du récit.

Christian Léourier est un auteur français de science-fiction né en 1948. Il est également auteur de romans pour la jeunesse. Il est notamment connu pour Le Cycle de Lanmeur, paru originellement chez J’ai Lu et qui comporte sept volumes publiés entre 1984 et 1994, réunis en intégrales augmentées par les Éditions Ad Astra entre 2011 et 2015, puis republiées au format poche dans la collection FolioSF de Gallimard. Ce cycle, mais également ses romans Les Montagnes du soleil (1972) et La Planète Inquiète (1979) ont assis la réputation de Christian Léourier, au point qu’il est souvent comparé à des auteurs comme Jack Vance ou Ursula Le Guin.

Dernièrement, sa novella Helstrid¸ publiée dans la collection Une Heure Lumière a remporté les prix des Utopiales en 2019 et le Grand Prix de l’Imaginaire de 2020, tandis que le premier volume du diptyque de La Lyre et le glaive, intitulé Diseur de mots, a remporté le prix Elbakin de 2019.

Voici la quatrième de couverture de Danseuse de corde, second volume de ce diptyque :

« Si Kélia n’a pas hérité du don de son père, diseur de mots, elle se découvre très tôt un autre talent : elle sera danseuse de corde. Or, défier les lois de l’équilibre peut se révéler plus risqué qu’on le croie. Tout dépend où aboutit la corde sur laquelle on marche, et de la notion qu’on a de l’équilibre, quand tout se révèle instable. C’est ainsi que Kélia sera amenée à jouer un rôle décisif dans la bataille qui opposent les adeptes des anciens dieux aux partisans de l’Unique. Pourtant, elle ne demandait rien d’autre qu’un peu de bonheur auprès de la personne dont elle s’est éprise, comme toutes les jeunes filles de son âge. Mais il est vrai que toutes ne choisissent pas pour amant un dieu de l’Axe-divin… »

Mon analyse du roman traitera d’abord de sa question générique, puis je m’intéresserai à la manière dont Christian Léourier intègre le fanatisme religieux à son récit, pour enfin évoquer la subversion de la figure de l’homme providentiel.

 

L’Analyse

 

Question générique

 

Les deux factions opposées dans Danseuse de Corde, à savoir les partisans de l’Unique, dirigés par Kredfast et Elhyora et ceux de l’Axe-divin, guidés par Eilkin et Oddi, emploient des canons, des explosifs et des armes à feu. On peut donc affirmer que le roman de Christian Léourier s’ancre dans le genre de la Gunpowder Fantasy, mais il le fait de la même manière que les romans de Thibaud Latil-Nicolas, les excellents Chevauche-Brumes et Les Flots sombres. En effet, ces œuvres ont en commun de se situer à des époques alternatives, à cheval entre la fin de l’époque médiévale et le début de la Renaissance, ce qui signifie que les armes à feu commencent tout juste à être mise au point et employées lors des batailles.

 

Le récit de Christian Léourier s’ancre aussi totalement dans la Dark Fantasy. En effet, on observe que les morts présentes dans le roman, qu’elles soient liées aux batailles ou aux conflits politiques entre les factions Uniciennes et de l’Ax-Divin ou internes à celles-ci, sont violentes et souvent riches en hémoglobine. Les descriptions des bataillent témoignent également de la violence des combats et des conditions de vie des soldats, qui se trouvent totalement aliénés par le conflit, puisqu’ils ne vivent plus que par et pour la guerre, totalement coupés des régions dont ils sont originaires et de leurs familles. La guerre est alors dépeinte sans glorification aucune, puisque l’auteur met l’accent sur les morts et la destruction qu’elle engendre. L’aspect « Dark » de Danseuse de corde s’observe également dans le pragmatisme et les calculs politiques qu’il met à l’œuvre, notamment chez Elhhyora, qui n’hésite pas à éliminer tout opposant se trouvant sur sa route vers le pouvoir.

 

Monothéisme, fanatisme, et conflit politique

 

Le conflit engendré par la faction de l’Unique au sein des « commanderies », débuté dans Diseur de mots, s’envenime considérablement. En effet, les velléités prosélytes de Kredfast, le maître du clergé de l’Unique et les ambitions d’Elhyora et de Slegur, hartlee du Solkstrand, font qu’ils cherchent à conquérir les commanderies pour les réunir sous la bannière du Dieu Unique et les placer sous la coupe du hartl et de la hartlee.

La faction Unicienne se trouve cependant gangrenée par des conflits internes et des tensions entre les personnages. Elhyora cherche en effet à évincer le hartl Slegur pour prendre le contrôle de son territoire, afin de le donner à ses fils, Elstur, Tveir et Gaefa par la suite. Ses enfants sont cependant eux-mêmes agités par l’ambition et les jalousies, comme on peut l’observer dans le fait que Tveir envie les conquêtes militaires d’Elstur et le pouvoir religieux détenu pat Gaefa.

Kredfast, l’Inspiré, c’est-à-dire le prophète de l’Unique, devient quant à lui de plus en plus fanatique, au point qu’il finit par vouloir éliminer toutes les autres formes de savoir que celles de l’Unique, ce qui le conduit à commettre des autodafés, par exemple. La faction qui prend appui sur la religion monothéiste est donc rongée à la fois par l’ambition politique et le fanatisme religieux, ce qu’on peut observer grâce aux différents personnages points de vue du camp de l’Unique, à commencer par Elhyora et Kredfast eux-mêmes, dont l’auteur retranscrit les plans ma et les schémas de pensée. Le lecteur assiste alors à l’obtention progressive du pouvoir par la hartlee, au fil de ses manœuvres diplomatiques et de ses coups d’éclat pour assoir son autorité parmi les commanderies qu’elle vient à dominer, pour devenir la « heyree », c’est-à-dire une sorte d’impératrice.

Le discours de Kredfast permet à Christian Léourier de dénoncer l’autoritarisme religieux et ses discours, mais également la manière dont il peut s’insérer dans un pouvoir étatique. En effet, l’Inspiré, pourtant figure prophétique, prêche une doctrine de plus en plus austère et destructrice, ce qui permet à Elhyora de légitimer ses plan de conquête, jusqu’au point où il devient gênant pour le pouvoir à cause de son fanatisme. Il se trouve ainsi de plus en plus contredit par ses propres disciples, à commencer par Gaefa, qui cherche à adoucir la doctrine de son maître, qu’il juge bien trop extrême.

Elhyora apparaît quant à elle comme un personnage froid et calculateur, capable de vaincre tous ses opposants grâce à ses manœuvres pour entrer dans l’Histoire en compagnie de ses enfants. Cependant, elle se trouve également très attachée à ses fils, et se trouve frappée lorsqu’ils sont touchés par les affres de la guerre, ce qui lui confère une part d’humanité, qui nuance la manière dont ses calculs sacrifient des vies pour améliorer son destin. On observe par exemple qu’elle met en scène des exécutions de la manière la plus horrible possible, avec des têtes fichées dans des pieux (oui oui) pour dissuader d’éventuels opposants, ou qu’elle rend stérile une femme pour l’empêcher de concevoir un enfant.

On dispose d’autres points de vue que ceux des Uniciens, notamment celui d’Oddi, un Sachant qui doit faire face à la répression de son ordre par l’armée de l’Unique, qui se trouve choisi par l’Axe Divin pour lutter contre Kredfast et Elhyora. On suit également et surtout le Horsto Hoggni, la Fille des étoiles Varka et sa fille, Kélia, dont le père est Kelt, le Diseur de Mots, supposément disparu à la fin du premier volume de La Lyre et le glaive. Les destins de Hoggni, Varka et Kélia vont s’imbriquer dans la guerre qui se prépare entre les Uniciens et l’Axe-Divin, malgré le fait qu’ils cherchent à s’éloigner des conflits pour préserver la jeune Kélia, qui a pourtant un rôle à y jouer, puisqu’elle devient la « Danseuse de corde » qui donne son titre au récit, capable d’opérer des passages entre deux mondes, sa réalité, et un temps qu’on suppose mythique. Christian Léourier donne également le point de vue de Deux Bigornes, un Enfant des Etoiles qui fait face à l’exploitation et au génocide de son peuple par les tenants de l’Unique, qui les déportent dans des mines où ils meurent en extrayant de la roche le composant des armes à feu, appelé « sperme de dragon » (oui oui). Deux-Bigornes parvient cependant à s’échapper, et jure de venger son peuple de la personne qu’il suppose responsable de son massacre, à savoir Varka, parce que son union avec un « thung », c’est-à-dire un étranger aux Enfants des étoiles, a supposément entraîné leur perte. La manière dont les superstitions du personnage influent sur ses actes permettent également de marquer la manière dont il s’enferme dans son système de croyances sans s’attaquer aux véritables responsables de la mort de son peuple, qui finissent d’ailleurs par exploiter son talent.

 

Subversion des figures providentielles

 

On observe que Christian Léourier subvertit dans Danseuse de corde les figures d’hommes et de femmes providentiels, en remettant leurs actes, leurs buts et leurs moyens en perspective.

Ainsi, Kredfast et Elhyora n’ont rien de providentiel, quand bien même ils se perçoivent comme providentiels, puisque l’un se sent investi par Dieu, tandis que l’autre se voit comme l’unificatrice des fragments d’un Empire qui lui revient de droit. L’un est ainsi une figure de prophète consumé par son fanatisme et son intégrisme religieux, qui le conduit à ordonner des actes irréparables, ce qui désacralise la religion dont il se fait le porteur, tandis que l’autre accumule un pouvoir politique et provoque des guerres qui coupent des soldats de leurs familles, entraînent un appauvrissement de la population et déchirent les commanderies. Kredfast et Elhyora ne sont donc pas des figures providentielles, puisque ce sont eux les responsables des conflits, qu’ils cherchent toutefois à rendre légitimes.

Les opposants de Kredfast et Elhyora, à savoir l’Axe-Divin et ses tenants ne sont pas des figures providentielles non plus. En effet, on observe qu’ils sont partisans d’un immobilisme, puisqu’ils n’interviennent pas, ou très tardivement au cours du conflit qui les oppose à l’Unique. On pourrait affirmer qu’Oddi, nommé général des armées qui se rassemblent contre l’Unique au nom de l’Axe Divin, peut être un homme providentiel, parce qu’il est appelé à commander des troupes. Cependant, Oddi ne souhaite pas livrer une guerre et remet en question sa propre place, ce qui témoigne du fait qu’il ne se perçoit pas comme un guerrier ou un sauveur, alors qu’on peut le percevoir comme tel. On pourrait alors supposer qu’Eilkin, incarnation divine descendue dans un corps parfait, parce qu’il porte les caractéristiques du féminin et du masculin même l’Axe-Divin, le serait, puisqu’il est littéralement un dieu. Cependant, il n’accomplit pas totalement sa fonction, d’abord parce qu’il est bridé par ses conseillers, les hemsendi, qui cherchent à ne pas l’impliquer dans les conflits politiques, et ensuite parce qu’il se détourne lui-même de l’exercice du pouvoir politique.

Vient ensuite le personnage de Kélia, que son ascendance pourrait désigner comme une héroïne Elue, puisque sa conception est placée sous le signe de changements profonds pour le monde, et qu’elle est décrite comme un personnage dont les pouvoirs rattachent un univers mythique à sa réalité (je ne peux pas vous en dire plus). Cependant, malgré son statut, d’élu désigné par des figures surnaturelles, les « stryges », on observe qu’elle ne semble pas saisir la nature exacte de son destin et de sa fonction.

On remarque donc que Christian Léourier semble subvertir la totalité des personnages assimilables à des figures providentielles dans son récit. Cette subversion de la providence au profit de l’envie du pouvoir, l’envie de l’oisiveté, ou l’incompréhension témoigne du fait que l’ère décrite par Christian Léourier se passe de figures Elues. La nouvelle ère appelée et la transition décrite dans le roman entre deux époques peut alors apparaître comme un temps au cours duquel les héros ne sont plus nécessaires, pas plus que les dieux. On peut alors supposer que Danseuse de corde opère une rupture avec le temps mythique, et par conséquent une sorte de désenchantement, quand bien même les armes à feu du récit sont alimentées par une matière appelée le « sperme de dragon ». Ce désenchantement s’articule alors avec la disparition de certains éléments surnaturels, à savoir les dieux et les mythes, quand bien même ils semblent intervenir au cours de la bataille finale entre les Uniciens et l’Axe Divin. On peut alors observer que le diptyque de La Lyre et le glaive se situe au contrepied d’un autre diptyque de Fantasy français, à savoir Rivages et La Fin des étiages de Gauthier Guillemin, au cours duquel l’auteur réenchante le monde en redonnant une place aux créatures surnaturelles, de la même manière qu’Elodie Serrano le fait dans Cuits à point.

 

Le mot de la fin

 

Danseuse de corde clôt le diptyque La Lyre et le glaive, en montrant la manière dont le passage entre deux époques peut être perçue comme un désenchantement du monde.

Christian Léourier décrit en effet une période de conflits violents et destructeurs induits par les velléités de conquête d’Elhyora et de Kredfast, légitimées par le dogme religieux de plus en plus fanatique de l’Unique. La faction monothéiste s’élance alors dans une guerre contre l’Axe Divin, dont les tenants doivent s’organiser pour survivre à la marche dévastatrice des Uniciens.

L’auteur décrit ainsi un conflit qui amorce une époque de changements profonds, et montre la manière dont les destins des personnages de son récit peuvent ou non s’y inscrire. Il subvertit également les figures d’hommes et de femmes providentiels, en montrant le décalage entre la perception que ses personnages peuvent avoir d’eux-mêmes, la manière dont ils sont perçus, et leurs actes.

La lecture du diptyque La Lyre et le glaive m’a convaincu de découvrir d’autres œuvres de Christian Léourier !

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