Rosewater, de Tade Thompson

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te reparler de Tade Thompson, avec

Rosewater

jailu17419-2019

Introduction

Tade Thompson est un écrivain britannique d’origine nigériane. Il exerce la profession de psychiatre. Il est l’auteur des Meurtres de Molly Southbourne et de La Survie de Molly Southbourne,, traduits dans la collection Une Heure Lumière du Bélial’, et de la trilogie Rosewater, publiée entre 2016 et 2019 en VO.

En France, la série est traduite par Henry-Luc Planchat, et est publiée dans la collection Nouveaux Millénaires des éditions J’ai Lu. Le premier volume a d’ailleurs remporté le prix Nommo en 2017, qui récompense les œuvres de l’imaginaire dont les auteurs sont originaires du continent africain.

Voici la quatrième de couverture du premier volume de Rosewater :

« Nigeria, 2066. La ville de Rosewater a poussé comme un champignon autour d’un biodôme extraterrestre mystérieusement apparu quelques années plus tôt et qui, depuis, suscite de nombreuses interrogations parmi la communauté internationale. Les habitants de Rosewater, eux, se fichent bien du comment et du pourquoi, tant que le dôme continue de dispenser ses guérisons miraculeuses lors de son ouverture annuelle. Karoo vit dans cette cour des miracles. Officiellement, il travaille comme agent de répression de la cyberfraude, mais il est aussi un membre du S45, une officine d’État chargée de missions plus ou moins discrètes qui l’a recruté en raison de ses pouvoirs psychiques, sans doute acquis au contact du dôme. Mais aujourd’hui, ses talents font de lui une cible… »

Mon analyse du roman évoquera d’abord la question générique du roman, puis je m’intéresserai à son personnage principal, Kaaro.

L’Analyse

Cyber(xéno)biopunk afrofuturiste

Le roman de Tade Thompson s’ancre dans l’afrofuturisme, un courant des littératures de l’imaginaire. On peut le définir comme un mouvement artistique et esthétique existant depuis la fin du 20ème siècle, au sein duquel les auteurs noirs se réapproprient les codes des genres de l’imaginaire pour traiter des problématiques liées à la situation des personnes noires ou afrodescendantes dans le monde. Ainsi, le genre peut traiter de la colonisation, la post-colonisation, du racisme et la manière dont il peut devenir systémique au sein d’une société, et permet aussi de se réapproprier des pans de l’Histoire, tels la colonisation ou l’esclavage par exemple. L’afrofuturisme met également en scène des personnages et des cultures noires, afrocentrées, et par conséquent, non-européennes ou occidentales. Lorsque ces dernières sont choisies par les auteurs, elles le sont pour être explorées à travers un point de vue non-blanc sur une société occidentale. Parmi les auteurs s’inscrivant dans l’afrofuturisme, on peut citer Solomon Rivers (L’Incivilité des fantômes), N. K. Jemisin (La Terre Fracturée, Lumières Noires), ou encore Nnedi Okorafor (Kabu Kabu, Binti).

On peut donc affirmer que Rosewater est un roman afrofuturiste, puisqu’il se situe au Nigéria. Il se déroule dans la deuxième moitié du 21ème siècle, en 2066, avec des flashbacks se déroulant quelques auparavant (j’y reviendrai), et prend comme personnage principal Kaaro, un Yoruba vivant au Nigéria. On observe alors que l’auteur prend pour cadre son pays d’origine, dans lequel il a grandi, pour en faire le centre névralgique d’un futur où les aliens sont arrivés sur Terre sous la forme de macrostructures et de microstructures.

En effet, un alien, appelé Armoise, s’est écrasé à Londres en 2012 et a détruit Hyde Park (oui oui), puis a disparu dans les profondeurs de la Terre. Au Nigéria, un biodôme extraterrestre s’est formé, et autour de ce dôme s’est formée la ville de Rosewater, qui abrite notamment des personnes guéries par les pouvoirs du dôme lors de ses « Ouvertures ». En effet, lorsque des brèches s’ouvrent dans le dôme, les maladies et les blessures sont soignées, les morts se raniment, et il est parfois possible de se greffer des membres supplémentaires, tels que des ailes, qui fusionnent avec le reste du corps (oui oui), en se mutilant volontairement pour tenter de fixer les membres, qui s’intégreront au corps grâce aux pouvoirs du biodôme. Cela peut rappeler les « Recréés » de Perdido Street Station de China Miéville (promis, je vous en parle bientôt), à la différence que les Recréés sont des criminels dont le corps a été transformé en guise de punition pour leurs crimes, là où les humains transformés par le biodôme cherchent plutôt à transcender leur humanité, pour le meilleur comme pour le pire, puisque Tade Thompson décrit des ratés du biodôme.

Rosewater emprunte également au genre du cyberpunk, parce qu’il décrit une société de surveillance très technologiques, avec des implants de communication géolocalisables, un réseau plus avancé qu’Internet, appelé « Nimbus », et traite de la perte de pouvoirs de certains états dont la situation est incertaine, notamment les Etats-Unis.

Ensuite, on peut rapprocher le roman de Tade Thompson du cyberpunk parce qu’on suit un personnage marginal, au service de l’état, mais malgré tout sur le fil de la légalité et suffisamment roublard pour ne pas obéir aux ordres ou contourner ses obligations, à savoir Kaaro. En effet, Kaaro représente plutôt bien le protagoniste « standard » (sans aucun jugement de valeur de ma part) d’un récit cyberpunk, c’est-à-dire le (bio)hacker marginal extrêmement doué, forcé de servir le S45, à savoir les services secrets nigérians, à cause de ses capacités de réceptif (j’y reviens plus bas), lors de missions qui le dépassent et questionnent sa position sociétale. En effet, on peut se demander si Kaaro est si marginal qu’il le prétend, puisqu’il dispose d’une certaine notoriété et qu’il est chargé de missions de la plus haute importance, puisqu’il doit retrouver qui tue les réceptifs, et est surveillé par des entités vraisemblablement très puissantes, à l’image de la mystérieuse Molara, qui le contacte à travers la « xénosphère ».

En plus de mobiliser des ressorts du Cyberpunk, Rosewater se rapproche du Biopunk, et même du Xénobiopunk (bon d’accord, ça c’est un terme de mon invention), à travers les « xénoformes » (à ne pas confondre avec un certain xénomorphe de Ridley Scott). Les xénoformes sont des cellules et organismes aliens présents sur Terre depuis la chute d’Armoise, et qui interagissent avec l’organisme des humains. Elles permettent par exemple les guérisons lors des ouvertures du biodôme de Rosewater. Les xénoformes ont d’ailleurs fait évoluer certains êtres humains standards en les transformant en « réceptifs ».

Rosewater montre alors une humanité qui a évolué non pas au contact de la technologie, mais en s’hybridant littéralement avec une forme de vie extraterrestre. Tade Thompson interroge, à travers la fusion entre les organismes humains et les xénoformes, le devenir de l’espèce humaine après un premier contact, mais également ce qui fait l’être humain, alors que sa biologie peut contenir plus de cellules extraterrestres que de cellules d’homo sapiens.

Les réceptifs, grâce à leur lien avec les xénoformes, peuvent entrer dans la « xénosphère », une sorte de surcouche virtuelle comparable à la fameuse Matrice du film des sœurs Wachowski. Cependant, dans le cas du roman de Tade Thompson, elle est totalement biologique et ne repose pas sur des machines, mais sur des cellules aliens présentes dans l’organisme des réceptifs et au sein de l’environnement. Les réceptifs sont donc à la fois plus qu’humains, de par leurs capacités, mais ils se trouvent également marginalisés et exploités par les êtres humains standards qui souhaitent utiliser leurs pouvoirs.

La « xénosphère » est ainsi à la fois un espace virtuel, au sens informatique du terme, et mental, puisqu’il repose à la fois sur les xénoformes et la psyché des réceptifs qui s’en servent, en prenant des formes diverses et variées pour y évoluer. Kaaro choisit par exemple un griffon comme avatar pour l’arpenter. On remarque également que l’aspect « mental » de la « xénosphère » traduit aussi une possibilité pour les réceptifs de lire dans les pensées et d’explorer la psyché des personnes qu’ils observent au sein de la matrice biologique, ce qui signifie qu’ils sont littéralement capables de hacker les esprits (oui oui). Cela implique également qu’il devient nécessaire de protéger ses pensées dans la xénosphère pour ne pas qu’elles soient piratées par les réceptifs, avec des routines et des images mentales faussées. Les réceptifs s’avèrent quant à eux capables d’ériger des protections mentales, sous la forme de constructions plus ou moins inviolables, à l’image du labyrinthe érigé par Kaaro pour devenir inattaquable.

Tade Thompson mêle alors hacking et psychologie au sein de la xénosphère parce qu’elle prend la forme d’un espace virtuel piratable, malgré le fait qu’elle soit liée à la pensée et au psychisme. Cet imaginaire psycho-informatique montre donc que même le domaine le plus intime de l’humanité, à savoir la pensée individuelle, peut être subverti, de la même manière qu’il est possible de voler les données contenues dans une machine.

Cependant malgré les avantages que le confèrent leurs pouvoirs,  les réceptifs semblent également les subir, puisqu’ils se trouvent assaillis par les pensées et les ressentis des personnages qui les entourent, au point de pouvoir souffrir de troubles de l’identité lorsqu’ils sont exposés à des stimuli violents. Ils doivent donc se prémunir contre le trop plein d’informations, en appliquant de la crème antifongique sur leur corps pour inhiber les xénoformes. Les réceptifs apparaissent alors comme des empathes malgré eux, dont les pouvoirs les forcent parfois à connaître des pensées qu’ils ne veulent pas connaître, ou dont ils se moquent éperdument, ce qu’on remarque lorsque Kaaro commente les pensées qu’il entend. Ainsi, si Tade Thompson montre l’aliénation du corps dans Les Meurtres de Molly Southbourne, il dépeint la manière dont l’esprit peut être aliéné dans Rosewater.

A noter que certains êtres humains ne sont pas réceptifs, c’est-à-dire incapables de pénétrer dans la xénosphère, mais ils portent en eux des facultés aliens qu’on pourrait percevoir comme étant magiques, comme une sorte de pyromancie, c’est-à-dire la capacité de manipuler le feu, mais je ne peux pas vous en dire plus.

On remarque que les réceptifs peuvent servir des institutions. Ainsi, le S45 du gouvernement nigérian les emploie pour des missions et des interrogatoires visant à déjouer des attentats terroristes. Cependant, le gouvernement cherche à aller plus loin, et veut les utiliser à des fins politiques pour prolonger son pouvoir ou jouer les polices politiques. On peut donc affirmer que les réceptifs sont d’une certaine façon aliénés par le pouvoir politique de leur époque, qui cherche à les instrumentaliser. Le cas de Kaaro l’illustre d’ailleurs, puisque le S45 et ses tenants cherchent absolument à le garder, alors qu’il souhaite se débarrasser de leur autorité, d’autant qu’il a été amené à collaborer avec le S45 en des circonstances… bien particulières. A ce titre, sa supérieure hiérarchique, Femi Alaagomeji apparaît comme un cadre nécessaire à la vie et aux missions de Kaaro, qui lui confère de la stabilité, malgré l’arrogance du personnage à son égard.

On peut également observer une proximité de Rosewater avec le genre du New Weird, dans lequel s’illustrent des auteurs comme Jeff Vandermeer et China Miéville, et que l’on peut définir comme un courant qui brouille les frontières entre les genres de l’imaginaire, en mobilisant des éléments à cheval entre différentes catégories, une forme de grotesque souvent liée au corps, et une narration en environnement urbain (si vous voulez en savoir plus sur le New Weird, je vous invite à lire cet article). Rosewater peut en effet être comparé aux récits du New Weird, puisque Tade Thompson, à travers les capacités des réceptifs et la « xénosphère », mêle psychologie, biologie et informatique. Il mobilise également des images grotesques, à travers des accouplements interespèces virtuels lorsque Kaaro rencontre Molara sous sa forme de griffon (oui oui), des aliens humanoïdes et insectoïdes mangeurs d’hommes, et des êtres humains ressuscités par les xénoformes, appelés les « réanimés », qui errent sans but dans Rosewater. Cette dernière forme d’ailleurs l’espace urbain qui se trouve au centre du récit.

Kaaro, anti-héros pas si marginal

Rosewater nous est narré à la première personne. Tade Thompson nous fait suivre Kaaro, réceptif et agent du S45, et doté d’un passé assez tragique. La narration du roman est donc marquée par la subjectivité et le côté irrévérencieux de Kaaro, qui est assez gouailleur et roublard. En effet, Kaaro passe son temps à tenter à se soustraire à ses missions et obligations pour le compte de sa supérieure, Femi, en quittant Rosewater alors qu’il n’y est pas autorisé, en confrontant (bien malgré lui) les mauvaises personnes, notamment un gangster qui se trouve être l’ex-mari d’Aminat, sa compagne, ou même lorsqu’il pense enquêter convenablement sur les réceptifs, qui meurent mystérieusement les uns après les autres. Kaaro doit alors trouver ce (ou celui ?) qui tue les réceptifs, tout en observant des changements sociaux au sein de Rosewater et au Nigéria, avec par exemple la propagande sous-jacente du maire Jack Jacques, les manigances du gouvernement nigérian, mais aussi l’arrivée progressive des aliens dans la vie (et la biologie) terrienne.

Le passé de Kaaro, marqué par son expérience de voleur et de fugitif, est relaté dans des chapitres intercalés avec la narration de 2066, qui évoquent l’histoire personnelle du personnage, mais aussi la manière dont le monde a changé de manière irrémédiable au contact des xénoformes. Ainsi, les chapitres du passé,  mettent en évidence certains problèmes traversés par Kaaro entre 2032 et 2060, ce qui éclaire le présent, en expliquant pourquoi le biodôme existe et comment Kaaro s’est retrouvé au S45. Ils montrent également que Kaaro, loin d’être un « simple » marginal un peu roublard, a pu jouir de certains contacts privilégiés et complètement improbables au cours de sa vie.

Kaaro est donc un personnage ambigu. En effet, il se trouve donc supposément à la marge de la société de par son passé criminel, et pourrait donc être un anti-héros, mais il est employé par les services secrets pour prévenir des crises, ce qui pourrait faire de lui une sorte de héros. Cependant, il ne veut pas et ne cherche pas à être un héros ou à être sur le devant de la scène, malgré la notoriété et les accointances qu’on peut lui prêter. On peut alors affirmer qu’au fond, Kaaro recherche une certaine tranquillité, qu’il ne peut pas acquérir à cause des événements qui se déroulent à Rosewater, mais également parce qu’on lui confère un rôle au sein de ceux-ci.

Le mot de la fin

Rosewater est un roman de science-fiction afrofuturiste qui se déroule dans un Nigéria futur, en 2066, dans la ville fictive de Rosewater.

Tade Thompson décrit une deuxième moitié de 21ème siècle où l’humanité a été marquée par un contact avec des espèces extraterrestres, notamment leurs cellules, appelées « xénoformes », au point que certains êtres humains sont devenus des « réceptifs », capables de lire dans les pensées grâce à leur connexion à la « xénosphère », une sorte d’univers virtuel biologique.

Cependant, les réceptifs meurent les uns après les autres. C’est alors à l’un d’entre eux, Kaaro, employé au S45, une section des services secrets nigérians, de trouver les causes de ces morts. Kaaro est un personnage intéressant, doté d’un passé sombre, que la narration contribue à éclaircir en montrant la manière dont le voleur qu’il était devient un agent assez roublard et irrévérencieux.

L’enquête de Kaaro lui permet de mettre au jour des changements politiques et sociaux, à la fois liés aux mutations de l’humanité au contact des xénoformes, mais aussi à l’arrivée progressive des créatures aliens sur Terre. Ces changements se poursuivront sans nul dans les volumes suivants de la trilogie Rosewater ! J’ai en tout cas beaucoup aimé ce premier tome, et j’ai hâte de lire ses suites !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Elhyandra, Yogo, Les Lectures de Sophie, Blackwolf, Tachan, Sometimesabook, Gromovar, Lorkhan, Cédric, Boudicca

8 commentaires sur “Rosewater, de Tade Thompson

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