Galeux, de Stephen Graham Jones

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui traite de la figure du loup-garou en y ajoutant de préoccupations sociales fortes.

 

Galeux, de Stephen Graham Jones

volte090-2020

 

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions La Volte, que je remercie pour leur envoi du roman !

Stephen Graham Jones est un auteur d’origine native américaine né en 1972. Il exerce le métier de professeur d’anglais.

Galeux, dont je vais vous parler aujourd’hui, a été originellement publié en 2016 sous le titre Mongrels. Il a été traduit par Mathilde Montier pour les éditions La Volte, qui ont publié le roman en Mai 2020.

En voici la quatrième de couverture :

« Il ne s’appelle pas ; il est cet anonyme, cet étranger habitant à la marge des villes avec sa tante Libby et son oncle Darren : un garçon sur le point de devenir adulte et confronté à un choix qui décidera de son avenir. Doit-il croire au pied de la lettre les récits d’apparence fantasques de son grand-père, emplis de conseils absurdes relatifs au quotidien des loups-garous, ou bien grandir comme n’importe quel enfant et rejeter cette prétendue « anormalité » qui le condamnerait à vivre en rebut ? Ce n’est pas comme s’il n’endurait pas déjà cette existence de marginal, de paria.

Car comment bien s’intégrer à la société lorsque l’on déménage tous les deux mois dans une nouvelle bourgade du sud des États-Unis, que l’on loge dans des voitures ou des roulottes insalubres, que l’on se nourrit au petit bonheur la chance ? Être ou ne pas être loup-garou, quelle différence, après tout ? »

Mon analyse du roman s’articulera d’abord autour du fait que Galeux appartient au courant de la nouvelle sincérité, puis j’aborderai les thématiques sociales abordées par Stephen Graham Jones, avant de m’intéresser à la manière dont l’auteur traite de la figure du loup-garou.

 

L’Analyse

 

Nouvelle sincérité ?

 

La nouvelle sincérité est le courant dont fait partie Stephen Graham Jones, qui vise à mettre à distance l’ironie des récits post-modernes. On peut rapidement définir le post-modernisme comme un courant culturel global qui vise à mêler les influences culturelles (qu’elles soient temporelles ou géographiques) au sein d’une même œuvre, tout en y introduisant une distance qui implique une mise à distance de l’artiste vis-à-vis des cultures et des époques dont il s’inspire. Cette distance peut alors s’avérer moqueuse ou ironique, et implique parfois une décontextualisation des sources sur lesquelles s’appuient les artistes, en les coupant des symboliques qu’elles peuvent parfois véhiculer pour les charger d’autres significations. Ce courant peut également apparaître comme vecteur d’un certain cynisme, comme on peut le remarquer dans les œuvres qui relèvent du cyberpunk, qui dépeignent des mondes gangrenés par le capitalisme libéral et des personnages aliénés par la société dans laquelle ils vivent.

La nouvelle sincérité, courant popularisé par l’auteur David Foster Wallace, apparaît alors comme une alternative au post-modernisme, puisqu’elle vise à contrer le cynisme et la mise à distance par une évocation de sentiments et d’une subjectivité qui rompent avec un sentiment d’aliénation et une vision cynique du monde. Ce courant permet donc aux auteurs de transmettre des sentiments supposément plus authentiques, parce que les personnages apparaissent tels qu’ils sont, dans une subjectivité plus forte.

On peut rattacher Galeux à la nouvelle sincérité parce que ses personnages s’ancrent dans une société aliénante, qui les frappe, les marginalise, les méprise et les tue, de manière plus ou moins affirmée et revendiquée, mais ceux-ci essaient tant bien que mal d’y exister. Le but du narrateur anonyme, de sa tante Libby et de son oncle Darren n’est pas de changer des paradigmes sociaux, mais de tenter de construire une véritable vie de famille malgré leur condition de garous vagabonds.

Stephen Graham Jones s’attache alors à décrire le quotidien du narrateur et de de sa famille, en appuyant sur la manière dont son personnage ressent et perçoit les événements, à travers le prisme de son éducation, mais aussi celui de ses émotions, à travers les descriptions de ses voyages, sa scolarité, ses interactions avec les autres humains, mais aussi la manière dont il se perçoit lui-même en tant que garou, et en tant qu’adulte en devenir.

D’une certaine façon, on peut affirmer que Galeux est un récit initiatique, parce qu’il cherche à devenir un garou et attend sa transformation en loup-garou, censée survenir avant son entrée dans l’âge adulte, mais qui tarde à arriver. L’auteur subvertit d’une certaine façon cette attente de la transformation, puisque le narrateur observe les membres de sa famille se transformer, en comprenant les mécanismes du surnaturel lié aux garous, mais il ne se métamorphose pas. Le récit dispose donc d’un aspect initiatique, d’une part à travers du voyage de la famille à travers les Etats-Unis, puisqu’ils passent par la Caroline du Nord, la Caroline du Sud, le Texas, l’Arkansas et d’autres états, mais aussi parce qu’on observe les différentes étapes avant son entrée dans l’âge adulte, à savoir son enfance et son adolescence.

 

Problématiques sociales

 

Le roman de Stephen Graham Jones aborde des problématiques sociales.

Galeux traite en effet de l’exclusion sociale, puisque les garous vivent à la marge, de par leur condition et leurs coutumes marquées par le nomadisme. En effet, les garous du roman sont forcés de voyager, ce qu’on observe dans le fait que l’auteur décrit la manière dont la famille du narrateur use jusqu’au bout des véhicules avant de les abandonner, en faisant se succéder les modèles (El Camino, LeSabre…), afin de préserver les secrets de leur nature et d’effacer leurs traces. Ainsi, ils changent très souvent de lieu de vie, comme en témoigne la succession d’états traversés par la famille de garous, d’emploi, ce qu’on voit dans toutes les professions de tante Libby, ou d’établissement scolaire dans le cas du narrateur. Les loups-garous sont donc forcés de vivre en marge de la société, comme des fugitifs perpétuels, pour préserver leurs secrets et se protéger de la société de l’humanité standard.

Cette vie nomade et fugitive, marquée par la marginalité, place les loups-garous au sein des classes laborieuses, puisque leur situation économique est souvent précaire, puisqu’ils n’ont pas d’emploi ou de logement véritablement stables. Ainsi, les garous n’appartiennent jamais aux classes sociales dominantes, à cause de leur nature qui les empêche de vivre en ville (disons que muter en bête affamée plusieurs fois par semaine peut vous poser problème dans un environnement peuplé) et qui les pousse à se rapprocher de la campagne. On peut alors voir que si le narrateur fantasme beaucoup la vie que sa famille mène, notamment celle de son oncle Darren, ce dernier et sa tante Libby souhaitent que leur neveu n’ait pas à vivre comme eux, ce qui implique qu’il ne se transforme jamais, que son sang de loup reste endormi, afin qu’il puisse s’intégrer à la société humaine. On observe donc que l’adaptation des loups-garous à la vie humaine standard passe par un renoncement de leur nature lupine ou un effacement presque total de celle-ci. Les loups-garous du roman de Stephen Graham Jones sont alors placés aux antipodes de l’humanité, à laquelle ils ne peuvent jamais réellement se raccorder. On peut d’ailleurs noter que les loups-garous vivant en ville sans « faire sortir » leur loup intérieur sont considérés comme des « moutons », c’est-à-dire des individus qui suivent les humains, et pas leur véritable nature.

La figure du garou est ainsi largement rationnalisée par l’auteur (on le verra plus bas), mais elle lui permet également de mettre en exergue les disparités sociales qui règnent aux Etats-Unis, dans la manière dont certaines populations souffrent par nature plus que d’autres. On peut cependant noter que les garous ne cherchent cependant pas à renverser le système, malgré les horreurs qu’ils subissent parfois, ce qu’on observe par exemple dans certains passages dotés d’une forte violence symbolique, puisque Libby se retrouve parfois à la fourrière ou dans des animaleries alors qu’elle est transformée (oui oui, malheureusement), ou lorsque Darren « travaille » pour une entreprise de répulsifs, mais ils apparaissent comme des révélateurs des problèmes sociaux et de la réification que peuvent subir des êtres humains standards.

Stephen Graham Jones aborde également des problématiques familiales, puisque le personnage narrateur ne connaît pas son père et a perdu sa mère à la naissance. Il est donc pris en charge par la famille de son père, à savoir son frère et sa sœur, Darren et Libby, qui constituent des figures parentales pour le jeune homme. Cependant, ils sont loin d’être totalement exemplaires. En effet, Darren adresse par exemple des plaisanteries sous forme d’excréments à paillettes à des zoologistes sous sa forme de loup (oui oui, ce passage est particulièrement hilarant), tandis que Libby doit souvent réparer des erreurs du passé, tels que des hommes-loups qu’elle a contaminés, puisque les loups-garous peuvent transmettre leur sang aux humains standard, ce qui les transforme partiellement en garous. Ainsi, dans l’univers du roman, ce sont ces hommes-loups qui inspirent les « loups-garous » du cinéma et des fictions, et pas les « vrais » loups-garous, qui se transforment littéralement en loups, et non en figures hybrides. L’oncle et la tante du narrateur sont présentés comme des substituts parentaux parfois faillibles, mais la famille qu’ils forment ensemble est attachante et soudée face aux événements parfois bouleversants et tragiques qu’ils traversent. Stephen Graham Jones décrit donc des personnages sensibles et humains, malgré leur nature de loups-garous.

 

La figure du loup-garou

 

Galeux traite de la figure traditionnelle du loup-garou, qui se trouve largement rationnalisée et parfois subvertie, à travers les discours du grand-père du narrateur, ainsi que ceux de Darren et de Libby. Ainsi, les loups-garous ne sont pas des « hommes-loups », figures hybrides entre l’homme et l’animal qui se transforment à la pleine lune, mais des humains disposant d’un « sang de loup », capables de « muter » en loups, ce qui a pour conséquence de reconfigurer entièrement leur organisme, os par os, organe par organe, de déchirer leurs vêtements, et de leur conférer un appétit insatiable, mais également une résistance et des capacités de régénération accrues.

Cependant, cette reconfiguration organique s’inverse lorsque le loup redevient humain. Les loups-garous doivent donc être très prudents, avec les vêtements qu’ils portent par exemple, puisque le narrateur explique que les jeans sont très pratiques, mais pas les leggings, dont la matière peut fusionner avec le derme (oui oui) pendant la transformation. Il est également important de sortir les poubelles, parce que les loups dévorent tout ce qui leur tombe sous la main, incluant des éléments pouvant être fatals à leur forme humaine, tels que des os ou des fourchettes qui les « poignardent de l’intérieur ». Pour rester en vie, les loups-garous doivent donc suivre un ensemble de règles afin d’éviter les transformations fatales, qu’elles soient liées à des accidents, ou même à des affrontements avec les forces de l’ordre ou d’autres représentants de l’autorité. Ces affrontements donnent à voir toute la violence dont peuvent faire preuve les garous, notamment lorsqu’on s’en prend à leur famille.

La violence des loups et la rationalisation transparaît également dans les récits de Libby, de Darren, et du grand-père du narrateur, qui relatent l’existence ou la fin de certains loups-garous, et qui détaillent également leur histoire familiale complexe et marquée par des tragédies. Ces récits comportent tous une sorte de vérité et de morale sur la condition et les pouvoirs des garous, qui permet au narrateur de comprendre les mécanismes de la transformation, la consommation d’énergie qu’elle induit, le fonctionnement de la morsure et du sang du loup, le fonctionnement la société des garous, ses points de contact avec la société humaine…  La figure du garou est donc pleinement rationnalisée, tant dans les mécaniques surnaturelles qu’elle déploie, que dans son intégration (ou sa non-intégration) sociale, à travers les récits et ce qu’en comprend le narrateur, qui les assimile et se construit grâce à eux et sa famille.

 

Le mot de la fin

 

Galeux est un roman qui traite de la figure du loup-garou en l’humanisant, et en l’inscrivant dans un champ de problématiques sociales, mais aussi littéraires.

Stephen Graham Jones participe ainsi au courant de la nouvelle sincérité, à travers l’histoire de son personnage narrateur qui traverse les Etats-Unis avec son oncle Darren et sa tante Libby, avec un mode de vie nomade et fugitif, marqué par la prudence, qui leur permet de préserver leurs secrets et de ne pas être rattrapés par les autorités qui les surveillent parfois de trop près.

Les loups-garous décrits par l’auteur sont alors humanisés, à travers les liens entre le narrateur et sa famille qui les rendent profondément attachants. Leurs métamorphoses et leur intégration dans la société humaine sont également rationalisés, à travers un ensemble de récits visant à éduquer le loup en devenir qu’est le personnage principal, souvent tragicomiques et chargés de drames bouleversants, à l’image de l’enfance et de l’adolescence de ce narrateur anonyme.

Galeux m’a beaucoup plu, je vous le recommande !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, Outrelivres, Touchez mon blog

9 commentaires sur “Galeux, de Stephen Graham Jones

  1. Ça m’a l’air d’être du vraiment très classique en urban fantasy, avec cette rationalisation du loup garou, les règles, les problèmes du genre des vêtements, l’énergie, la régénération, la nourriture … J’ai l’impression d’en avoir lu des tonnes avec exactement les même thèmes.
    Même le ton que tu décris comme un peu cynique avec un regard sur la société est une composante qu’on retrouve beaucoup.

    Après chaque auteur a sa version, légèrement différente des autres, et sa façon de traiter les différents éléments à sa sauce, ce qui donne des romans avec des ambiance différentes.

    Du coup à voir.
    Je n’avais pas vraiment repéré le livre parce que j’avais un peu peur que ça part trop sur du fantastique, mais ça m’a pas du tout l’air d’être le cas. En tout cas de ce que tu en as dit je n’ai pas vraiment repéré le point qui distingue ce livre de dizaines d’autres, ou est son originalité, sa différence.
    Mais en même temps, il me fait moins peur et je ne suis pas contre un livre d’UF classique, surtout un oneshot ce qui est rare.

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    1. Je n’ai pas lu beaucoup d’Urban Fantasy, mais j’ai trouvé que le ton et l’ambiance étaient très différent des Mercy Thompson par exemple.
      Et justement, le ton sort un peu du cynisme qu’on peut retrouver parfois. La chronique d’Outrelivres le met plus en avant que moi, mais le roman sort un peu de la vision classique des loups-garous.
      Bonne lecture si tu le tentes en tout cas 🙂 !

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      1. Je dirais que ce qui m’a marqué c’est justement que pour moi sortir du mythe du loup garous c’est en général sortir du loups rationnel. Depuis une 15ène d’année en général c’est ce qu’on retrouve à chaque fois. Par exemple même si c’est techniquement de la romance, la série Sauvages de Maria Vale était pour le coup bien originale car dedans les garous étaient des loups pouvant prendre une apparence d’humains, pas l’inverse (ce qui donnait un humour dans certaines situations qui était vraiment très frai et un regard aiguisé sur les travers humains)

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