Le Livre de M, de Peng Shepherd

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman de Fantasy postapocalyptique poétique, tragique, et ombreux.

Le Livre de M, de Peng Shepherd

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie pour leur envoi du roman !

Peng Shepherd est une autrice américaine ayant vécu dans divers endroits du monde, tels que Los Angeles, Washington, Kuala Lumpur, Londres, ou encore Pékin.

Le Livre de M, originellement paru en 2018 et traduit par Anne-Sylvie Homassel pour les éditions Albin Michel Imaginaire, qui l’ont publié en 2020 en VF, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« QUE SERIEZ-VOUS PRÊT À SACRIFIER POUR VOUS SOUVENIR ?

Un jour, en Inde, un homme perd son ombre – un phénomène que la science échoue à expliquer. Il est le premier, mais bientôt on observe des milliers, des millions de cas similaires. Non contentes de perdre leur ombre, les victimes perdent peu à peu leurs souvenirs et peuvent devenir dangereuses.

En se cachant dans un hôtel abandonné au fond des bois, Max et son mari Ory ont échappé à la fin du monde tel qu’ils l’ont connu. Leur nouvelle vie semble presque normale, jusqu’au jour où l’ombre de Max disparaît…

Situé dans une Amérique tombée de son piédestal, où nul n’échappe au danger, Le Livre de M raconte l’incroyable destin de gens ordinaires victimes d’une catastrophe mondiale extraordinaire. »

Mon analyse du roman s’intéressera d’abord à sa question générique, puis je m’attarderai sur les mécanismes d’ironie dramatique déployés par l’autrice.

 

Analyse

 

Question générique : Fantasy postapocalyptique ?

 

Le Livre de M est un récit postapocalyptique a priori classique. En effet, l’humanité contemporaine s’effondre partiellement à cause d’une pandémie (toute ressemblance avec des événements contemporains ne saurait être que fortuite) qui s’étend, frappe la quasi-totalité de la population et détruit la civilisation telle qu’on la connaît, ce qui amène des changements sociaux brutaux. Peng Shepherd nous fait suivre des survivants, situés en des points géographiques différents des Etats-Unis, à savoir Ory et sa femme Max, retranchés dans un hôtel de la ville d’Arlington, où ils célébraient le mariage de leurs amis Paul et Immanuel, et bientôt séparés par les événements, Mahnaz Ahmadi, une tireuse à l’arc iranienne partie aux Etats-Unis pour préparer les Jeux Olympiques, et un personnage anonyme surnommé Celui qui Rassemble. Ces personnages tentent, chacun à leur manière, de survivre à cette pandémie et voyagent à travers les Etats-Unis, notamment vers la Nouvelle Orléans, où se trouve Celui qui Rassemble, supposément dotés de grands pouvoirs, en quête de réponses et d’espoir.

Cependant, le roman de Peng Shepherd s’éloigne du postapocalyptique classique, parce que l’autrice dépeint une apocalypse qui ne repose pas sur un phénomène scientifique ou rationnel (une épidémie sortie par erreur d’un laboratoire, des robots qui se révoltent, un phénomène cosmique qui peut annihiler le système solaire…), mais sur le surnaturel magique. Ce qui est désigné comme une pandémie mondiale relève alors en fait d’un phénomène inexpliqué, qu’on peut assimiler à une forme de magie, et qui entraîne également l’apparition de la magie.

En effet, les êtres humains perdent leur ombre (oui oui), et avec elle, leurs souvenirs, qui s’évanouissent peu à peu, de l’action qu’ils sont en train d’effectuer, à la faculté de lire ou de conduire, en passant par leurs proches et leur famille. Le début de cette épidémie surnaturelle nous est conté lors de flashbacks, qui mettent en scène le personnage d’Hemu Joshi, premier être humain à perdre son ombre, suivis de ses souvenirs et de phénomènes paranormaux, en Inde.

La perte de l’ombre et des souvenirs, perçue comme une maladie, est couplée à l’apparition de pouvoirs surnaturels chez les « sans-ombre ». Leur magie peut alors affecter le monde à plus ou moins grande échelle, avec des conséquences plus ou moins désastreuses ou spectaculaires. Par exemple, un sans-ombre qui oublie l’existence de l’électricité peut par exemple déclencher une panne de courant permanente dans la ville où il se trouve (oui oui), ou oublier que la Statue de la Liberté de New-York est une statue, et ainsi la transformer en monstre destructeur (oui oui). L’oubli amené par la perte des ombres est donc porteur de surnaturel. Peng Shepherd rattache donc l’ombre aux souvenirs des individus, mais aussi à une forme de raison et de savoir immuable du monde, qui conditionnent l’humanité standard. La disparition de l’ombre octroie alors aux sans-ombres la capacité de s’éloigner de cette humanité en tordant les règles du monde, ou en les faisant disparaître, parce qu’ils les oublient littéralement. Certaines scènes spectaculaires du roman reposent ainsi sur l’oubli littéral de certains faits ou la modification de lois physiques.

Cependant, Peng Shepherd rationnalise la magie des sans-ombre, en lui conférant un coût, marqué par le tragique, à travers un système de coûts en souvenirs. Ainsi, pour réaliser des actions phénoménales, les sans-ombres se séparent de pans entiers de leur mémoire, et plus ils oublient, plus ils peuvent être puissants (et dangereux), mais plus ils s’affaiblissent, parce qu’ils se détachent de plus en plus de la réalité. Les sans-ombres disposent alors de pouvoirs faramineux, dotés d’un coût et de limites qui le sont tout autant, parce qu’ils ne sont pas seulement physiques, mais s’appuient également sur la morale. Le Livre de M interroge la capacité de ceux qui disposent de pouvoirs à se sacrifier pour le bien commun, ou pour sauver leur vie, à travers leur capacité à littéralement effacer leur passé pour changer leur futur. Les sans-ombres apparaissent par conséquent aliénés par leur magie, parce que son utilisation les coupe de leur passé, et les dépossède de leur identité, puisqu’ils oublient peu à peu qui ils sont pour changer d’identité.

Génériquement, on peut donc affirmer que Le Livre de M appartient à la Fantasy postapocalyptique. Cependant, là où la Fantasy postapocalyptique qu’on peut observer chez Jack Vance ou N. K. Jemisin s’appuie sur des mondes alternatifs présentés comme une « Terre Mourante », c’est-à-dire une planète en fin de vie et dévastée par les erreurs de  l’humanité, à des époques lointaines, Peng Shepherd dépeint un monde proche du nôtre, bouleversé par un événement surnaturel qui reconfigure la société telle qu’on la connaît actuellement.

En effet, plusieurs factions apparaissent dans les Etats-Unis reconfigurés par l’épidémie magique. Ces factions cherchent à former de nouvelles sociétés liées aux sans-ombre, avec par exemple Transcendance, un groupe religieux qui les considère comme des dieux (oui oui) et cherchent à les capturer pour les vénérer et se servir d’eux, ce qui peut rappeler le comportement pour le moins tordu des homo pupa du Magicien Quantique de Derek Künsken. A l’opposé de Transcendance, Celui-Qui-Rassemble cherche à construire une sorte d’utopie à la Nouvelle-Orléans, où sans-ombres et « indemnes » vivent en harmonie et coopèrent pour obtenir l’égalité et la paix sociale.

C’est au sein de cette société que se jouent des drames personnels et tragiques, que l’autrice met en valeur à travers un jeu avec l’ironie dramatique.

 

Ironie dramatique et relations tragiques

 

Avant de continuer, il convient de définir ce qu’est l’ironie dramatique. L’ironie dramatique est un procédé narratif qui repose sur l’ignorance d’une ou plusieurs données par un personnage. Ces données ignorées sont cependant connues du lecteur (ou d’autres personnages), qui en savent alors plus que le personnage ignorant.

Le Livre de M dépeint des drames intimes qui reposent sur des mécanismes d’ironie dramatique. Ainsi, la séparation d’Ory et de Max, qui intervient alors que Max, devenue une sans-ombre, fuit pour préserver son mari des dangers de son oubli, repose sur l’ignorance de chacun des deux amants. En effet, Ory part à la recherche de sa femme, dont on connaît l’itinéraire, à travers son point de vue, retranscrit dans un discours direct et immédiat, puisqu’elle s’enregistre grâce à un magnétophone pour contrer l’amnésie qui la gagne progressivement. Le lecteur dispose donc des points de vue des deux amants, connaît leur destin et leurs parcours respectifs à travers les Etats-Unis, ce qui instaure l’ironie dramatique, puisqu’il en sait plus que chacun des deux personnages, qui rejoignent deux factions différentes l’une de l’autre.

En effet, Max rejoint l’expédition d’Ursula, qui cherche se rendre à la Nouvelle Orléans, tandis qu’Ory se rallie à l’armée du « Général » à Washington, qui cherche à sauver un maximum de livres de leur destruction par des sans-ombres incendiaires, appelés « les Rouges », mené par « le Rougeroi ». Le conflit entre le Général et le Rougeroi s’avère également marqué par une forme d’ironie et de tragédie profonde, mais je ne peux malheureusement pas vous en dire plus. On peut cependant observer que cette faction finit par se mettre sur la route de la Nouvelle-Orléans, ce qui renforce l’ironie dramatique qui pèse sur le couple d’Ory et de Max, puisqu’ils visent la même destination.

Cependant, le groupe formé par Ursula, Max et d’autres personnages, tels que Zachary, un sans-ombre qui guide ses compagnons grâce à son dessin, ou Victor et Isabelle, un couple de sans-ombre qui a oublié leur passé commun, se désagrège peu à peu, parce que l’oubli les gagne à mesure qu’ils progressent vers la ville. Ils oublient notamment comment s’orienter, ce qui rend leur voyage difficile et semé d’embûches, mais également ce qui les motive à voyager, ce qui rend leur avancée dramatiquement absurde, parce qu’ils poursuivent un objectif dont ils n’ont plus connaissance.

La relation entre Ory et Max est donc pleine de tragique, parce qu’on suit à la fois Ory et Max, ce qui permet de connaître leurs positions géographiques, mais également le ressenti et surtout l’espoir des deux personnages, qui cherchent à se retrouver, en dépit de toutes les horreurs et des catastrophes qu’ils ont à subir pendant leur voyage.

Sans rentrer dans les détails, on peut remarquer que les ressorts d’ironie dramatique de Peng Shepherd s’appuient sur la multiplicité des points de vue narratifs présents dans son roman, mais également sur des changements d’identité. En effet, certains personnages changent de nom au cours du récit ou voient leur identité changer, ce qui entraîne des quiproquos au cours du récit, mais je ne peux pas vous en dire plus, si ce n’est que la fin du roman est dramatique, dans tous les sens du terme !

 

Le mot de la fin

 

Le Livre de M est un roman de Fantasy postapocalyptique qui se déroule dans un monde alternatif très proche du nôtre, où une pandémie mondiale se déclare.

Cependant, la maladie associée à cette pandémie s’avère être un phénomène surnaturel, qui se répand progressivement et frappe tous les pays. En effet, les individus qui sont touchés perdent leur ombre, et avec elle, leurs souvenirs. Cependant, la disparition de leur mémoire provoque l’apparition de capacités surnaturelles, qui provoquent des désastres plus ou moins spectaculaires, tels que des incendies ou des coupures d’électricité.

Dans ce monde supposé rationnel frappé par la magie, Peng Shepherd nous fait suivre des personnages qui tentent tant bien que mal de survivre à l’apocalypse qui se déclenche autour d’eux, à commencer par Ory et Max, un couple séparé par les événements et l’oubli. L’autrice joue alors avec des mécanismes d’ironie dramatique et une multiplicité de points de vue pour retracer leurs parcours respectifs, mais aussi la possibilité de leurs retrouvailles.

Je vous recommande ce roman, que vous soyez novice ou initié en Fantasy !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé, FeydRautha, Just A Word, Yuyine, Le Chien critique, Gromovar, Bookenstock, Vert, Xapur, Outrelivres, Lune, Chut Maman Lit, Anouchka

10 commentaires sur “Le Livre de M, de Peng Shepherd

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