Les Chiens de Tindalos, de Frank Belknap Long

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler du recueil de nouvelles de l’un des héritiers de Lovecraft.

Les Chiens de Tindalos, de Frank Belknap Long

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Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie pour leur envoi du recueil !

Frank Belknap Long est un écrivain américain né en 1901 et mort en 1994. Il était poète, auteur d’horreur, de fantastique et de science-fiction, et il a également travaillé dans la BD, avec des scénarios de comics tels que Superman, Green Lantern, ou Captain Marvel.

L’auteur est également connu comme l’un des continuateurs de l’œuvre d’Howard Philips Lovecraft, l’auteur de L’Appel de Cthulhu. En effet, Frank Belknap Long a été l’un des correspondants de Lovecraft, de 1920 jusqu’à sa mort, en 1937. Cette correspondance a influencé l’écriture de l’auteur, dont certains récits relèvent de l’horreur cosmique.

Les éditions Mnémos ont ainsi réédité un recueil de nouvelles lovecraftiennes de Frank Belknap Long, intitulé Les Chiens de Tindalos et regroupant des nouvelles parues antérieurement, ainsi que des inédits, dans une traduction révisée par Patrick Mallet, et une illustration de couverture qui reprend un tableau du peintre Zdzislaw Beksinski (je vous invite d’ailleurs à regarder la vidéo d’Alt236 à son sujet). A noter que les tableaux de ce peintre sont aussi utilisés par Mnémos pour les couvertures des recueils de Clark Ashton Smith (les excellents Zothique, Hyperborée & Poséidonis, et Averoigne et autres mondes).

Voici la quatrième de couverture du recueil :

« Dans cet ensemble de nouvelles et ces quelques poèmes, tous liés à H. P. Lovecraft et à son célèbre mythe de Cthulhu, Frank Belknap Long raconte la précarité de l’existence humaine face à des forces cosmiques et cauchemardesques qui mettent tout en oeuvre pour éradiquer la vie sur Terre.

Sa nouvelle la plus connue, devenue depuis un classique du genre, reste « Les Chiens de Tindalos », dans laquelle un écrivain expérimente sur lui une drogue ancienne qui le fait voyager à travers les âges. Pour la première fois, une suite à cette célèbre nouvelle est traduite en français : « Le Passage vers l’éternité » met à nouveau en scène les effrayants gardiens du temps. Ce recueil contient également « Les Mangeuses venues de l’espace », un texte angoissant qui culmine dans la terreur, et « L’Horreur venue des collines », une longue nouvelle pleine de visions d’apocalypse. Quant au poème « H. P. Lovecraft », il évoque toute l’estime et le respect que Long avait pour celui qui fut son mentor. »

Dans mon analyse du recueil, je m’intéresserai dans un premier temps à la manière dont les nouvelles de Frank Belknap Long prolongent l’œuvre de Lovecraft, puis je m’interrogerai sur la manière dont l’auteur tend à rationnaliser l’horreur cosmique.

 

L’Analyse

 

Post-Lovecraft, méta-Lovecraft ?

 

Les nouvelles du recueil de Frank Belknap Long prennent appui sur H. P. Lovecraft, mais le met également en scène, ce qui le place dans les deux catégories des continuateurs de Lovecraft.

En effet, il faut distinguer deux types de récits lovecraftiens, qui ne s’opposent pas et peuvent même s’interpénétrer, mais qu’il convient délimiter. Il existe donc des récits post-lovecraftiens, qui engloberaient la plupart des récits d’horreur cosmique mentionnant explicitement les créatures cauchemardesques du Maître de Providence ou y faisant allusion de manière plus ou moins directe, comme Harrison Harrison de Daryl Grégory, La Quête onirique de Vellit Boe de Kij Johnson, ou La Ballade de Black Tom de Victor Lavalle. Les diégèses de ces deux derniers récits prolongent ainsi deux histoires de Lovecraft, à savoir l’excellent La Quête onirique de Kaddath l’inconnue et le (très) raciste Horreur à Red Hook, tandis que celle du premier fait des clins d’œil au Cauchemar d’Innsmouth et à L’Abomination de Dunwich, tout en pastichant le style du célèbre Necronomicon pour évoquer une créature extraterrestre.

On pourrait donc définir (si cette définition vous pose problème, on peut tout à fait en débattre dans les commentaires) les récits post-lovecraftiens comme des diégèses qui prennent appui sur l’univers et les créatures lovecraftiennes pour prolonger leur existence au-delà de la plume de HPL, parfois de manière à en subvertir les motifs narratifs et les figures monstrueuses.

Les récits métalovecraftiens, quant à eux, s’appuient sur les nouvelles de HPL, mais ils les mettent en scène de manière métalittéraire, c’est-à-dire que Lovecraft peut y apparaître en tant que personne ou en tant qu’objet textuel, dans le fait qu’on fait mention de ses histoires par exemple. Cet aspect métalittéraire s’observe par exemple dans Etranges Eons de Robert Bloch, où les personnages font référence aux similarités entre les horreurs qu’ils vivent et les récits de HPL, Ceux des profondeurs de Fritz Leiber, qui mentionne l’écrivain mais aussi Une cosmologie de monstres de Shaun Hamil (bien que ce roman ne relève pas de l’horreur cosmique), qui traite de l’histoire surnaturelle d’une famille américaine dont les parents sont des lecteurs du Maître de Providence et le font découvrir à leurs enfants.

On peut donc définir les récits métalovecraftiens comme des diégèses mettant en scène Lovecraft et son œuvre au second degré, c’est-à-dire à l’intérieur même d’une œuvre.

 

Ainsi, la nouvelle « Les Mangeuses venues de l’espace » met explicitement Lovecraft en scène, c’est-à-dire en le prenant comme personnage, à savoir un écrivain d’horreur nommé « Howard ». Le récit décrit l’auteur en train de discourir à propos de l’horreur cosmique avec un autre personnage, appelé « Frank », ce qui témoigne également de la manière dont l’auteur s’insère lui-même dans ses propres récits. « Les Mangeuses venues de l’espace » est une nouvelle d’horreur cosmique qui réfléchit et définit le genre auquel elle appartient, ce qui renforce son aspect métalittéraire et marque la différence entre les récits lovecraftiens et le fantastique plus classique, avec des créatures quasiment invisibles et capables de détruire l’esprit humain, qui rompent avec les histoires de fantômes ou de vampires.

Une autre nouvelle, « Sombre Eveil », évoque Lovecraft, ses écrits, et surtout la manière dont ses lecteurs interprètent ses récits. On peut alors deviner qu’elle se déroule longtemps après la mort de Lovecraft, décrit comme « un génie, en tout cas dans son genre ». La nouvelle mentionne alors l’écrivain sur un mode métalittéraire, puisque l’œuvre de Lovecraft est évoquée en tant qu’objet littéraire, mais également en tant que sources de croyances et de théories qui peuvent s’avérer plus ou moins farfelues ou menaçantes pour l’humanité, notamment dans sa fin.

On peut aussi remarquer que l’auteur se met parfois lui-même en scène dans ses récits, puisque le personnage des deux premières nouvelles, « Les mangeuses venues de l’espace » et « Les Chiens de Tindalos », s’appelle Frank. Dans le cas de la première nouvelle, cela permet à l’auteur d’expliciter la mise en scène du personnage de HPL et de se confronter avec lui aux créatures indicibles, et dans celui de la seconde, on peut supposer que cela marque sa création d’entités cosmiques rattachées à celles de Lovecraft, à savoir les fameux chiens de Tindalos, dont le personnage narrateur rend compte. Cette mise de l’auteur en fiction, en plus de l’usage de la première personne, confère également à ces récits un aspect de faux témoignage qui accentue l’horreur vécue par les personnages, en lui donnant une authenticité. On remarque que ce procédé est également utilisé dans « Sombre éveil », sans que son personnage point de vue constitue un avatar de l’auteur.

Les nouvelles de Frank Belknap Long prolongent aussi les nouvelles de HPL, puisqu’il décrit de nouvelles créatures provenant de plans d’existence dont l’humanité n’a pas conscience, tels que les Chiens de Tindalos dans la nouvelle qui donne son titre au recueil, mais aussi « Le Passage vers l’éternité ». Les Chiens vivent ainsi dans les replis du temps et s’attaquent aux voyageurs temporels trop ambitieux. L’auteur décrit aussi des créatures dévoreuses d’esprits, avec les « Mangeuses venues de l’espace » ou les « Mangeurs de cerveau » vivant dans l’océan, des intraterrestres avec « L’Envahisseur des profondeurs », et un même un Grand Ancien avec Chaugnar Faugn, antagoniste de la novella « L’Horreur venue des collines », doté d’une apparence d’éléphant, dont les oreilles sont palmées et garnies de tentacules, et dont la trompe absorbe les vies de ses victimes.

On peut observer que les créatures « mangeuses » s’en prennent toujours à la partie supposément rationnelle de l’être humain, et s’attaquent au cerveau de leurs victimes, ce qui peut témoigner de la force de l’horreur cosmique, qui ne frappe pas toujours le lecteur par des images sanglantes et viscérales, mais en suscitant une altérité si radicale qu’elle frappe son esprit (même si c’est parfois littéral). C’est d’ailleurs l’esprit humain, et non le corps, qui tente de s’opposer aux créatures du recueil.

 

Tentative de rationalisation de l’horreur cosmique ?

 

Les nouvelles des Chiens de Tindalos mettent en scène un affrontement entre la rationalité plus ou moins ésotérique et scientifique de l’humanité et l’horreur cosmique. En effet, Frank Belknap Long décrit des personnages à la fois versés dans les sciences traditionnelles et l’ésotérisme dans ses récits, tels que Howard et Frank dans « Les Mangeuses venues de l’espace », Chalmers dans « Les Chiens de Tindalos », qui lit à la fois des traités de magie noire et Einstein (oui oui), Roger Little, une sorte de savant fou dans « L’Horreur venue des collines », le professeur Williamson dans « L’Envahisseur des profondeurs » et « Les Mangeurs de Cerveau », et Thomas Granville dans « Le Passage vers l’éternité ». Ces personnages tentent d’expliquer les événements qu’ils vivent et cherchent à expliquer l’origine et la nature des créatures qu’ils rencontrent. Ainsi, les sciences dures, telles que les mathématiques et la géométrie se mêlent à l’ésotérisme dans les discours des personnages, qui traitent souvent du fait que les créatures auxquelles ils sont confrontés proviennent de dimensions supérieures au plan d’existence de l’humanité standard, qui ne peut par conséquent les saisir totalement, et se trouve par conséquent frappée par leur altérité radicale.

Ainsi, les personnages de Frank Belknap Long tentent de rationaliser le surnaturel qu’ils rencontrent, mais ils n’y parviennent que partiellement, ce qui accentue le cosmicisme des nouvelles, puisque même des esprits brillants et/ou connaisseurs de l’ésotérisme sont tenus en échec par des monstres capables de détruire leur cerveau,  de manière littérale ou non.

On pourrait donc reprendre les termes employés par le camarade Apophis dans sa chronique, et assimiler les nouvelles des Chiens de Tindalos à une sorte de Hard Weird, où les causes du surnaturel cosmique ne sont pas traitées comme des phénomènes totalement inexplicables, mais comme des événements à expliquer. Cependant, les explications données par les personnages, à travers leurs connaissances ou les conclusions qu’ils tirent de leur vécu, déclenchent tout de même une fracture cosmique. Ainsi, même lorsqu’il est possible de ramener la venue de créatures incompréhensibles sur Terre à l’intelligibilité (Chaugnar Faugn, le monstre des profondeurs, les chiens de Tindalos…), cela provoque un vertige, puisque cela remet en question la place de l’humanité dans l’univers et témoigne de son incompréhension d’un grand nombre de phénomènes, qui écrasent alors l’Homme et provoquent sa terreur. On peut toutefois avancer que cet échec de la rationalité savante face aux créatures cosmiques est déjà présent dans les écrits de Lovecraft, notamment L’Appel de Cthulhu, mais aussi les récits mettant en scène les savants de l’université Miskatonic. Cependant, Frank Belknap Long semble s’attarder plus que son mentor dans les descriptions visant à rationaliser l’horreur.

On remarque d’ailleurs que cet Hard Weird peut être rattaché à la manière dont l’auteur aborde les thématiques du voyage dans le temps ou de la manipulation temporelle dans les nouvelles évoquant les Chiens de Tindalos, où les personnages voyagent dans le temps grâce une drogue (oui oui), mais aussi dans « L’Horreur venue des collines », où le Grand Ancien Chaugnar Faugn est combattu par une machine manipulant le temps. On peut alors observer que Frank Belknap Long mêle fantastique et thématiques science-fictionnelles, ce qui peut rappeler la nouvelle « Loob » du recueil Bienvenue à Sturkeyville de Bob Leman.

Ainsi, même si le mélange d’éléments horrifiques et science-fictifs est une composante inhérente au genre de la Weird Fiction (comme j’ai pu l’évoquer dans la chronique de Bienvenue à Sturkeyville), la manière dont Frank Belknap Long tend à mêler ésotérisme et discours scientifique développé témoigne de la manière dont le vertige cosmique peut frapper les esprits les plus brillants.

 

Le mot de la fin

 

Les Chiens de Tindalos est un recueil dans lequel Frank Belknap s’appuie sur les récits de Howard Philips Lovecraft pour les prolonger, en dépeignant d’autres créatures issues des profondeurs de l’espace, du temps, mais aussi de la Terre, mais également mettre en scène les récits et la figure du Maître de Providence de manière métalittéraire.

L’auteur se pose ainsi en véritable continuateur de HPL, mais il dote ses récits d’une dose d’originalité en mettant en évidence et en détaillant les liens entre les créatures cosmiques rencontrées par ses personnages et les sciences dures, telles que les mathématiques ou la géométrie, pour tenter d’appréhender leurs origines et leur fonctionnement.

Si vous aimez l’horreur cosmique, je vous recommande ce recueil !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Célindanaé

3 commentaires sur “Les Chiens de Tindalos, de Frank Belknap Long

  1. C’est presque ça. D’abord, mêler les tropes, ambiances ou codes de différents genres, dont l’Horreur et la SF, c’est la définition même du Weird (ou du New Weird à la VanderMeer / Ligotti / etc), donc en cela la présence d’éléments SF dans telle ou telle nouvelle n’a rien de particulièrement remarquable. Ensuite, que ce soit chez Lovecraft (particulièrement dans un texte comme La maison de la sorcière) ou chez Long, il ne s’agit pas tant de se raccrocher désespérément, pour les humains, à une explication rationnelle POSSIBLE des phénomènes surnaturels via la mention des maths, de la Relativité ou de la géométrie, mais de dire, un peu comme chez Clarke ou chez Heinlein dans Waldo, que sorcellerie et science ne font INCONTESTABLEMENT qu’une, et que notre compréhension des mécanismes sous-jacents de l’univers est si limitée que nous confondons les deux. Et c’est effectivement de ce changement de paradigme, de cette réalisation de notre totale ignorance, que naît le vertige / l’horreur cosmique.

    Si je parle de Hard Weird, c’est que dans La maison de la sorcière (par exemple), Lovecraft mentionne des éléments scientifiques sans développer, alors que Long, lui, entre dans les détails. Mais fondamentalement, les démarches du Maître et du disciple sont les mêmes, seul le degré de développement de l’aspect SF de leur Weird diffère. Un peu comme cet exemple que je réutilise toujours pour expliquer ce qu’est la Hard SF : admettons un vaisseau spatial à propulsion au plasma ; dans Hypérion, roman non-Hard SF, on parlera juste de « vaisseau-torche » ; dans un bouquin de Hard SF, on parlerait d’une propulsion magnéto-plasmique à impulsion spécifique variable VASIMR, utilisant de l’argon comme propergol et une centrale à fusion nucléaire inertielle type Tokamak comme source d’énergie. Lovecraft, c’est le vaisseau-torche, Long, c’est la propulsion VASIMR.

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