Les Secrets du premier coffre, de Fabien Cerutti

Salutations, lecteur. Il y a longtemps que je ne t’ai pas parlé de Fabien Cerutti, je crois. Il est temps d’y remédier, avec le recueil que je vais te présenter aujourd’hui.

 

Les Secrets du premier coffre

mnemos784-2020

 

Introduction

 

Avant de commencer, je tiens à préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos, que je remercie pour leur envoi du roman !

Fabien Cerutti est un auteur de fantasy français. En parallèle de sa carrière d’auteur, il est professeur agrégé d’histoire, et vous verrez que cela se ressent dans ses récits, dans lesquels on trouve de très solides connaissances historiques. Il a pour l’instant publié quatre romans aux éditions Mnémos. Ces romans forment le premier cycle du Bâtard de Kosigan, avec, dans l’ordre, L’Ombre du pouvoir, Le Fou prend le roi, Le Marteau des sorcières et Le Testament d’involution, initialement parus entre 2014 et 2018. Les romans sont également disponibles au format poche dans la collection FolioSF de Gallimard depuis 2017.

Les Secrets du premier coffre, dont je vais vous parler aujourd’hui, est un recueil composé de cinq nouvelles et d’une pièce de théâtre, situées dans l’univers du Bâtard de Kosigan. Il est paru en Juin 2020 aux éditions Mnémos. L’objet livre est d’ailleurs très beau.

En voici la quatrième de couverture :

« Avec ce coffre empli de trésors littéraires, Fabien Cerutti propose six textes qui enluminent ou permettent de découvrir l’univers de sa série à succès Le Bâtard de Kosigan. Avec un récit de la jeunesse gouailleuse du Bâtard en Italie, une pièce de théâtre truculente à la cour d’Angleterre, un drame amoureux entre un pape et une satyre, un journal de voyage aux confins du monde en quête des elfes de Chine, et bien d’autres surprises encore, l’auteur nous émeut, nous surprend, nous fait frissonner, nous dépayse et nous emporte dans son imaginaire vif et attachant. »

Mon analyse du recueil traitera de la manière dont l’auteur décrit des éléments technomagiques, puis comment ses récits jouent avec l’Histoire. Attention, quelques spoils mineurs des romans du premier cycle du Bâtard peuvent s’être glissés dans cette chronique.

 

L’Analyse

 

Technomagie

 

Avant de continuer, il convient de définir ce qu’est la technomagie.

La technomagie résulte d’un mélange des codes de la Fantasy à ceux de la science-fiction, soit que les auteurs importent des mécaniques de science-fiction au sein d’univers donné comme relevant de la Fantasy. Elle fonctionne donc par une transposition de topoï et de thématiques de la SF vers la Fantasy. Par exemple, Adrien Tomas, dans les romans se déroulant dans l’univers des Six Royaumes, tels que Le Chant des épines, décrit Aevar, un véritable robot, dans un univers médiéval.

Cette transposition peut fonctionner par la rationalisation des éléments technologiques par le biais du merveilleux ou de la magie, comme le font N. K. Jemisin dans La Cinquième Saison et ses suites, où l’exploitation de la planète est dépeinte sur un mode magique, ou Robert Jackson Bennett dans Foundryside, où l’auteur décrit un système de magie qui permet de reprogrammer des objets pour qu’ils interagissent différemment avec les lois physiques.

La transposition peut également fonctionner à travers un décalage dans la perception des personnages sur les éléments surnaturels qui les entoure, ce qui montre la troisième Loi de Clarke, à savoir le fait que « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ».  Le roman Lames Vives d’Ariel Holzl illustre par exemple ce décalage de perception, avec des personnages, les « Magnites », capables de manipuler des nanomachines pour accomplir des prouesses surnaturelles perçues comme de la magie dans un univers de Fantasy.

Trois nouvelles du recueil mettent en scène des éléments technomagiques, à savoir « Légende du premier monde », « Le Crépuscule et l’aube », et « Le Livre des merveilles du monde ».

En effet, « Légende du premier monde » met en scène, « 7000 ans avant notre ère », une partie de l’histoire du grand-père de Mendorallen Ilbarimen, le porteur de noir-sang rencontré par le Bâtard de Kosigan dans Le Testament d’involution. Mendorallen couche par écrit le récit des origines de son grand-père, Calderion Ilbarimen, dans un monde que l’on peut assimiler à la civilisation de l’Atlantide, « Atalan’theis ». La nouvelle met ainsi en scène une civilisation incroyablement ancienne, mais dotée d’une science extrêmement avancée, qui se mêle à la magie. Sans rentrer dans les détails, l’auteur décrit des « prêtres du génome » et des « mages-généticiens », capables de créer un bestiaire surnaturel à partir de manipulations génétiques et d’améliorations biologiques, notamment des « orcs », des « pégases », des « dragons », ou encore des « Iëlfelanin », des femmes végétales.

Fabien Cerutti croise ainsi les figures de mages présents en Fantasy et de savants de SF pour littéralement donner naissance au surnaturel merveilleux, ce qu’on peut voir comme une transposition de la création artificielle de la vie et des biotechnologies présente en SF dans un récit de Fantasy. Les avancées technologiques d’Atalan‘theis s’observent également dans le fait qu’ils disposent d’un équivalent technomagique d’internet, avec les « réseaux éthérés » (oui oui, internet 7000 ans avant notre ère).

« Légende du premier monde » dépeint donc comment les connaissances d’une civilisation lui ont permis de s’élever en démiurge et de littéralement donner naissance à des créatures assimilées à la magie. Le destin de Calderion Ilbarimen ajoute alors un éclairage inédit sur l’univers du Bâtard de Kosigan, puisque l’auteur décrit presque littéralement une cosmogonie au second degré, c’est-à-dire une création d’espèces surnaturelles au sein même d’un univers alternatif.

« Le Crépuscule et l’aube » décrit quant à lui la fabrication d’un automate, au 13ème siècle, par Falco (non, pas celui de Mage de Bataille) Matteoti. Cet automate est destiné à perpétuer l’espèce des « fays », en voie d’extinction à cause des croisades noires, c’est-à-dire le génocide orchestré par l’église contre les créatures surnaturelles. Il réplique donc le corps des représentants de cette espèce, ce qui peut être perçu comme un vecteur de technomagie, puisque la machine constitue une mimesis d’une espèce surnaturelle. Ensuite, la technomagie à l’œuvre dans la nouvelle s’observe dans les composants de la machine.

En effet, l’automate construit par Falco apparaît mécanique, puisqu’il dispose de « cordes vocales en platine », et d’une structure faite de « rouages, d’engrenages et de poulies ». Il est cependant rattaché au surnaturel magique, puisque les matériaux qui le composent sont d’origine merveilleuse, avec par exemple de la « soie elfique badigeonnés d’huile de mandragore », un « cube d’Oniros », ou du « titane blanc d’Enibelungen », et est alimenté par « un ombilic de l’Arbre-cœur » des Fays.

Il se compose alors d’éléments mécaniques et surnaturels, mais se trouve également doté d’une conscience, et d’un nom, Giovanni, ce qui peut faire de lui une sorte d’IA robotique, de la même manière que l’Aevar d’Adrien Tomas, ou le Georges McKey de Nicolas Texier, présent dans le roman Opération Jabberwock, que je vous recommande chaudement.

« Le Crépuscule de l’aube » traite de la perpétuation d’une espèce surnaturelle, aidée par les hommes et les moyens technomagiques qu’ils peuvent mettre en place. Fabien Cerutti aborde la création d’un être artificiel, mais là où « Légende du premier monde » s’intéresse aux biotechnologies, la nouvelle traite d’ingénierie mécanique, au sein d’un univers de Fantasy.

Sans trop rentrer dans les détails, « Le Livre des merveilles du monde », qui met en scène Jehan de Mandeville, explorateur du 14ème siècle, traite de l’exploration spatiale, qui passe par la construction de vaisseaux configurés pour survivre au manque d’oxygène et au vide spatial, sur un mode magique. Fabien Cerutti transpose alors la fabrication d’engins spatiaux dans un monde merveilleux et médiéval, ce qui fait que ses vaisseaux précédent de 600 ans ceux de la NASA, et de 300 ans ceux de Louis XIV, comme le décrit Johan Heliot dans sa trilogie du Grand Siècle.

 

Interrogation de l’Histoire, rôle du Bâtard

 

Le cycle du Bâtard de Kosigan de Fabien Cerutti est identifiable par la propension de l’auteur à jouer avec notre perception de l’Histoire et du surnaturel, mais aussi parce que son personnage principal, Pierre Cordwain de Kosigan, est charismatique, en plus d’être doté d’une morale ambiguë et d’une nature mystérieuse. Le Bâtard est donc présent dans deux récits, « Fille de joute » et « Les Jeux de la cour et du hasard ». « Fille de joute » donne à voir la manière dont le personnage s’acoquine avec des soldats rescapés de son contingent militaire pour échapper aux soldats florentins lancés sur leurs trousses, à travers une narration du point de vue de l’un de ses compagnons. La nouvelle montre comment le Bâtard participe à des tournois d’envergure. Il se retrouve pris plus ou moins malgré lui dans des manigances politiques et maritales qui concernent (et sont orchestrées) par Béatrice della Bella, une riche héritière qui a plus dans son sac et sous son casque de chevalier, qu’elle utilise pour masquer son identité lorsqu’elle joute.

« Les Jeux de la cour et du hasard » prend la forme d’une pièce de théâtre en trois actes, et montre comment le Bâtard se mêle des intrigues de la cour royale britannique pour engranger des profits. L’intrigue de la pièce joue sur les faux-semblants mis en place par Myrgraine, fille du roi d’Angleterre Edward III, qui cherche à acquérir la liberté.

Les nouvelles « Ineffabilis amor », « Le Crépuscule et l’aube », mais aussi « Le Livre des merveilles du monde » traitent des croisades noires, qui constituent un véritable génocide du surnaturel à l’échelle mondiale. « Ineffabilis amor » explore les causes de ces croisades, en montrant comment Lotario dei Conti, au contact de la satyre Rize-Line, devient le pape Innocent III, appelé à changer totalement le rapport de l’Eglise catholique aux peuples surnaturels. Cette nouvelle montre alors la manière dont la vie intime d’un individu peut influer sur des choix personnels qui peuvent changer le cours de l’Histoire. « Le Crépuscule et l’aube » et « Le Livre des merveilles du monde » décrivent quant à elles les conséquences de ces croisades noires, en montrant les massacres rendus systématiques des vieux peuples par les humains. Les deux textes explorent alors des manières de survivre pour les représentants de ces peuples, qui cherchent à préserver leurs espèces des meurtres de masse commis par l’humanité.

On observe que les textes du recueil présents de manière intradiégétique à l’univers du Bâtard, puisqu’il s’agit de fragments récupérés dans la « Bibliothèque circulaire du Château de Maulnes », où se trouvait archivée l’Histoire secrète et surnaturelle du monde. Ces fragments prennent la forme d’une tablette dans le cas « Légende du premier monde », ou de manuscrits attribués à des personnages célèbres, tels que Jehan de Mandeville, explorateur du 14ème siècle, ou « Les Jeux de la cour et du hasard », qui fait référence aux Jeux de l’amour et du hasard de Marivaux, dramaturge du 18ème, qui aurait alors modifié le texte pour créer sa célèbre pièce. A travers la présentation intradiégétique des textes, Fabien Cerutti s’emploie à développer l’Histoire secrète présente dans le cycle du Bâtard de Kosigan, mais il joue également avec la littérature et la fiction, pour créer un univers bourré de références métalittéraires. On peut également noter que les « Interfaces » qui assurent les transitions entre les récits établissent des parallèles entre les nouvelles et l’histoire contemporaine, à travers des extraits d’un essai fictif d’Elizabeth Hardy, personnage clé du cycle, intitulé « Contre le despotisme ». Cet essai, daté de 1933 (date de l’arrivée du nazisme au pouvoir en Allemagne), compare implicitement les méthodes des croisades noires et de ses tenants, et les mécanismes à l’œuvre dans les régimes totalitaires du 20ème siècle.

 

Le mot de la fin

 

J’ai beaucoup aimé découvrir Les Secrets du premier coffre, recueil de récits situés dans l’univers du Bâtard de Kosigan.

A mon sens, le recueil constitue une bonne porte d’entrée dans l’univers du Bâtard de Kosigan, puisqu’il montre comment l’Histoire telle qu’on la connaît a pu être modifiée pour en évacuer l’aspect merveilleux, et interroge notre rapport au surnaturel.

Il met également en scène le Bâtard qui donne son titre au roman, personnage roublard et gouailleur, prêt à effectuer des machinations pour arriver à ses fins, notamment avec les familles nobles européennes.

Les Secrets du premier coffre peuvent également plaire à des lecteurs du cycle, puisqu’il donne de nouvelles et très intéressantes clés de lecture sur l’univers développé par l’auteur !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Célindanaé, L’Ours inculte, Ogrimoire, Boudicca, Aelinel,  Dionysos, Elhyandra, Ombrebones, Fantasy à la carte, Dup

6 commentaires sur “Les Secrets du premier coffre, de Fabien Cerutti

  1. Il faut vraiment que je continue, j’ai toujours du mal avec les nouvelles du coup je ne pense jamais à reprendre le recueil pour lire la suivante, même si j’apprécie. Mais la j’ai vu deux avis en deux jours, de quoi me remotiver pour la suite 😛

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