La Marche du Levant, de Léafar Izen

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler de l’une des nouveautés de cette rentrée littéraire qui joue avec les codes de la Fantasy et de la Terre Mourante.

La Marche du Levant, de Léafar Izen

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie pour l’envoi du roman !

Léafar Izen est un auteur français. Avant d’écrire, il a travaillé dans l’ingénierie pendant une quinzaine d’années avant de s’installer au Chili, pour ensuite revenir en France et débuter sa carrière d’écrivain.

La Marche du Levant, à paraître le 2 Septembre 2020, est son premier roman.

En voici la quatrième de couverture :

« Une Terre au ralenti. Une héroïne déterminée. Une épopée inoubliable.

Trois cents ans. C’est le temps que met la Terre pour tourner sur elle-même. Dans le ciel du Long Jour, le soleil se traîne et accable continents et océans, plongés tantôt dans une nuit de glace, tantôt dans un jour de feu. Contraints à un nomadisme lent, les peuples du Levant épousent l’aurore, les hordes du Couchant s’accrochent au crépuscule.

Récemment promue au rang de maître, l’assassine émérite Célérya accepte un enrôlement douteux dans le désert de l’est. Là, sans le vouloir, elle contribue à l’accomplissement d’une prophétie en laquelle elle n’a jamais cru.

Un domino vient de tomber ; les autres suivront-ils ? »

Mon analyse du roman étudiera d’abord la question générique et le worldbuilding du roman, puis je m’intéresserai à sa narration, ses personnages et sa structure.


L’Analyse


Question générique et worldbuilding

La Marche du Levant se situe dans un monde alternatif, situé dans un futur qu’on peut supposer lointain, et qui se situe dans la veine de la Terre Mourante, en plus de se dérouler sur notre propre planète. Les personnages évoquent en effet des lieux qui évoquent des échos assez explicites (Siberia, Amerika, l’Oural, Europa, Atlantika…), ce qui permet donc de déterminer que le décor du récit est en réalité notre monde.

Cependant, le roman de Léafar Izen se déroule sur une Terre Mourante. Le topos de la Terre Mourante provient de Jack Vance et de son cycle de la… Terre Mourante (oui oui), où l’auteur décrit un lointain futur en déclin, avec un soleil devenu rouge, et une régression technologique qui implique la résurgence de la magie et la présence de vestiges technologiques plus ou moins avancés. Le topos de la Terre Mourante se conjugue généralement au sous-genre de la Fantasy postapocalyptique, comme on a récemment pu l’observer avec le cycle de La Terre Fracturée de N. K. Jemisin. Ce n’est cependant pas toujours le cas, Peng Shepherd le montre très bien.

On peut affirmer que La Marche du Levant se situe dans une veine de la Terre Mourante parce que l’auteur décrit un monde où la planète effectue une rotation non pas en 23 heures 56 minutes et 4,1 secondes, mais en… 300 ans (oui oui), ce qui a reconfiguré les sociétés humaines. Par conséquent, les populations vivant sur la planète doivent organiser leur (sur)vie en constituant des sociétés nomades, telles que la Marche du Levant, qui donne son titre au roman, la Marche du Couchant, ou encore le Marche des Tropiques.

Ainsi, la cité d’Odessa est une ville mobile, tirée par des bœufs, qui doit avancer de trois cents pas par jour pour suivre la course du soleil, et éviter d’être prise dans les glaces ou le désert. D’autres populations, comme les Nördtzins, choisissent la sédentarité en s’implantant dans les pôles, où la vie est rude mais stable, ou la semi-sédentarité, à l’instar du peuple des Guetteurs, qui vivent dans le désert et entament régulièrement de longues migrations. On remarque donc que la sédentarité n’est plus une norme à cause des « Longs Jours ». La perception du temps est également modifiée, puisqu’on décompte le temps en « lunaisons ».

Le temps se trouve d’ailleurs au centre du récit, puisque chaque décision ou action politique détermine une position à suivre pour plusieurs années, ce qu’on observe par exemple dans le choix des déplacements d’Odessa, dont les conséquences apparaissent sur le très long terme, par exemple. On remarque également que la ville est alimentée par du « bois planté », c’est-à-dire des arbres plantés sur la route d’Odessa plusieurs décennies auparavant, en prévision de ses besoins. Le long-terme transparaît donc dans la plupart des actions politiques et dans l’organisation de la Marche du Levant. Cela transparaît également dans la narration du roman, marquée par des ellipses de plusieurs années qui permettent de montrer les conséquences de certaines décisions.

Le rapprochement entre le roman et la Terre Mourante s’explique donc par la manière dont l’humanité tente de survivre à une reconfiguration cataclysmique de sa planète, mais également par une régression technologique. En effet, les habitants des Marches se déplacent à cheval ou en utilisant des « dirigeables », leur armement ne comprend pas d’armes à feu, mais des rapières, des épées, des arcs et des arbalètes, et ils sont en quête d’une « Arche », vestige d’un temps ancien, qui leur permettrait de mettre fin aux Longs Jours. Le décor du roman de Léafar Izen est donc marqué par un médiévalisme qui constitue l’une des caractéristiques historiquement attribuées à la Fantasy (les œuvres plus modernes du genre ont au contraire tendance à s’éloigner des inspirations médiévales).

Ce rapprochement avec le topos de la Terre Mourante, ainsi que le déploiement des codes et des types de personnages de la Fantasy (j’y reviendrai) pourraient donc classer La Marche du Levant en Science-Fantasy, sous-genre hybride et à la définition fluctuante, qui mêle les codes et les décors de la SF et de la Fantasy. Cependant, sans rentrer dans les détails, l’épilogue du récit remet en question cette généricité et l’inscrit dans un autre genre. On peut en déduire que si La Marche du Levant déploie une esthétique de Fantasy de la Terre Mourante et des topoï qu’on rattache à la Fantasy, il appartient en réalité à un autre genre. On peut alors rapprocher le roman d’un certain Cycle d’Alamänder d’Alexis Flamand, qui opère (par deux fois) le même type de basculement d’un genre vers l’autre dans son troisième volume, La Nef céleste (je ne vous spoilerai pas, mais je vous invite vraiment à lire ce cycle).

Cependant, malgré ce basculement générique, trois éléments restent pour moi difficilement inexplicables scientifiquement et potentiellement rattachables à une forme de surnaturel magique. Deux sont liés au personnage d’Oroverne, et un autre à un personnage dont je tairai le nom. On peut supposer que ces éléments permettent à Léafar Izen de renforcer le flou générique au cours de son intrigue afin de mieux tromper son lecteur.

La Marche du Levant est ainsi un roman dont la question générique ne se résout qua dans son épilogue, puisque l’auteur maintient une interrogation sur la nature de son monde, notamment en employant des topoï de la Fantasy.


Narration, personnages et structure : Un récit conscient de ses codes ?


On peut avancer que La Marche du Levant déploie certains codes classiques de la High Fantasy. Pour rappel, la High Fantasy est un sous-genre de la Fantasy notamment représenté par un certain Tolkien et son Seigneur des anneaux, ainsi que d’autres auteurs qui s’inspirent de son récit, à l’image de David Eddings avec La Belgariade ou Terry Goodkind avec L’Épée de vérité. Elle est notamment caractérisée par la notion de destin, et met en jeu des prophéties désignant des élus devant rétablir l’ordre du monde et vaincre le mal après leur initiation.

Léafar Izen emprunte certains codes de la High Fantasy, notamment ceux qui mettent en jeu le destin. Ainsi, on observe que La Marche du Levant présente une prophétie, mise en forme dans les « Versets », gardés par le peuple des Guetteurs, prédit qu’une femme, appelée Akeyra, prendra le contrôle de la Marche de Levant, l’unira à d’autres peuples, puis traversera la mer pour atteindre la Porte et mettre fin aux Longs Jours. La prophétie insiste également sur le rôle de certains de ses compagnons, notamment Ak Bahak, destiné à la protéger ou lui enseigner sa destinée.

Cette prophétie peut en évoquer d’autres, présentes en Fantasy, et peut donc laisser penser qu’Akeyra, l’un des personnages principaux du récit, est véritablement prédestinée à changer le monde. Cependant, le lecteur observe bien vite que beaucoup de jeunes filles parmi les Guetteurs s’appellent Akeyra, et qu’un certain nombre de jeunes garçons s’appellent Ak Bahak, ce qui signifie qu’il est possible de jouer avec le destin, en le forçant à choisir une Élue, mais également les présages qui la désignent comme telle. L’Akeyra destinée à régner sur la Marche du Levant apparaît alors comme une élue désignée non pas par le destin véritable, mais par des tierces personnes qui croient en elle, de manière plus ou moins intéressée.

La Marche du Levant met donc en scène la construction d’une élue et so instrumentalisation, ainsi qu’une mise en évidence d’une aliénation par le destin. En effet, la narration relève à plusieurs reprises qu’Akeyra et surtout Ak Bahak basent l’entièreté de leurs vies sur ce que les Versets disent et prévoient de leurs vies, ce qui les coupe d’une partie de leur libre arbitre, puisqu’ils suivent une voie toute tracée pour eux et cherchent absolument à s’y conformer dans le cas d’Ak Bahak.

Le statut d’Élue d’Akeyra lui permet donc d’obtenir du pouvoir, parce que de plus en plus de personnes croient en elle, mais il apparaît artificiel, puisqu’elle a été désignée comme l’Akeyra de la prophétie par des calculs politiques et personnels. On peut alors la rapprocher de Sophie Pendragon du Chant des cavalières de Jeanne Mariem Corrèze, qui met également en scène une Élue artificielle.

Cette mise en scène d’une prophétie et de destinée prédéterminée pour certains des personnages témoigne donc d’un emprunt à la Fantasy, qui marque un certain classicisme dans l’intrigue. Cependant, classicisme ne signifie pas mauvais (Mage de bataille le montre très bien), et le roman de Léafar Izen se révèle efficace.

Structurellement, le roman emprunte également à la Fantasy, puisqu’il est découpé en trois parties (qui devaient originellement former les trois volumes d’une trilogie, comme l’éditeur l’explique ici), appelées « Chants », ce qui peut rappeler les chansons de geste auxquelles la Fantasy emprunte. On peut d’ailleurs remarquer que le narrateur du récit intervient pour clôturer ces chants, mais également pour passer certains événements sous ellipses.

Les deux premiers chants nous font suivre Célérya, une assassine d’Odessa en passe de devenir une maîtresse de sa discipline, tandis que le dernier nous donne le point de vue de l’Akeyra « désignée » par la prophétie et devenue adulte.

Les deux premiers chants dépeignent ainsi la manière dont Célérya va participer de manière involontaire à l’accomplissement de la prophétie, à cause de son engagement dans une mission pour le moins violente qui l’amène dans le désert des Guetteurs pour le compte de l’Archiprêtre d’Odessa, qui cherche à définitivement les soumettre et conserver sa place à la tête de la Marche du Levant. Les deux premiers chants montrent alors les calculs politiques à plus moins brève échéance de l’Archiprêtre pour se protéger, mais également délégitimer la prophétie et ses partisans. L’auteur nous donne d’ailleurs son point de vue, ce qui lui permet de mettre en lumière son caractère retors et manipulateur.

Célérya apparaît comme un personnage dont la vie n’est pas décrite ou définie par les Versets, ce qui lui permet d’être relativement libre. Cependant, son champ d’action devient plus limité lorsqu’elle se retrouve rattachée à la destinée d’Akeyra, au contact de laquelle elle acquiert un sens profond de la camaraderie, mais également un rôle important. De femme de l’ombre, l’assassine devient une personnalité politique.

On peut également observer cette évolution pour Akeyra, qui n’est qu’une enfant du désert lors du premier chant, et acquiert progressivement un rôle de plus en plus central au sein du récit, jusqu’à en devenir un moteur actif dans le dernier chant.

Je terminerai ma chronique en évoquant le personnage d’Oroverne, le vieux guerrier Nördtzin surpuissant. Il accompagne Célérya et Akeyra et apparaît comme une figure identifiable de la Fantasy, le barbare capable de prouesses martiales faramineuses issu de l’Heroic Fantasy, ce qu’on peut d’ailleurs observer lors de ses combats du deuxième chant. Mais au-delà de son aspect guerrier, Oroverne dispose d’une part de tragique, parce qu’il est rattaché à un passé glorieux et révolu, auquel il semble faire référence lorsqu’il s’exprime en parlant de lui-même à la troisième personne. Il constitue également un pilier de la construction d’Akeyra, et le lien qui rattache Célérya à la jeune fille.

Le mot de la fin


La Marche du Levant est un roman qui emprunte aux codes de la Fantasy classique et au topos de la Terre Mourante pour dépeindre une planète dont la rotation s’effectue en 300 ans.

Léafar Izen décrit la manière dont l’humanité survit à travers un nomadisme contraint pour échapper aux glaces et aux déserts, avec l’espoir de parvenir à mettre fin aux Longs Jours, grâce à l’accomplissement d’une prophétie, qui concerne la jeune Akeyra, destinée à conduire la ville d’Odessa à une Arche.

Le récit, malgré son intrigue classique, s’avère efficace, et résout son intrigue au moyen d’un basculement générique intéressant !

J’ai hâte de lire les œuvres suivantes de l’auteur, qui a accepté de répondre à mes questions !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Anouchka, FeydRautha, Gromovar, Just A Word, L’Ours inculte, Célindanaé, Xapur, Tachan, Lorkhan, Boudicca

14 commentaires sur “La Marche du Levant, de Léafar Izen

  1. Alors globalement, je suis d’accord avec ton analyse, et ta critique est excellente (la fabrication du messie et la façon dont les événements sont arrangés pour coller aux Versets par Ak est très bien vue, bravo !), mais par contre attention à un truc : la plupart des bouquins qu’on peut classer sous l’étiquette « Terre mourante » ne relèvent PAS de la Fantasy, mais de la SF ou de la Science-Fantasy (tu trouveras une liste des ouvrages en question dans mon bouquin ou sur mon blog). Ce dernier cas expliquant d’ailleurs l’emploi possible de tropes Fantasy sans que le livre concerné relève à proprement parler du genre. Concernant la magie dans le cycle de Cugel chez Vance, il est expliqué qu’elle relève d’une forme oubliée et avancée de technologie (la troisième loi de Clarke, tout ça). Le cas est donc différent de Zothique de C.A. Smith, par exemple, où on t’explique que les effets du Temps immensément long sont tels qu’il y a une érosion de barrières séparant notre monde d’autres dimensions, autorisant une « vraie » magie. Enfin, mais c’est plus personnel, j’ai du mal à ranger les bouquins relevant de la Terre mourante dans du post-apo (qu’il relève de la SF ou de la Fantasy) : clairement, les effets de décrépitude qu’on y constate relèvent des effets « normaux » de l’entropie, pas d’une catastrophe ponctuelle. Ce qui ne rend d’ailleurs les subtilités taxonomiques du bouquin d’Izen que plus intéressantes.

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour le compliment et ton long commentaire ! 🙂
      J’ai du mal ficeler une phrase, parce qu’effectivement j’aurais plutôt tendance à rattacher la plupart des récits de Terre Mourante en Science-Fantasy ^^ ». J’ai pas encore lu toute La Terre Mourante de Jack Vance, mais je note pour la Troisième Loi de Clarke 😀 .

      Aimé par 1 personne

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