Perdido Street Station (tomes 1 et 2), de China Miéville

Salutations, lecteur. Ça fait quelques temps que je ne t’ai pas parlé de China Miéville, qui est pourtant un auteur que j’apprécie beaucoup. Je vais donc remédier à cela, et te parler d’un de ses romans qui m’a le plus marqué. Cet article, ainsi que tous ceux qui seront consacrés à China Miéville, est dédié à Kat. Tu m’as fait découvrir cet auteur formidable, et je tiens à te remercier, du fond du cœur.


Perdido Street Station


Introduction


China Miéville est un écrivain britannique né en 1972. Il procède à un mélange des genres littéraires dans nombre de ses romans, pour les faire sortir des clichés de la Fantasy, établis par un certain J. R. R. Tolkien et son Seigneur des Anneaux, dont il a longtemps contesté l’influence et les positions. C’est également un marxiste convaincu, et ses idées politiques marquent profondément son roman.

Tous ses romans ou presque ont été nominés ou ont remporté des prix littéraires, tels que le Locus qu’il obtenu 8 fois dans diverses catégories et pour des œuvres différentes (Perdido Street Station, Les Scarifiés, Légationville, The City and The City…), ou le Arthur C. Clarke qu’il a obtenu deux fois, pour Perdido Street Station et Le Concile de Fer.

L’auteur dispose donc d’une aura importante au sein des littératures de l’imaginaire.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Perdido Street Station, est originellement paru en 2000. Il a été traduit par Nathalie Mège pour la collection Rendez-vous ailleurs du Fleuve Noir (dont le successeur est la collection Outrefleuve de Fleuve Editions), en 2003, en deux volumes. Ces deux volumes ont par la suite été repris dans la collection Pocket Imaginaire. Ce découpage est donc artificiel, et je vous conseille donc de lire les deux volumes l’un à la suite de l’autre si vous décidez de lire le roman. A noter que Perdido Street Station fait partie d’un cycle de romans se déroulant dans le même univers, Bas-Lag, qui comprend également Les Scarifiés et Le Concile de fer.

Par souci d’éviter les spoils trop importants (qui risquent toutefois de se glisser dans cette chronique, puisque je vais parler du roman dans son ensemble, c’est-à-dire des deux volumes publiés en français), je ne vous donne que la quatrième de couverture du premier volume :

« Nouvelle-Crobuzon : une métropole tentaculaire et exubérante, au cœur d’un monde insensé. Humains et hybrides mécaniques y côtoient les créatures les plus exotiques à l’ombre des cheminées d’usine et des fonderies. Depuis plus de mille ans, le Parlement et son impitoyable milice règnent sur une population de travailleurs et d’artistes, d’espions, de magiciens, de dealers et de prostituées. Mais soudain un étranger, un homme-oiseau, arrive en ville avec une bourse pleine d’or et un rêve inaccessible : retrouver ses ailes. Isaac Dan der Grimnebulin, savant fou et génial, accepte de l’aider. Mais ses recherches vont le conduire à libérer une abomination sur la ville tout entière… »

Mon analyse du roman traitera d’abord de sa question générique, puis des thématiques sociales qu’il aborde, pour enfin aborder l’intrigue. Je vais faire de mon mieux pour éviter les spoils, mais au vu de la densité du roman, certains d’entre eux sont inévitables.


L’Analyse


Question générique et univers : New Weird, Arcanepunk ?


L’univers dépeint par China Miéville dans Perdido Street Station est extrêmement représentatif de ce qu’est le New Weird, auquel l’auteur est rattaché.

Le New Weird est un courant des littératures de l’imaginaire né au début des années 2000. Ce terme, sa définition, et son usage sont discutés dans la préface et dans la partie « Symposium » de l’anthologie The New Weird (2008), par Jeff (1968) et Ann Vandermeer (1957). Cette anthologie permet d’en dégager les principales caractéristiques. Ainsi, le New Weird mêle plusieurs formes de surnaturel au sein de mondes alternatifs urbains, dans lesquels on trouve à la fois de la magie, des éléments science-fictifs, et de l’horreur. Ce mélange d’imaginaires confère une grande part d’hybridité aux récits rattachés à ce courant, ce qui leur permet de déconstruire les frontières entre des genres séparés par des codes qui tendent parfois à les cloisonner. Cette hybridité du New Weird peut également évoquer un état antérieur des littératures de l’imaginaire, celui de l’époque des pulps tels que Weird Tales, où les frontières entre SF, Fantasy, et Fantastique étaient encore mal définies et peu codifiées, comme le soulève l’autrice Darja Malcolm-Clarke dans l’essai « Tracking Phantoms », trouvable dans l’anthologie The New Weird :

Ce mélange particulier des genres, si souvent fondu dans une esthétique grotesque, semble à la fois nouveau et renvoie à la « Weird fiction » du début du vingtième siècle, avant que les genres de l’imaginaire aient émergé  ou fusionné dans les formes que nous connaissons aujourd’hui.

Au mélange des genres s’ajoute une esthétique du grotesque, centrée sur « la transformation, la pourriture, et la mutilation du corps humain », comme Jeff Vandermeer l’écrit dans la préface de l’anthologie « intense use of grotesquery focused around transformation, decay, or mutilation of the human body. ». Parmi les auteurs rattachables à l’esthétique du New Weird, on peut citer Jeff Vandermeer, mais aussi Brian Catling, avec Vorrh.

On peut affirmer que Perdido Street Station mêle des topoï science-fiction, de Fantasy, de l’horreur, du grotesque, au sein d’un monde urbain, la ville de Nouvelle Crobuzon, et des thématiques sociales.

China Miéville convoque en effet des figures science-fictionnelles, avec tout d’abord une technologie informatique assez avancée et emprunte aux 19ème et 20ème siècle, avec des machines, appelées « artefacts », qui fonctionnent grâce à des « cartes perforées » contenant leurs instructions de programmation. Certains personnages, assimilables à des hackers, utilisent d’ailleurs ces cartes pour modifier certaines machines, dans le but de leur faire accéder à la conscience (oui oui) pour créer des IA, pour « Intelligence Artefactuelle » (re oui oui). L’un des personnages clés du récit, le Concile Artefact, est d’ailleurs une IA gigantesque, qui règne sur des machines et des hommes qui le perçoivent comme un dieu, et qui s’exprime à travers un corps organique en décomposition et au cerveau détruit. L’imaginaire informatique et technologique est donc présent et transposé par China Miéville au sein de l’univers de son roman, à travers les artefacts et leur accès à l’intelligence.

L’auteur convoque également des figures des personnages de savants plus ou moins fous, ce qui lui permet d’aborder les usages et les dérives de la science. Les scientifiques qu’il décrit sont divisés en deux catégories opposées. Ceux qui se trouvent du côté du pouvoir en place à Nouvelle Crobuzon et se compromettent par des expériences dangereuses pouvant mettre en danger l’intégralité de la ville, à l’image de Vermishank, un universitaire qui participe au projet « gorgones » et effectue des expériences de « biothaumaturgie » pour Recréer des êtres vivants (j’y reviendrai). Les autres savants du roman sont quant à eux des marginaux, considérés comme des savants fous par leurs pairs parce qu’ils se trouvent en dehors de la doxa scientifique, alors que les domaines qu’ils étudient sont simplement plus obscurs et moins balisés.

Isaac Dan der Grimnebulin, le personnage principal du roman, appartient à cette catégorie, puisque ses recherches portent sur le croisement entre les sciences dures, les sciences sociales et les sciences occultes, appelé « Théorie du Champ Unifié », mais également sur la « crise » et « l’état critique ». Ce dernier champ de recherche peut être associé à la physique quantique, puisqu’il vise à superposer les états d’un objet pour le faire entrer en « crise » afin de générer de l’énergie. Les travaux d’Isaac, malgré leur apparence fantasque, apparaissent comme un moyen de révolutionner la science et une solution à la crise (sans mauvais de jeu de mots) qui frappe Nouvelle Crobuzon, à savoir les gorgones (j’y reviendrai). On observe donc que les figures de savants sont ambivalentes dans le récit, puisque Vermishank fait partie d’un système politique qui perpétue des oppressions, tandis qu’Isaac, bien que marginal et à l’origine de la crise des gorgones, cherche à la résoudre, pour le meilleur comme pour le pire. Les expériences perpétrées par les deux personnages interrogent alors la manière dont la science peut être liée aux pouvoirs et aux événements politiques.

China Miéville décrit également des êtres en partie mécaniques ou à l’organisme modifié par « biothaumaturgie », assimilables à des sortes de cyborgs, les Recréés. Ce sont à l’origine des êtres organiques condamnés à être modifiés à cause de crimes qu’ils ont commis, ou pour effectuer des travaux spécifiques (j’y reviendrai). Par exemple, une femme ayant tué son enfant voit les bras de sa progéniture greffés sur son visage, et un bandit qui n’a pas voulu dénoncer ses camarades se voit contraint de « garder le silence », puisque sa bouche est scellée. Les Recréés, à travers leurs corps transformés, apparaissent comme des êtres grotesques, portent en eux les dérives de la science et de Nouvelle Crobuzon, et les marques du New Weird, qui met en scène des corps modifiés et mutilés.

Le roman de China Miéville emploie des Topoï de SF, mais il mobilise également des éléments de la Fantasy. En effet, on y trouve de la « thaumaturgie », une forme de magie permettant à ceux qui l’emploie d’accomplir des prouesses surnaturelles, telles que lancer des éclairs dévastateurs ou d’effectuer des soudures métalliques. Certaines applications de la thaumaturgie apparaissent technomagiques, à l’instar de la « biothaumaturgie » qui permet de Recréer les corps. Les biothaumaturges mêlent ainsi les figures de mages et de scientifiques, de par leur domaine de compétence, une forme de chirurgie complexe, et la manière dont ils opèrent qui se rapproche du domaine du merveilleux. On trouve également des formes plus traditionnelles de magie, avec des armes enchantées comme le « pistolet thaumaturgique » de l’aventurier Shadrach, ou des esprits élémentaires comme « l’ondine » qui garde le corps de l’aventurière Pennagechec humide.

China Miéville dépeint plusieurs peuples non-humains, appelés « Xénians ». Chacun d’entre eux dispose de coutumes et d’une culture propre. On a par exemple les Vodyanoi, des êtres amphibiens vivant dans majoritairement dans l’eau et capables « d’aquarter », c’est-à-dire de modeler l’eau, (Pennagechec, l’une des alliées d’Isaac, appartient à ce peuple) les Khépri, dont les représentantes féminines sont des humanoïdes un corps de scarabée à la place de la tête, tandis que les mâles sont des scarabées sans aucune conscience, les Cactacés, des cactus humanoïdes au corps extrêmement résistant vivant en quasi autarcie dans la « Serre », de Nouvelle Crobuzon, une partie de la ville placée sous un dôme, ou encore les Garudas, des êtres anthropomorphes à tête d’oiseau et dotés d’ailes leur permettant de voler. Cette multiplicité des peuples témoigne de la diversité du monde décrit par l’auteur. Elle lui permet également la thématique du racisme, à travers les relations entre les différents peuples, ainsi que les dynamiques internes de ces peuples.

L’auteur mélange des éléments science-fictifs et merveilleux dans les dispositifs technologiques qu’il décrit. En effet, les machines d’Isaac dépendent à la fois de la thaumaturgie et de la vapeur, de l’électricité, de la même manière que les artefacts sont alimentés par des moyens très divers, et il est possible de communiquer à distance grâce à des voyantes qui se branchent sur des casques (oui oui). Ces éléments qui mêlent magie et technologie, mais également la coexistence de ces deux pôles et de technologies de niveau industriel, telles que les trains, les dirigeables, et les armes à feu, permettent de classer le roman de China Miéville dans le genre de l’Arcanepunk, dont il est l’un des représentants emblématiques, en compagnie du jeu de rôle Shadowrun. Cet ancrage dans l’Arcanepunk est aussi marqué par le fait que c’est une gare, celle de Perdido, qui donne son titre au roman. On peut noter que ce genre arrive en force en France depuis la fin des années 2010, avec Lames Vivesd’Ariel Holzl, Dans l’ombre de Paris de Morgan of Glencoe et Les Hurleusesd’Adrien Tomas.  

Perdido Street Station joue également avec les registres de l’horreur et du cosmicisme. Pour rappel, le cosmicisme est un postulat philosophique de H. P. Lovecraft défini par S. T. Joshi, spécialiste de l’auteur, comme « aussi bien une position métaphysique (une conscience de la grandeur de l’univers à la fois dans l’espace et le temps), éthique (une conscience du caractère insignifiant des êtres humains à l’échelle de l’univers) ». Ce postulat s’observe dans les nouvelles de Lovecraft, à travers leur mise en scène de créatures et de forces dépassant de très loin l’échelle humaine, au point que l’humanité ne peut que perdre la raison en essayant de les comprendre. L’Appel de Cthulhu et Les Montagnes hallucinées illustrent bien cette position, parce qu’elles présentent des entités dont l’altérité est radicale.

Le roman de China Miéville est marqué par un certain cosmicisme, notamment à travers deux entités antagonistes au cours de l’intrigue, à savoir la Fileuse et les gorgones. La Fileuse est une araignée géante capable de percevoir et de se déplacer entre les différentes trames de la réalité grâce, qu’elle essaie de préserver, à travers des schémas d’actions et de pensées incompréhensibles pour les êtres humains, notamment parce que ses réflexions se mêlent à ses rêves. Cette incompréhension de l’humanité vis-à-vis de  la Fileuse s’observe dans la manière dont ses messages et ses actions prennent les personnages au dépourvu, puisqu’elle est par exemple capable de sauver les personnages principaux après leur avoir tranché une oreille (oui oui). On note également que ses voyages sur la trame de réalité frappent les personnages, qui restent incapables de cerner totalement ce qu’ils voient.

Les gorgones, qui sont les antagonistes du récit, peuvent également être rattachées à une forme de cosmicisme, de par l’altérité radicale qu’elles représentent. En effet, ce sont des créatures métamorphes, capables d’extruder et de multiplier leurs membres pour attaquer leurs proies, dont les ailes créent des motifs qui les hypnotisent, et qui se nourrissent littéralement de leurs esprits en les absorbant grâce à leur langue. Leurs déjections métaphysiques (oui oui) contaminent l’espace des rêves de leur environnement, et plongent littéralement ainsi les habitants de Nouvelle Crobuzon dans les cauchemars et les terreurs nocturnes. Leur apparence monstrueuse et leur influence sur le subconscient des espèces pensantes (dites-vous qu’elles font peur à des démons), mais également le fait qu’elles vivent sur plusieurs plans de réalité peut les rattacher à une perspective cosmiciste, puisqu’elles représentent une altérité radicale, de la même manière qu’un certain Cthulhu, qui manipule également les rêves.

D’autres éléments horrifiques moins cosmiques sont également présents, avec par exemple le personnage de Madras, un baron de la pègre de Nouvelle Crobuzon extrêmement retors et violent, qui est à l’origine d’événements abominables et de scènes ignobles, qui le rendent monstrueux par ses actions, ce qui rejoint son aspect physique foisonnant, grotesque et multiple, puisqu’il est doté de plusieurs paires de bras et de jambes dépareillés, à la fois mécaniques et organiques.

L’auteur décrit également les « Mainmises », qui sont des créatures parasitiques pouvant prendre le contrôle d’autres corps et leur octroyer de nouveaux pouvoirs, comme celui de « gréger », c’est-à-dire de cracher du feu grégeois. La manière dont elles parasitent des organismes et vivent cachées du reste de la société, en sous-main (sans mauvais jeu de mots) peut faire des Mainmises des figures horrifiques.  

Tous ces éléments forment un tout cohérent, marqué par une esthétique grotesque, mais également une tonalité sombre, marquée par des thématiques sociales. De par cette esthétique, mais aussi le ton du roman, je ne le conseillerais pas aux âmes sensibles, en raison des violences que China Miéville décrit.


Luttes et problématiques sociales


Le récit évoque la lutte des classes à l’œuvre au sein de Nouvelle Crobuzon, où les ouvriers humains et Xénians sont exploités par la bourgeoisie de la ville, épaulée par le pouvoir en place, celui du maire Bentham Buseroux et de ses ministres, notamment Montjoie Saint-Denis et Eliza Tube-Fulcher, qui répriment les tentatives de contestation du pouvoir.

China Miéville évoque explicitement des grèves, et à travers elle, il montre la manière dont les classes dominantes divisent les classes laborieuses pour mieux régner sur elles, notamment par la peur qu’elles inspirent. En effet, l’épisode de la grève des dockers Vodyanoï, qui bloquent la rivière où ils travaillent en coupant littéralement un fleuve en deux grâce à l’aquart (oui oui), brisée par l’intervention violente de la milice pour éviter que des humains rejoignent le mouvement social par peur des exactions des forces de l’ordre. Bien évidemment, tout parallèle avec des événements de notre réalité seraient fortuit, n’est-ce pas ?

L’auteur met en scène des classes populaires opprimées jusque dans leurs corps, à travers les figures de Recrées, qu’ils soient des criminels transformés à cause de leurs crimes, ou des ouvriers modifiés pour des taches spécifiques, comme être à la fois des véhicules et des conducteurs, ou servir d’attraction dans des sortes de freak shows en imitant d’autres créatures. Le patronat s’appropie alors jusqu’à la forme des corps des classes laborieuses pour exploiter leur force de travail. Leur aliénation se trouve donc littéralement enchâssée en elles de manière inamovible.

Le cas le plus extrême de cette aliénation chevillée au corps s’observe dans la prostitution, avec des maisons de passe du « quartier rouge » où des individus sont Recréés spécifiquement pour devenir des esclaves sexuels par des fonctionnaires corrompus, ou parce que ce sont des condamnés n’ayant pas d’autre solution pour gagner leur vie. Les modifications que les prostituées Recréées (souvent mineures et vendues par leurs parents, d’ailleurs) subissent marquent alors leur abominable condition, puisqu’on leur greffe des organes génitaux supplémentaires, ou des pattes et une fourrure animale.

La condition des Recréés s’associe à celle des classes laborieuses exploitées pour le profit d’une classe dominante de la société, mais aussi à celle des nombreux laissés pour compte de Nouvelle Crobuzon vivant dans les quartiers les plus pauvres de la ville, tels que le Palus au Chien, ou Chiure. L’auteur décrit les conditions de vie et l’insalubrité dans ces quartiers. La ville qu’il décrit apparaît alors comme une sorte d’écosystème monstrueux qui broie ses habitants.

Cette monstruosité de la ville ressort dans les descriptions de l’environnement, avec des comparaisons évoquant des « tumeurs », des « cloaques », un « monstre tentaculaire », ainsi que la pollution industrielle et magique omniprésentes. Nouvelle Crobuzon est donc un environnement hostile, grotesque et monstrueux.

On observe qu’une corruption généralisée règne au sein de la ville, puisque ses dirigeants se compromettent avec les éléments les plus dangereux de la pègre pendant toute la crise des « gorgones », qui, au-delà de leur grande dangerosité, sont considérées comme des produits à forte valeur monétaire par Buseroux comme par Madras. Les divers partis politiques sont montrés comme indignes de confiance, notamment parce qu’ils ne sont pas fidèles aux idées qu’ils prétendent défendre, mais également parce que le système de vote, « la Loterie du Suffrage », constitue une mascarade. Les votants sont désignés en jouant à un jeu de hasard payant grâce auquel ils peuvent remporter un bulletin de vote, ce qui exclut les citoyens les plus démunis et garantit un maintien des intérêts bourgeois au pouvoir, qui ont par ailleurs droit automatiquement à un bulletin de vote.   

China Miéville met donc en scène une violence sociale extrêmement présente dans son roman, comme en témoignent les scènes de torture ou de répression, qui disputent parfois en horreur avec les moments où les gorgones absorbent des esprits.

Le roman décrit aussi une société de surveillance et d’oppression. En effet, le maire de la ville cherche à détruire toute forme de contestation sociale, notamment en brisant les grèves grâce à l’emploi de sa milice surarmée, ou en attaquant les dissidents politiques et leurs moyens d’expression politique, à savoir la presse. On l’observe avec les personnages de Derkhan Journoir ou Benjamin Fletcher du Fléau Endémique, qui visent à révéler les affaires dans lesquelles trempe le pouvoir en place, et doivent protéger leurs arrières en permanence pour ne pas être arrêtés. On note aussi que la police est omniprésente dans les rues de la ville, avec de nombreux agents sous couverture, tandis que d’autres sont chargés de recueillir des informations sur certaines personnalités placées sous surveillance de la part d’indicateurs. Le pouvoir politique du roman est donc extrêmement puissant, et contraint les personnages principaux à agir en sous-main pour ne pas être emprisonnés, quand bien même ils essaient de sauver la ville.

En effet, les personnages principaux, et ceux qui tentent de se débarrasser des gorgones et accompagnent Isaac, à savoir Lin, sa conjointe Khépri, Derkhan journaliste du Fléau Endémique, Lemuel, membre de la pègre, et Yagharek, Garuda banni de sa tribu en raison d’un crime atroce (que je ne vous dévoilerai pas, et que la fin amène de manière assez brutale), sont des marginaux. Isaac parce que c’est un scientifique réprouvé, perçu comme un savant fou par ses pairs, Lin parce que c’est une artiste qui rejette les codes du peuple Khépri, Derkhan parce que c’est une journaliste opposée au régime, Lemuel parce que c’est un bandit, et Yagharek parce que c’est un banni qui ignore le fonctionnement de Nouvelle Crobuzon.

Malgré leurs faibles moyens, et leurs positions sociales marginalisées, ils doivent se charger d’éliminer les gorgones, sans compter sur l’appui du pouvoir ou de la pègre, qui cherchent à les récupérer à cause de leur valeur commerciale.

Le récit interroge les perceptions humaines et non-humaines de la société, et met en évidence l’anthropocentrisme dont les humains peuvent faire preuve à l’égard des Xénians, ainsi que les spécificités cultures des Xénians. Par exemple, les Garuda ont des conceptions très différentes des notions de crime et de justice, les Khépri communiquent entre elles par des émanations chimiques et pas par la parole, et doivent également apprendre la langue des signes et/ou l’écriture pour communiquer avec d’autres espèces. China Miéville aborde également le racisme et les discriminations inter et intra espèces. Par exemple les Khépri du quartier de Bercaille méprisent celles qui vivent à Criqueval en raison de leur pauvreté, les Garuda de Nouvelle Crobuzon détestent les humains qui les marginalisent, et les dockers Vodyanoi ne sont pas (ou peu) aidés par leurs collègues humains dans les luttes sociales qu’ils mènent. On observe également que les relations de couple interespèces constituent un tabou, comme en témoigne le couple formé par Isaac et Lin, qui doivent se cacher pour vivre leur amour. Sans rentrer dans les détails, cette relation est d’ailleurs profondément marquée par le tragique, non pas à cause de son caractère inter-espèces, mais à cause des événements qu’elle engendre.   


Intrigue


L’intrigue de Perdido Street Station est assez dense, puisqu’elle comprend plusieurs niveaux et de multiples personnages point de vue, et elle se complexifie au fil du roman.

En effet, cette complexification s’observe d’abord avec l’apparition des gorgones (à la suite de circonstances que je ne détaillerai pas), qui embarque Isaac et ses compagnons dans un conflit aux dimensions cosmiques, au point qu’ils deviennent les alliés de créatures dépassant largement leur compréhension, à l’image de la Fileuse ou du Concile Artefact. Grâce à ces entités, ils établissent des stratégies plus ou moins élaborées pour lutter contre les créatures qui empoisonnent Nouvelle Crobuzon, alors que des conflits politiques et des drames liés à la pègres se jouent autour d’eux, ce qu’on observe à travers les points de vue de Lin ou d’alliés de la milice du maire Buseroux. La densité de l’intrigue s’oppose à son postulat de départ, à savoir le fait que Yagharek cherche à retrouver sa capacité à voler grâce à la science d’Isaac.

L’évolution de l’intrigue permet alors de montrer toute l’horreur des conditions de vie dans Nouvelle Crobuzon, puisque les personnages qui cherchent à la sauver sont de plus en plus marginalisés et assistent à toujours plus d’horreurs, qu’elles soient cosmiques ou sociales. En effet, ils sont considérés comme des criminels par le pouvoir corrompu, celui du maire Buseroux, qui les fait activement rechercher par sa milice. Isaac et ses compagnons d’infortune sont également traqués par la pègre de Nouvelle Crobuzon, notamment le baron du crime Madras, à la suite d’un malentendu affreusement tragique que je ne vous dévoilerai pas.

Le roman juxtapose ainsi les drames et la violence sociale, contre lesquels il apparaît impossible de lutter tant ils sont fermement ancrés, et l’horreur déchaînée par les gorgones, qui peuvent être détruites malgré leur puissance et leur résistance, contrairement aux problèmes sociaux qui gangrènent Nouvelle Crobuzon et détruisent sa population.


Le mot de la fin


Perdido Street Station est un roman doté d’un worldbuilding dense et original, marqué par l’esthétique grotesque du New Weird, qui convoque et combine des topoï de plusieurs genres de l’imaginaire, à commencer par la Fantasy, la science-fiction et l’horreur, avec une technologie industrielle, de la magie, et des créatures cosmiques dépassant la compréhension humaine, au sein de la ville de Nouvelle Crobuzon.

China Miéville y aborde des problématiques sociales, notamment l’aliénation et la paupérisation d’une classe laborieuse par une classe dirigeante, qui va jusqu’à modifier les corps des travailleurs pour qu’ils accomplissent des tâches spécifiques ou leur faire porter les marques de leurs crimes. Il décrit également la manière dont le système cherche à briser les porteurs des luttes sociales, à savoir les grévistes et les journaux dissidents, avec l’aide d’une milice armée et omniprésente. Il aborde également le racisme, à travers la description des rapports entre les humains et les différents peuples Xénians, qui sont marqués par un certain anthropocentrisme et de l’incompréhension.

L’intrigue met en scène la manière dont Isaac Dan der Grimnebulin, un scientifique réprouvé, libère malgré lui des gorgones, des créatures plongeant la ville dans le cauchemar. Aux côtés de compagnons marginalisés au sein de Nouvelle Crobuzon, il tente de les neutraliser, alors que des drames sociaux, politiques et personnels se jouent.

Pour moi, ce roman est magistral par le monde qu’il décrit, le mélange des genres qu’il opère, son esthétique grotesque, et les thématiques qu’il aborde. Je ne peux que vous le recommander !

Vous pouvez également consulter mes chroniques d’autres romans de l’auteur, comme Kraken, En quête de Jake et autres nouvelles

Si vous avez lu et apprécié Perdido Street Station, je vous recommande L’Alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia

Vous pouvez également consulter les chroniques de Boudicca (tomes 1 et 2), Tigger Lilly, Geekosophe

21 commentaires sur “Perdido Street Station (tomes 1 et 2), de China Miéville

  1. Je suis contente d’entendre parler de ce roman en bien 🙂 J’aime aussi beaucoup l’univers de China Mieville, et surtout sa manière d’intégrer des problématiques politiques et sociétales récentes concernant le rapport de force patrons/travailleurs, la confiscation du pouvoir, le militantisme… Personnellement, celui que j’ai le plus aimé reste Les Scarifiés : ça a été ma première rencontre avec l’auteur et j’ai pris une sacrée claque !

    Aimé par 1 personne

  2. Souvent (enfin, il me semble), je lis que Perdido Street Station n’est pas si abouti que ça, mais ça reste sûrement mon Miéville préféré.
    Bon, le premier que j’ai lu, aussi… 🙂

    Aimé par 1 personne

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