Interview d’Adrien Tomas

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview d’un auteur que je lis avec assiduité depuis le commencement du blog, à savoir Adrien Tomas, auteur de romans comme La Geste du Sixième Royaume, La Maison des mages, Le Chant des épines, Les Six Royaumes, mais aussi des Hurleuses, premier volume du diptyque Vaisseau d’Arcane. Cette interview porte sur l’ensemble de l’œuvre de l’auteur, et je suis extrêmement heureux de pouvoir vous la proposer !

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Je remercie très chaleureusement Adrien Tomas pour ses réponses détaillées, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview d’Adrien Tomas


Marc : Peux-tu te présenter pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

Adrien Tomas : Adrien Tomas, 34 ans, dans ma neuvième année d’écriture. J’ai publié mon premier roman de fantasy, La Geste du Sixième Royaume, en 2011, qui a reçu le prix Imaginales dans la foulée. Depuis, j’ai écrit une dizaine de romans et autant de nouvelles depuis. J’ai fait des études d’écologie et d’océanologie et j’ai travaillé plusieurs années au sein de parcs zoologiques, avant de passer écrivain à plein temps en 2017. Je me suis essayé au fantastique et à la jeunesse, avec notamment Engrenages et Sortilèges en 2019, couronné depuis de quatre prix littéraires.


Marc : As-tu toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui t’a amené à l’écriture, et aux genres de l’imaginaire particulièrement ?

Adrien Tomas : J’ai toujours aimé les histoires. Quand j’étais petit, je voulais devenir conteur, puis dessinateur de BD. Je ne lisais pas grand-chose quand j’étais petit, mais à 14 ans je me suis inscrit à une médiathèque et j’ai emprunté et lu mes premiers vrais romans d’imaginaire : Enchantement d’Orson Scott Card, la Trilogie des Joyaux de David Eddings et La Rose du Prophète de Margaret Weis et Tracy Hickman. J’ai été émerveillé et enthousiaste, et à partir de là j’ai commencé à beaucoup lire, puis à écrire mes propres histoires. Je pense que ce qui me plaît le plus dans l’imaginaire, c’est le paradoxe entre la liberté absolue d’écrire ce qu’on veut, et le challenge, la difficulté d’inventer et de présenter des univers crédibles, ayant leur propre logique interne, quand bien même on parle de magiciens ou de dragons.


Marc : Tu es l’auteur d’une dizaine de romans, de La Geste du Sixième Royaume aux Hurleuses, qui vient de paraître chez Mnémos, en passant par Zoomancie et Engrenages & Sortilèges, respectivement publiés chez Lynks et Rageot. Est-ce que ta méthode de rédaction a changé entre l’écriture de tes premiers récits et ceux qui sont plus récents ?

Adrien Tomas : Oui, j’écris différemment à présent. Je pense que l’expérience m’a permis de voir clairement certaines erreurs, automatismes et tics dans mon écriture, et de les éviter. J’ai l’impression que les corrections de manuscrits sont plus rapides et moins coûteuses en temps et en énergie qu’elles ne l’étaient auparavant. Je resserre aussi beaucoup plus l’histoire sur quelques personnages plutôt que sur une multitude, comme ça m’a été reproché parfois pour la Geste du Sixième Royaume. Bref, j’apprends.


Marc : Zoomancie et Engrenages & Sortilèges sont des romans qui s’adressent à un public plus jeune. Différencies-tu l’écriture pour un public adulte et un public jeunesse ? Comment ces romans sont-ils perçus par le jeune public ? Et par ton public adulte ?

Adrien Tomas : Je fais assez peu de distinction entre l’écriture de romans adultes et jeunesse, je ne limite pas mon vocabulaire ni la complexité de mes personnages. Par contre, j’aborde peut-être dans mes romans jeunesse des thématiques différentes, plus proches de la réalité des jeunes lecteurs, et mets plus facilement en scène des personnages principaux adolescents ou jeunes adultes.

Mes plus jeunes lecteurs semblent apprécier cette manière d’écrire, plusieurs m’ont d’ailleurs confié qu’ils étaient « contents que je ne les prenne pas pour des débiles ». J’imagine que c’est en réaction à une partie de la littérature jeunesse qui, elle, prend soin de simplifier les phrases, les personnages et les trames, de niveler vers le bas en pensant (à mon avis à tort) que les jeunes lecteurs sont facilement perdus et n’aiment que les romans excessivement simples.

Quant à mon public adulte, il semble apprécier tout autant mes romans jeunesse que ceux que j’écris pour les adultes. J’ai bien eu une ou deux réflexions me demandant quand j’allais recommencer à écrire pour les adultes, mais j’ai l’impression qu’à part cela, beaucoup ne font pas de vraie distinction de qualité ou d’intérêt entre la jeunesse et le roman adulte.


Marc : La Geste du Sixième Royaume, La Maison des Mages, Le Chant des Epines et Les Six Royaumes se déroulent dans le même univers, celui du Sixième Royaume. Comment t’es venue l’idée de cet univers ? Pourquoi avoir choisi d’en explorer différentes époques ? Est-ce que tu comptes écrire d’autres récits situés dans ce monde ?

Adrien Tomas : L’idée m’est venue un soir de désœuvrement, quand j’étais étudiant à Metz et que je vivais en résidence universitaire. J’ai commencé à imaginer de simples scènes, des morceaux d’histoire d’un monde imaginaire. Puis je les ai assemblées les unes aux autres, construit une trame autour, imaginé des personnages secondaires, puis tertiaires… Et j’ai commencé à écrire le roman qui allait devenir la Geste.

J’ai choisi de situer mon second roman, la Maison des Mages, trois siècles plus tard, pour une simple raison de faisabilité. Je voulais raconter une histoire avec Tiul, un homme mage, et je voulais que ça se passe dans le monde des Six Royaumes. Sauf qu’à l’époque de la Geste, seules les Dames Grises avaient accès à la magie, donc Tiul n’aurait pas pu exister. Alors j’ai réfléchi à un moyen d’écrire quand même sur un magicien malgré ces contraintes… et je suis arrivé à la conclusion que je devais placer l’histoire à une autre époque, où la magie ne serait plus si inaccessible.

Ensuite, j’ai écrit le Chant des Epines, qui se déroule un millénaire avant la Geste, tout simplement parce que j’avais envie d’écrire une origin story. Et finalement, c’est devenu un assemblage de plusieurs d’entre elles. Aevar, Nashgar, Belunith et Aphae, les Chevaliers de la Flamme d’Azur et les Masques : tous font leurs premiers pas dans cette trilogie.

Je pense que j’écrirai un jour d’autres romans dans cet univers, que j’y reviendrai à un moment ou un autre. Mais pas tout de suite. J’ai envie d’explorer d’autres choses, pour le moment.


Marc : On observe d’ailleurs avec les romans situés dans cet univers que tu joues avec certains clichés de la Fantasy, avec le conflit qui oppose les tenants de la Nature et du Progrès, qui sont des Elus, pour le meilleur et pour le pire, puisque leur destin est contraint et qu’ils ne cherchent pas forcément à s’y conformer. Le personnage de Moineau dans La Geste du Sixième Royaume, devenu Eldryd dans La Maison des mages illustre la manière dont tu joues avec ce topos. Pourquoi battre en brèche la figure de l’Elu en montrant ses failles ?

Adrien Tomas : « L’élu » est un cliché que j’avais très envie de dégommer, comme beaucoup d’autres tropes dans la Geste. Le cœur du roman est de montrer le comportement d’élus réticents, voire rebelles, aux manœuvres du destin. Certains vont se soumettre avec plus ou moins de grâce, d’autres résister. Je trouvais ça intéressant à faire parce qu’à l’époque, je n’avais lu que des romans de fantasy où les héros, apprenant qu’ils sont au cœur d’une prophétie ou d’un quelconque jeu de pouvoir sur lequel ils n’ont aucune prise, se contentent le plus souvent de hausser les épaules et de jouer le rôle qu’on leur confie. Je trouvais intéressant de rendre les « élus » plus humains, plus friables, de montrer leur colère, leur désespoir, leur amertume en comprenant leur statut de pion.


Marc : On observe d’ailleurs, à travers les personnages de Llir, Maev, ou Orgoth, que tes personnages semblent aliénés par leur destin et ceux qui le prennent en main. Pourquoi montrer que ces personnages ne contrôlent pas véritablement leur vie ?

Adrien Tomas : Pour moi l’intérêt était justement de montrer que ce n’est jamais le destin qui contrôle les vies des gens, mais d’autres gens – parfois plus puissants, parfois plus subtils – ou des événements. Llir, Maev, Orgoth et les autres subissent la manipulation des forces en présence, qui les convainquent de certaines choses, leur en cachent d’autres, voire les condamnent à perdre ce qui fait leur individualité. Je voulais montrer la violence qui se cache derrière le fait de considérer les autres comme des pions, de manipuler les autres pour qu’ils fassent ce qu’on attend d’eux, au point qu’ils semblent perdre toute volonté.


Marc : De la même manière, Le Chant des épines montre des personnages impliqués dans des luttes de pouvoir qui les dépassent, à l’image de Vermine, une enfant sauvage recrutée par la future reine Ithaen, prête à tous les sacrifices pour parvenir à ses fins. On retrouve ce type de problématique dans Les Hurleuses avec Sof, qui se retrouve embarquée malgré elle dans un conflit qui va bien au-delà de sauver son frère Solal. Pourquoi traiter de ce type de personnages ?

Adrien Tomas : Le fait d’être dépassé est une sensation qui me parle, que je ressens régulièrement et qui, j’imagine, est ressentie aussi par de nombreux lecteurs. Il est très difficile d’avoir toutes les cartes en main, de connaître l’ensemble des ramifications liées à nos décisions ou de comprendre comment influer sur ce qui se passe autour de nous. J’aime dépeindre des personnages qui apprennent, peu à peu, à ouvrir les yeux sur le monde qui les entoure et comprendre leur place au sein de celui-ci.


Marc : A l’inverse, pourquoi mettre en scène des personnages retors et calculateurs comme Ithaen du Chant des Epines, Eldryd de La Maison des mages, ou encore Nym et Xerold des Hurleuses ?

Adrien Tomas : Sans vouloir verser dans trop de simplicité, pour moi il y a souvent deux types de personnages : ceux qui manipulent et ceux qui sont manipulés. Souvent, on considère que les manipulateurs sont froids, calculateurs : ce sont généralement les méchants de l’histoire. Pour ma part, j’aime montrer leur côté humain, le fait qu’ils se montrent retors et calculateurs pour des raisons souvent tout à fait émotionnelles, pour compenser des traumatismes et/ou suivre leur idéologie jusqu’au bout. Ithaen veut le bien de son royaume, Nym et Xerold font ce qu’ils estiment être le mieux pour tous, et Eldryd a à cœur les intérêts de l’humanité. Leurs méthodes sont discutables et ils n’hésitent pas à mentir pour y arriver, mais ils n’en restent pas moins humains.


Marc : Ces personnages calculateurs montrent également comment les idéaux peuvent servir de prétexte pour des ambitions bien plus grandes et pas forcément louables, ou passer par d’horribles exactions. Pourquoi dépeindre la fausseté de certaines idées politiques ?

Adrien Tomas : Si certains manipulateurs ont à cœur le bien de tous, ce n’est évidemment pas toujours le cas. A mes yeux, le discours politique est souvent un prétexte, de belles idées pour justifier les pires horreurs, dans la réalité comme dans mes romans. L’emballage sexy de crimes odieux, d’yeux fermés sur des situations inacceptables ou d’idées nauséabondes est le plus vieux truc du monde. La politique est un jeu où il faut mentir plus fort et avec plus de conviction que son voisin : si certains investissent réellement les idées qu’ils prônent, la plupart ne s’en servent que comme d’un moyen pour accéder à ce qu’ils veulent vraiment : pouvoir, richesse, avantages… Là encore, dans la réalité comme dans mes romans.


Marc : Pourquoi choisir d’opposer Nature et Progrès plutôt que Bien et Mal dans La Geste du Sixième Royaume ?

Adrien Tomas : La multiplication des personnages et des points de vue dans la Geste est censée répondre à cette question : le bien et le mal n’existent pas, tout dépend de qui regarde. L’opposition entre le progrès et la nature m’intéressait également davantage. Je suppose que mes études d’écologie et d’océanologie m’ont aussi largement orienté vers cette thématique, très actuelle.

La nature est nécessaire à la vie, tout en contenant le « carburant » dont le progrès a besoin pour prospérer… jusqu’au point où la nature est si faible que la vie vacille et fait s’effondrer le progrès. On le voit souvent de nos jours : les industries de la pêche qui périclitent parce que les océans ont été vidés, par exemple.


Marc : Comment s’est déroulée la collaboration avec Dogan Otzel pour Les Six Royaumes ?

Adrien Tomas : Merveilleusement bien. J’ai d’abord préparé un tableau avec l’ensemble des sujets que j’allais aborder dans le roman, puis j’ai envoyé les textes au fur et à mesure que je les écrivais. Dogan travaillait en parallèle à ses illustrations. Il avait déjà lu la Geste et connaissait un peu mon univers, et m’a présenté d’extraordinaires représentations de celui-ci. A plusieurs reprises, j’ai eu l’impression qu’il avait lu mes pensées, tellement ses illustrations étaient proches de ce que j’imaginais…


Marc : L’univers du Sixième Royaume présente des personnages, les Immortels, condamnés à la vie éternelle après avoir trahi leur peuple. Ils sont contraints à boire le sang des traîtres, mais sont cependant capables d’influencer le destin du monde. Pourquoi avoir fait de l’immortalité une malédiction, tout en donnant un tel pouvoir à ceux qui la portent ?  Lequel de tes personnages d’Immortels préfères-tu ?

Adrien Tomas : Je me place dans la lignée philosophique de Gandalf ou Dumbledore : la mort n’est à mon avis pas à craindre, c’est même ce qui fait que la vie vaut le coup d’être vécue. C’est en cela que réside la malédiction des Immortels : sans fin à leur existence, ils finissent tous par se lasser, par sombrer dans la torpeur et l’ennui, parce que plus rien ne les intéresse. Au début de leur éternité, ils s’agitent beaucoup, essaient de profiter de leur « avantage » pour modeler le monde selon leurs désirs. Puis, au fur et à mesure, ils s’assombrissent, passent de longues périodes à dormir pour échapper au désespoir ou espérer voir quelque chose de nouveau en s’éveillant.

J’ai une faiblesse particulière pour le premier des huit Immortels, mais pour éviter les spoilers, je ne dirais pas son nom.


Marc : Par exemple, comment se sont déroulées les rédactions de La Geste du Sixième Royaume et des Hurleuses ? Quels souvenirs en gardes-tu ? As-tu des anecdotes à partager ?

Adrien Tomas : Il s’agit de deux rédactions très différentes. La rédaction de la Geste a été très longue : elle a commencé fin 2006 et s’est achevée quelque part en 2010. A l’époque je n’étais pas publié, donc j’ai écrit ce roman en prenant tout mon temps, pour me distraire plus que dans une réelle envie de le publier. A la base, je ne devais même jamais le terminer : c’était censé être un passe-temps, une manière de me plonger dans un monde imaginaire quand je n’avais plus envie d’être dans le monde réel. Je me souviens avoir pitché pour la première fois mon roman à une amie chez qui je passais la nuit. On devait se lever tôt le lendemain, et je lui ai raconté la trame de la Geste pour l’endormir. Cela n’a pas du tout marché : elle a posé plein de questions et on a discuté jusqu’à tard dans la nuit.

Pour Les Hurleuses, je pense que le point marquant de sa rédaction est que j’avais commencé ce roman en 2014, après avoir rendu Notre-Dame des Loups. Mais après quelques chapitres, il m’a semblé trop ambitieux et je l’ai laissé de côté. Je ne l’ai repris qu’en 2019 : techniquement, cinq ans séparent les trois premiers chapitres du reste du roman.


Marc : Est-ce que l’un de tes romans t’a particulièrement donné du mal lors de la rédaction ou lors des corrections éditoriales ?

Adrien Tomas : Je pense que la rédaction de Zoomancie a été la plus complexe de toutes. J’ai changé d’éditrice en cours de route à cause d’un désaccord assez violent sur la couverture, et je n’étais de toute façon pas souvent d’accord avec ses analyses. La seconde éditrice n’a pas eu assez de temps pour corriger le manuscrit comme il l’aurait fallu, même si elle a clairement contribué à l’améliorer. Ce roman a donc une histoire assez chaotique et, contrairement aux autres, je n’en étais pas totalement satisfait lorsqu’il est paru.

Heureusement, j’aurais sans doute bientôt une bonne nouvelle à annoncer à son sujet (suspense).


Marc : La Geste du Sixième Royaume traite d’un conflit entre les forces de la Nature et du Progrès, La Maison des Mages montre la manière dont le pouvoir humain peut détruire le surnaturel (et la nature qui lui est rattachée) qui ne vient pas de lui, Zoomancie traite du lien entre l’Homme et les autres espèces terrestres, et Les Hurleuses dépeignent des incursions humaines destructrices sur le domaine naturel qui appartient aux Orcs. La nature et sa protection semblent occuper une place prépondérante dans tes récits. Est-ce que tu accordes une attention particulière à la nature et à l’écologie ? Selon toi, est-ce que la Fantasy est un genre qui peut s’attacher à traiter de ce type de problématiques ? Pourquoi ?

Adrien Tomas : Mes études et ma carrière précédente m’ont clairement sensibilisé à l’écologie, c’est une thématique qui m’intéresse beaucoup. La fantasy est à mes yeux un genre parfait pour interroger et faire passer des messages, pour proposer des parallèles entre les situations imaginaires présentées et le monde réel ; tout en gardant assez de subtilité pour qu’un lecteur ou une lectrice qui ne cherche qu’à s’évader ne soit pas forcé de les ingurgiter.

En outre, « la nature » est un amalgame quasiment équivalent à « l’autre », en fantasy. C’est là qu’on trouve tout ce qui n’est pas humain et civilisé, donc, par extension, tout ce qui est différent du lecteur. Animaux fabuleux ou non, civilisations perdues, peuples étranges, monstres et créatures, magies mystérieuses : tout ça, c’est la nature. Et la relation entre l’humanité et elle est, à mes yeux, au cœur de la fantasy.


Marc : Tes romans abordent également le racisme, de manière souvent frontale, en confrontant tes personnages humains à leurs préjugés sur des espèces surnaturelles qu’ils ne connaissent que très mal, mais également en montrant ses conséquences, qui peuvent aboutir sur des massacres et de véritables génocides, comme le montrent Le Chant des épines, La Maison des mages et Les Hurleuses. Pourquoi traiter de ces problèmes ?

Adrien Tomas : A mon avis, tous les humains ont un travers : ils connaissent le plaisir que revêt le sentiment de supériorité. On a tous envie de se sentir meilleur que les autres, plus intéressant, plus intelligent, plus beau, plus vertueux, plus digne, etc. Cela se traduit généralement par le mépris vers ceux qui sont différents, qu’on a tôt fait de juger inférieur. Certains luttent contre cette tendance, s’adonnent à l’empathie, à l’étude et à la compréhension des autres – tandis que d’autres s’abandonnent, volontairement ou non, à cet instinct. Ils compartimentent, établissent des hiérarchies de valeur et enferment des populations entières derrière ces jugements, tout en se plaçant – évidemment – au sommet. C’est un travers courant, qui peut mener à des conséquences désastreuses, et je pense important d’en parler, d’alerter à travers des situations imaginaires aisément transposables au monde réel.


Marc : Tu as une formulation de zoologiste. Est-ce que tes connaissances scientifiques en matière de biologie influencent ton écriture, notamment pour la description d’espèces surnaturelles ?

Adrien Tomas : Je pense que oui. J’ai à cœur la crédibilité des caractéristiques, des comportements et des interactions des espèces animales ou végétales, parce que c’est ainsi qu’on m’a appris à étudier la faune et la flore. On m’a parfois dit que j’avais une écriture « scientifique », notamment sur les descriptions des dragons et des sylphides dans la Geste.


Marc : Les Orcs que tu décris dans Vaisseau d’Arcane se rapprochent du règne végétal, puisqu’ils sont capables de photosynthèse et d’influer sur la pousse des plantes. Pourquoi avoir dépeint des Orcs qui s’éloignent de ceux qu’on peut voir habituellement en Fantasy ? Pourquoi les avoir rapprochés des végétaux ?

Adrien Tomas : On dépeint le plus souvent les Orcs comme des humanoïdes avec une peau verte, ce qui m’a toujours gêné d’un point de vue biologique. Un Orc avec du sang rouge – ou noir comme chez Tolkien – ne peut en aucun cas avoir une peau verte. Le sang est ferreux, donc rouge, et teinte les chairs en rose pâle. Ensuite, la mélanine contenue dans l’épiderme permet d’obtenir un grand nombre de couleurs de peau, du rose très clair au noir bleuté, en passant par d’innombrables teintes de beige, de brun et de noir. Mais pas de vert.

J’ai alors pensé à la chlorophylle, qui colore très vivement les feuilles des arbres en vert, et j’ai imaginé une mutation qui lierait davantage les Orcs au règne végétal. Ils tireraient alors une partie de leur énergie du soleil via les chloroplastes intégrés dans leur peau, et absorberaient le reste en mangeant normalement. 


Marc : Les Poissons-Crâne, également mis en scène dans Les Hurleuses, sont des poissons abyssaux dont la conscience et l’intelligence ont évolué au point qu’ils peuvent quitter le milieu marin pour gagner la surface, grâce à des scaphandres de haute technologie qui leur permettent de vivre parmi les humains. Pourquoi décrire une civilisation à la fois marine et avancée ? 

Adrien Tomas : Les espèces marines sont à mon sens tristement sous-représentées en fantasy, à part peut-être quelques sirènes et baleines mythiques. Les abysses me fascinent : il s’agit de l’un des écosystèmes les plus mystérieux au monde. De nos jours, on n’en a encore cartographié qu’une toute petite partie. Certains scientifiques disent même qu’on connaît mieux la surface de Mars que les profondeurs de notre propre planète.

J’avais envie d’imaginer une espèce qui viendrait de là, qui aurait évolué en parallèle de l’humanité et l’aurait même dépassée. Le voyage se ferait alors en sens inverse : plutôt que l’humanité inventant des bathyscaphes pour explorer les zones hadales, ce serait les poissons des profondeurs eux-mêmes qui créeraient des engins afin d’explorer la surface.


Marc : Dans l’univers de Vaisseau d’Arcane, tu dépeins aussi les pixies, des arthropodes dont l’intelligence et la conscience ont évolué grâce à l’arcanium. Les pixies semblent également partager un esprit de ruche. Auront-elles un rôle dans le second volume du diptyque ? On peut aussi les rapprocher des sylphides de l’univers du Sixième Royaume, qui sont des créatures insectoïdes dotées d’un esprit de ruche et d’une intelligence développée. Pourquoi créer ce type d’espèces surnaturelles ?

Adrien Tomas : Les pixies auront probablement un rôle à jouer dans le tome 2, même s’il n’est pas encore totalement bien défini (je suis encore en train de préparer la trame du roman).

Je me souviens qu’un de mes professeurs de licence m’a un jour dit « si Dieu existe, il est entomologiste ». Les insectes représentent, et de loin, la plus grande diversité du règne animal. Et pourtant, ils sont très souvent oubliés, notamment dans les romans de fantasy où leur rôle est limité et souvent antagoniste (comme les araignées géantes – qui ne sont pas des insectes !). Je pense que j’avais envie de rétablir un peu l’équilibre, en créant des espèces insectoïdes intéressants et originaux.


Marc : On remarque d’ailleurs que les pixies et les Poissons-Crâne sont des espèces qui ont muté grâce à l’Arcane, la force magique présente dans le monde de Vaisseau d’Arcane. Pourquoi mettre en scène des mutations dans un univers de Fantasy ?

Adrien Tomas : Pour moi, la définition de la magie est « ce qui viole les lois ». Les lois de la physique et de l’évolution, notamment. La magie consiste essentiellement à se passer de l’avis de Galilée, Newton, Einstein et Darwin. Faire voler des objets malgré leur poids, tirer de la matière ou de l’énergie du néant ou transformer une espèce en une autre… C’est magique. Et, paradoxalement, rationnel.

L’arcanium est ainsi un matériau qui permet une évolution accélérée : il fait muter les poissons abyssaux et les pixies en quelques semaines ou années au lieu d’attendre plusieurs millénaires. C’est impossible dans le monde réel – mais en admettant que ce matériau existe dans le monde des Hurleuses, c’est tout à fait crédible. Et dans ce cas, il me semble logique que le processus se fasse de la même manière que dans le monde réel : à travers des mutations génétiques.


Marc : Dans l’univers du Sixième Royaume, tu décris des créatures surnaturelles, les esprits, que certains mages soumettent pour lancer des sorts, à l’instar des Sœurs Grises ou des manciens. Ces derniers vont même jusqu’à les enfermer dans des machines de guerre pour qu’ils les alimentent. On peut rapprocher ce procédé des Touchés dans l’univers de Vaisseau d’Arcane, qui servent de moteurs pour les machines du Grimmark. Pourquoi mettre en scène l’alimentation d’une technologie par des êtres vivants et magiques ?

Adrien Tomas : J’ai toujours eu du mal avec le concept de magie venant de nulle part, de don miraculeux, de « pouf c’est comme ça ». C’est peut-être ma formation scientifique qui veut ça, mais j’aime bien que, dans mes romans, on puisse se demander pourquoi une chose fonctionne de cette manière… et avoir la réponse quelque part.

Le monde parallèle où vivent les esprits dans le monde de la Geste ou les Touchés générateurs de magie me permettent aussi de parler d’exploitation. Il s’agit d’un fonctionnement naturel : toutes les espèces au monde s’appuient – plus ou moins pacifiquement – sur d’autres pour assurer leur survie. Qu’il s’agisse de pollinisation, de consommation d’espèces végétales ou animales, de symbiose, de parasitisme : aucune espèce ne peut exister seule. Mais on peut tout de même s’interroger sur ces exploitations, et notamment se demander si la nécessité – ou l’envie – d’exploiter telle ou telle espèce s’accompagne ou non de responsabilités morales…


Marc : Dans tes romans de Fantasy, tu décris des éléments technomagiques, qui transposent des objets ou des personnages de science-fiction, à l’image d’Aevar, qu’on peut considérer comme un robot, ou Nashgar, un véritable savant fou, dans l’univers du Sixième Royaume, ou les « automotives » ou « l’arcanorail » de Vaisseau d’Arcane.  Pourquoi transposer des topoï qu’on voit plutôt en science-fiction vers la Fantasy ?

Adrien Tomas : On considère souvent que la technologie « moderne » est l’apanage de la SF, tandis que la fantasy doit plutôt dépeindre des versions fantasmées du passé – le plus souvent du Moyen-âge ou de l’Antiquité. Pour moi, il n’y a pas de règles : quitte à fantasmer des mondes inspirés du passé, pourquoi se limiter à certaines périodes ? La fantasy préhistorique, industrielle, futuriste sont autant de possibilités que j’ai envie d’explorer, et je refuse de considérer que certains thèmes, certains éléments soient réservés à d’autres genres. Si on peut imaginer une enquête criminelle ou une romance dans un monde de fantasy, qu’est-ce qui m’empêche de parler de clonage ou de moteurs quantique ?


Marc : Tu décris également des modifications génétiques dans tes récits, avec les « aewr » comme Vermine sont créés par « ingénierie bio-arcanique », et les Changeurs qui semblent être des créatures artificielles, mais aussi des clones, puisque Nashgar le Faiseur est capable de se cloner. Est-ce que les biotechnologies sont un sujet qui t’intéresse ? Pourquoi en parler en Fantasy ?

Adrien Tomas : Oui, il s’agit d’un sujet qui m’intéresse. La science et la magie sont deux moyens d’arriver à un même résultat, après tout : contourner les règles naturelles. La magie fait voler des choses plus lourdes que l’air, la science invente l’aviation et les fusées. La magie crée des golems, la science des robots. La magie métamorphose des princes en grenouilles, la science produit des clones et des mutations… Au final, science et magie, bien que différentes dans les méthodes, ont souvent le même but : changer ce qu’on croit impossible… en possibilité.


Marc : D’ailleurs, jusqu’à Zoomancie, tu avais principalement écrit de la Fantasy. Est-ce que tu as eu des difficultés à passer d’un genre à l’autre ? Comment différencies-tu la Fantasy de la SF ?

Adrien Tomas : J’ai aussi écrit Notre-Dame des Loups en 2014, qui se classe il me semble plutôt en fantastique. Mais j’admets être très mauvais en classification (et pas du tout intéressé par le sujet). Pour moi, tout ce que j’écris est de l’imaginaire : si Aevar ou les clones de Nashgar font de la Geste de la fantasy, de la SF, de la science-fantasy ou que sais-je, j’avoue que ça ne change pas grand-chose pour moi. Comme je ne fais pas vraiment de distinction entre les genres, je trouve assez facile de passer d’une thématique à l’autre, de la fantasy épique au post-apocalyptique en passant par le steampunk (ou arcanepunk, apparemment).


Marc : On peut rattacher tes récits de Fantasy, par la technomagie qu’ils déploient ou leur contexte, à la Gaslamp Fantasy dans le cas de La Maison des mages, ou à l’Arcanepunk dans le cas des Hurleuses. Pourquoi situer tes romans dans des contextes postmédiévaux, industriels et technologiquement développés ? Que penses-tu des évolutions récentes de la Fantasy (systèmes de magie, univers postmédiévaux et/ou non européanocentrés…) ? Est-ce qu’il faut dépasser certains clichés d’après toi ?

Adrien Tomas : Comme je l’ai dit plus haut, la classification des littératures de l’imaginaire me laisse assez froid. Mais je pense en effet qu’il est temps de dépasser certains mythes et clichés, de tenter des incursions dans des domaines pas encore suffisamment explorés. La fantasy « à flingues et usines » est une piste, mais ce n’est pas la seule : l’histoire humaine couvre des milliers d’années et cinq continents. Effectivement, de ce que je perçois, le genre est très européanocentré, avec quelques incursions (rares) vers la fantasy inspirée par l’Asie, et notamment le Japon. J’aimerais beaucoup lire de la fantasy médiévale inspirée de l’Afrique, de l’Océanie ou de l’Amérique précoloniales, ou qui se passerait pendant la Préhistoire, ou la Renaissance, ou même les années 1970. Woodstock avec des Elfes ou la guerre froide entre Nains et Dragons, pourquoi pas ?


Marc : La plupart de tes romans sont choraux, avec plusieurs personnages point de vue. Est-ce que cette multiplicité des points de vue est un choix de ta part ? Pourquoi construire tes récits de cette façon ?

Adrien Tomas : C’est clairement un choix : je m’ennuie très vite et je déteste être toujours derrière les yeux du même personnage. En outre, comme je l’ai dit plus haut, le bien et le mal et, de manière générale, n’importe quelle décision peuvent être vus différemment selon le point de vue qu’on adopte. Prendre la voix d’un autre personnage permet de jeter un éclairage différent sur une scène, une action ou un choix. Là encore, c’est peut-être ma formation scientifique qui parle : pour moi, n’entendre qu’une seule voix, un seul témoignage, un seul avis, c’est le meilleur moyen d’obtenir une histoire biaisée et partiale.


Marc : On remarque d’ailleurs que chacun de tes personnages dispose d’une manière de parler et de penser qui lui est propre, de la mécanicité d’Aevar à la pensée froide et pragmatique de Nym. Comment construis-tu l’idiolecte de tes personnages ?

Adrien Tomas : J’essaie autant que possible de réfléchir à un vocabulaire qui distingue les personnages les uns des autres tout en faisant sens vis-à-vis de leur passé et de leur histoire. Nym, par exemple, sera volontairement élusif, pour éviter de trop en dire, et emploiera des circonlocutions élégantes qui masquent souvent le fait qu’il ne révèle pratiquement rien. Aevar, une machine qui essaie d’être humain, ne peut s’empêcher d’employer la logique et peine à concevoir les réactions émotionnelles qui vont à son encontre. Cela passe par un vocabulaire plus brut, plus franc : il signale un comportement qui lui semble absurde en indiquant qu’il pense avoir remarqué une erreur. Dans tous les cas, les personnages ne doivent pas être confondus quand ils parlent les uns aux autres, et doivent être immédiatement reconnaissables par le lecteur quand ils prennent la parole. C’est un travail fastidieux, mais absolument nécessaire pour caractériser un personnage.


Marc : Sur quels projets travailles-tu actuellement ? Peux-tu nous en dire plus sur le second tome de Vaisseau d’Arcane ?

Adrien Tomas : En ce moment, je corrige deux romans jeunesse qui sortiront en 2021. Le premier reprend le personnage de Tia Morcese, inventé à la base pour deux nouvelles parues en 2015 dans les anthologies des Imaginales et de Trolls & Légendes, et développe son univers et sa famille en introduisant surtout sa petite sœur, Mona. Le second est une « suite » d’Engrenages et Sortilèges, qui se déroule dans sur un autre continent du même univers.

Je n’ai pas encore entamé la rédaction du tome 2 de Vaisseau d’Arcane, qui devrait se faire attendre encore un peu. Tout ce que je sais, c’est que l’histoire s’arrêtera à la fin du second tome : pas de série à rallonge !


Marc : Quel conseil donnerais-tu aux jeunes auteurs ?

Adrien Tomas : De ne pas s’acharner encore et encore sur les corrections d’un même texte. Quand vous avez terminé un roman, lu, relu, corrigé et recorrigé : arrêtez-vous là, et écrivez-en un autre. On apprend beaucoup plus en écrivant un second roman qu’en disséquant éternellement son premier en espérant comprendre où ça coince et pourquoi les éditeurs n’en veulent pas.

J’ai deux romans de Light Fantasy de 300 pages dans mes tiroirs, écrits avant la Geste, qui ne verront sans doute plus jamais la lumière du jour. Et ce n’est pas grave : ils m’ont servi à muscler mon écriture pour écrire la Geste, qui m’a fait grandir assez pour écrire la Maison des Mages, et ainsi de suite.

Il faut apprendre à laisser des projets au bord du chemin, même s’ils sont importants, même si on y croyait à fond.


Marc : Quelles sont tes prochaines dates de dédicace ?

Adrien Tomas : Avec le coronavirus, toutes mes dédicaces ont été annulées sur cette fin d’année. Peut-être Montreuil, si le salon est maintenu. Et je serai à Rennes pour Rue des Livres en mars 2021.

4 commentaires sur “Interview d’Adrien Tomas

  1. Super interview ! Adrien Tomas est un auteur que je souhaite suivre depuis mes lectures de La Geste du Sixième royaume, Zoomancie (que je trouve réussi malgré les dires de l’auteur) et Engrenages & Sortilèges. Je n’ai qu’une seule envie maintenant : me procurer Vaisseau d’Arcane 🙂 !

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