Chinatown, Intérieur, de Charles Yu

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui m’a beaucoup touché et fait rire.

Chinatown, Intérieur, de Charles Yu

Introduction

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Aux Forges de Vulcain, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Charles Yu est un auteur d’origine taïwanaise né aux Etats-Unis en 1976. Il est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, Pardon, s’il te plaît merci, et Super héros de troisième division, et de deux romans, Guide de survie pour le voyageur du temps amateur et Chinatown, Intérieur, dont je vais vous parler aujourd’hui. En France, ses romans sont traduits par les Forges de Vulcain.

Chinatown, Intérieur est originellement paru en 2020 et a été traduit la même année par Aurélie Thiria-Meulemans pour les éditions Aux Forges de Vulcain. Il fait partie des titres de la rentrée littéraire de l’éditeur, aux côtés des Abysses de Rivers Solomon, que je vous recommande vivement.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Willis est un Américain d’origine asiatique qui tente de percer à Hollywood. Dans un monde qui voit tout en noir et blanc, qui se pense comme un affrontement entre Noirs et Blancs, Willis a-t-il sa place ?

Mêlant le petit et le grand écran, la série policière, le film de kung-fu, la comédie romantique, le film de procès, Charles Yu nous offre un grand roman américain, émouvant, tendre et parfois amer, un récit d’odyssée personnelle et de conquête sociale dans ce champ de bataille qu’est la société américaine. »

Mon analyse du roman traitera d’abord de son écriture scénaristique et la manière dont elle dépeint une aliénation, puis je traiterai de la manière dont Charles Yu aborde les problématiques liées au racisme anti-asiatique. Pour ce qui est de cette dernière partie, je tiens à préciser que malgré mon nom de famille coréen, je n’ai jamais véritablement été confronté à ce type de racisme (ou du moins, pas dans les mêmes proportions que des personnes qui ne seraient pas métisses). Il se peut donc que certains éléments soient mal formulés. Si c’est le cas, vous pouvez me le signaler en commentaire.

Mais avant l’analyse du roman, je voudrais rapidement relayer l’avis de ma mère, qui a eu lu Chinatown, Intérieur avant moi !

L’Avis de ma mère


Ma mère a lu Chinatown, Intérieur avant moi parce qu’elle l’a vu dans ma chambre et que le sujet l’intéressait. Elle l’a donc lu pendant que je terminais mon mémoire de recherche de M2 (dont je vous parlerai sans doute bientôt). Elle l’a trouvé très original, autant dans le fond que dans la forme. La forme de scénario l’a un peu déroutée au début, mais ce parti pris l’a beaucoup intéressée.

Le roman lui a donc plu, et l’a à la fois fait rire et quelque frappée, notamment à cause des lois racistes évoquées par l’auteur.

L’Analyse

Ecriture scénaristique, cinéma de l’aliénation


Le roman de Charles Yu prend la forme d’un scénario cinématographique, tant dans la typographie que dans la disposition des dialogues, avec les noms des personnages suivis de leurs répliques, et les descriptions. La narration s’appuie cependant sur le point de vue du personnage principal du récit, Willis Wu, acteur et fils d’immigrés taïwanais vivant dans le quartier de Chinatown. La forme du scénario cinématographique est également présente dans certains chapitres d’Une cosmologie de monstres de Shaun Hamil. Cette écriture scénaristique permet alors une distance entre la narration et le personnage, dont l’histoire n’est pas relayée à la première personne, mais à la deuxième. Cette distance permet alors à l’auteur d’aborder de manière frontale et englobante les problématiques sociales liées à la vie des américains d’origine asiatique, qu’ils soient Taïwanais comme Willis, Chinois, Coréens, ou encore Japonais. Ce procédé narratif est également utilisé dans l’excellente trilogie de La Terre Fracturée de N. K. Jemisin, que je vous encourage vivement à lire.

Cette narration scénarisée montre la manière dont le cinéma et la télévision contaminent la vie de Willis, qui rêve de sortir des rôles génériques attribués aux personnes asiatiques par l’audiovisuel américain, notamment le rôle « d’Asiat’ de service », présent uniquement à cause de ses caractéristiques extérieures, pour devenir un acteur connu et reconnu, « Mister Kung Fu ». On observe alors que le roman superpose les rôles cinématographiques, pour la grande majorité essentialisants, tels que’« Asiat’ de service », « vieille asiat’ », « Mystérieux maître Kung Fu »…, joués par les personnages dans le cadre des films, des séries ou des publicités à leur véritable identité. Les dialogues donnent alors le rôle des personnages et pas leur véritable identité. Par exemple, la mère de Willis est appelée « vieille asiat’ », ou « Belle Hôtesse asiat’ » lorsque son passé est évoqué, tandis que son père est appelé « Asiat’ Homme/Serveur » lorsque Willis raconte sa jeunesse. Ce procédé est une manière de montrer que les personnages sont réduits à la fois au rôle qu’ils occupent en tant qu’acteur, mais aussi (et surtout) à un rôle social défini par la société qui les domine et les confine dans des rôles essentialisés, c’est-à-dire réduits à un ensemble de stéréotypes et de biais racistes plaqués sur les personnes asiatiques.

Les personnages sont alors aliénés, puisqu’ils sont dépossédés de leur individualité d’êtres humains et de citoyens américains et sont contraints de jouer des rôles bourrés de clichés, qui se confondent et absorbent leur véritable identité en les racisant, c’est-à-dire en les enfermant dans des postures qui découlent d’un processus d’altérisation des personnes non-blanches. On le remarque avec le personnage du père de Willis, enfermé dans un rôle de maître de kung-fu, ou de « L’Empereur », un habitant du HLM où vit Willis, appelé ainsi non pas parce qu’il descend d’une famille impériale, mais parce qu’il a joué dans une publicité pour une marque appelée « Les Délices de l’Empereur ».

On peut également l’observer dans les rôles attribués aux personnes asiatiques dans la série « Noir et Blanc », qui montre les enquêtes d’un duo d’inspecteurs, l’un noir, l’autre blanche, met d’une part en évidence la manière dont elles sont essentialisées et condamnées à jouer toujours les mêmes rôles, et d’autre part, la façon dont elles sont exclues de la société américaine, où elles sont vouées à représenter un « autre », une sorte d’étranger jamais véritablement intégré à la société américaine. Le titre « Noir et Blanc » évoque alors les personnes blanches et afro-américaines, et les luttes de pouvoir entre ces deux catégories sociales, et semble exclure d’office les asiatiques, qui n’auraient pas leur place au sein des dialogues sociaux des Etats-Unis, et ne seraient alors des « Guest Star », récurrentes mais jamais véritablement intégrées dans la trame, qu’elle soit sociale ou narrative.  

Charles Yu intègre parfois une dose d’humour à son récit, notamment grâce à l’autodérision dont fait preuve Willis, qui prend parfois du recul sur les événements qu’il vit pour se moquer de ses aspirations ou de la manière dont il agit.

Racisme anti-asiatiques


Chinatown, Intérieur décrit le racisme anti-asiatique subi par ses personnages, notamment Willis, mais également tout son entourage.

On observe que dans le cadre des rôles occupés au cinéma et à la télévision par Willis, les personnes qui l’encadrent lui demandent de « faire l’accent », c’est-à-dire de mal parler anglais, en distordant la syntaxe de manière clichée pour faire plus « asiatique », plus « exotique », plus « autre ». Cette question de l’accent participe au processus de racisation subi par les personnages du roman, et s’observe en dehors du monde du cinéma. En effet, lors de l’évocation du passé du père de Willis, il est montré que les américains blancs perçoivent comme étrange le fait qu’il n’ait pas d’accent et qu’il parle très bien anglais, ce qui les met mal à l’aise. On peut alors remarquer que les personnes d’origine asiatique sont altérisées par la société jusque dans leur langage, puisque l’horizon d’attente des personnes blanches est qu’elles aient un discours difficilement compréhensible. C’est un peu comme si vous vous étonniez qu’un descendant d’immigrés installés en France parle français correctement alors qu’il est né dans ce pays.

Comme soulevé plus haut, Charles Yu décrit le regard essentialiste qui vise les américains d’origine asiatique, réduits à un ensemble de clichés et de projection d’exotisme de la part des américains, blancs comme noirs. Ils sont en effet constamment ramenés aux arts martiaux, comme le montrent les évocations de la  figure de Bruce Lee et du motif du kung-fu, que les blancs rattachent à d’autres types d’arts martiaux comme le muay-thaï à leur manière de parler, comme en témoigne la question de l’accent, ou encore aux gangs tels que les triades et les yakuzas. L’auteur décrit alors, au-delà d’un processus d’altérisation, une racisation de ses personnages par le regard des autres américains. Cette altérisation s’accompagne d’une fétichisation des corps des femmes d’origine asiatique, comme le montre l’évocation de la jeunesse de la mère de Willis, qui subit des attouchements sur son lieu de travail.

Cette racisation s’observe également dans les discriminations subies par ses personnages, ce qu’on observe lorsque le passé du père de Willis est exploré. En effet, il évoque avec d’autres étudiants immigrés, taïwanais, japonais, coréens et punjabis, les insultes racistes qu’ils reçoivent (que je ne recopierai pas ici) et la manière dont toutes leurs cultures sont mêlées aux yeux des américains. Des agressions racistes sont également relatées de manière beaucoup plus crue, avec notamment le passage à tabac d’un taïwanais, Allen, par des américains qui lui disent « ça, c’est pour Pearl Harbor », qui témoigne à la fois de la violence du racisme et de l’essentialisation dont sont victimes les personnes d’origine asiatique. En termes de stupidité, de violence et de racisme, c’est comme si vous frappiez un écossais contemporain pour venger la mort de Jeanne d’Arc, ou un coréen contemporain pour les crimes de l’Unité 731. L’auteur évoque également le plafond de verre auquel les immigrés asiatiques et leurs descendants se heurtent, puisque leurs carrières peuvent être bloquées malgré leurs compétences.

Enfin, Chinatown, Intérieur aborde également la question de l’intériorisation du racisme et de l’auto-aliénation, à travers la manière dont Willis se conforme et s’enferme dans les rôles racisés qu’on cherche à lui faire jouer, ce qu’on observe dans le fait qu’il refuse des rôles qui n’ont pas trait au kung-fu. Cependant, la fin très émouvante du roman montre qu’il est possible de sortir de la racisation et de l’aliénation. L’auteur ajoute également une perspective historique à son roman en évoquant différentes lois des Etats-Unis explicitement racistes, puisqu’elles visaient à interdire aux immigrés asiatiques différentes professions, ainsi que l’accès à la propriété.  

Le mot de la fin


Chinatown, Intérieur est un roman écrit sous la forme d’un scénario cinématographique, dans lequel Charles Yu montre le racisme anti-asiatique subi par son personnage principal, Willis Wu, et ses proches, à la fois en tant qu’acteurs qui tentent de se faire une place à Hollywood, mais également et surtout en tant qu’américains d’origine asiatique.

L’auteur décrit la manière dont ses personnages sont altérisés et racisés par la vision essentialiste de la société au sein de laquelle ils évoluent, comment ils finissent par intégrer le racisme, mais aussi la façon dont ils peuvent s’en éloigner.

J’ai découvert la plume de Charles Yu avec ce roman, et il faudra vraiment que je lise d’autres œuvres de cet auteur !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Laird Fumble, Just A Word,  

3 commentaires sur “Chinatown, Intérieur, de Charles Yu

  1. Merci pour ta chronique, je ne l’avais pas vu passer dans les sorties mais je me le note dans un coin 🙂 (décidément, j’aime bien les thématiques traitées par cette maison d’édition !)

    Aimé par 1 personne

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