L’Homme truqué, de Maurice Renard

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’une œuvre de SF française très ancienne.

L’Homme truqué, de Maurice Renard

Introduction

Maurice Renard est un auteur français né en 1875 et mort en 1939. Il est rattaché à la science-fiction française de la première moitié du 20ème siècle, en compagnie d’auteurs comme J. H. Rosny Aîné ou Léon Groc.

Ces auteurs se sont illustrés ou sont rattachés à un courant théorisé par Maurice Renard lui-même, à savoir le merveilleux scientifique, défini comme une manière d’envisager la science comme source d’inconnu, en altérant certaines de ses lois, en appliquant « des méthodes scientifiques à l’étude compréhensive de l’inconnu et de l’incertain ». Je vous invite à lire cet article de l’auteur, qui traite et définit ce courant, reproduit sur le site de Res Futurae, une revue d’études universitaires consacrée à la science-fiction. Le numéro 11 de Res Futurae est d’ailleurs entièrement consacré à Maurice Renard. La BNF s’est intéressée au merveilleux-scientifique, auquel elle a consacré une exposition et une série d’articles. On peut affirmer que des auteurs contemporains empruntent l’esthétique du merveilleux-scientifique, avec par exemple les récits de Célestopol d’Emmanuel Chastellière. Des élément du merveilleux scientifique, et de la science-fiction européenne d’avant la Seconde guerre Mondiale ont été repris dans l’univers de la BD La Brigade Chimérique de Serge Lehman, Fabrice Colin et Gess, qui met en scène des personnages de surhommes de l’imaginaire de cette époque dans un monde super-héroïque. Une BD se déroulant dans cet univers se focalise d’ailleurs sur L’Homme truqué.

Le récit dont je vais vous parler aujourd’hui, L’Homme truqué, est paru à l’origine en 1921. Aujourd’hui, il est disponible aux éditions de l’Arbre Vengeur, au format poche et en numérique.

En voici la quatrième de couverture :

« Les gendarmes découvrent le cadavre du Dr Bare, tué lors d’un guet-apens. Pour comprendre les raisons de ce meurtre apparemment sans mobile, un carnet laissé par la victime permet aux enquêteurs de décrypter l’incroyable mystère auquel la victime a été confrontée. Un an plus tôt, un poilu de 14, dont le nom figure pourtant sur le monument aux morts, est revenu incognito dans sa ville, animé par une terreur que son ami médecin va peu à peu comprendre. Capturé par les Allemands, il a servi de cobaye pour une expérience scientifique : il est désormais un homme truqué… mais aussi un homme traqué qu’il va falloir essayer de sauver. »

Mon analyse du roman traitera de sa structure, de la manière dont il  envisage la science, ainsi que de son contexte historique et plus brièvement de sa place dans l’histoire des littératures de l’imaginaire.


L’Analyse


L’Après Première Guerre Mondiale transhumaniste


Le court roman de Maurice Renard (on parlerait sans doute de novella aujourd’hui) dispose d’une structure à double enchâssement, avec une circularité. En effet, L’Homme truqué commence par un « prologue/épilogue », qui ouvre et clôt le récit, tout en posant son cadre narratif.

En effet, deux gendarmes, Mochon et Juliaz retrouvent le corps sans vie du docteur Bare, vraisemblablement victime d’une machination. Lorsqu’ils fouillent le logement du médecin, ils constatent qu’il a été victime d’un cambriolage visant ses documents. Cependant, ils retrouvent un manuscrit du Docteur Bare, que la narration livre au lecteur et qui explique pourquoi il se trouve en danger de mort. Le récit mobilise le topos du manuscrit retrouvé pour créer une structure encadrante.

Le récit du docteur Bare constitue alors le premier niveau d’enchâssement du roman de Maurice Renard. Un deuxième niveau s’observe ensuite, lorsqu’à l’intérieur du récit du médecin, on trouve l’histoire de Jean Lebris, un soldat français de la Première guerre Mondiale capturé par un savant, le Docteur Prosope, qui modifie ses yeux (j’y reviendrai). Le récit de Jean Lebris influence profondément la vie du docteur Bare, qui cherche alors à cerner l’étendue des capacités du personnage, mais aussi à le protéger de ceux qui voudraient que ses capacités ne soient pas divulguées.

Cette structure narrative permet à l’auteur d’instaurer du mystère, puisque les récits enchâssés visent à éclairer la mort de Bare, qui est inéluctable puisqu’elle constitue le point de départ du récit, mais aussi son point d’arrivée. L’énigme ne se trouve donc pas dans la mort du personnage en elle-même, mais dans la manière dont elle advient.   Cette énigme est couplée à l’effet d’étrangeté du récit, qui provient des facultés surnaturelles de Jean, et des mystères qui les entourent. Le récit vise alors à montrer en quoi Jean est lié à la mort du docteur Bare. On remarque également que l’auteur mobilise, à travers le savant, un personnage écrivain qui commente sa propre manière d’écrire, avec quelques digressions qui n’en sont pas vraiment (mais je ne vous en dirai pas plus), ainsi que les effets qu’il déploie, comme lorsqu’il évoque sa rencontre avec Jean, qui l’amène à remarquer « je ne suis pas un littérateur habile à ménager ses effets ».  Le récit de Maurice Renard comporte donc parfois des réflexions sur son propre style.

À la même époque, L’Appel de Cthulhu (écrite en 1926, publiée en 1928) d’un certain H. P. Lovecraft utilise le même type de structure narrative, en imbriquant dans le discours du narrateur Francis Wayland Thurston des points de vue rapportés par lui, ceux de l’inspecteur Legrasse ou du matelot Gustaf Johansen par exemple. On peut également que le récit de Lovecraft mobilise également le topos du manuscrit retrouvé.

 
L’Homme truqué traite de thématiques que l’on peut rétrospectivement qualifier de transhumanistes. En effet, Jean Lebris, devenu aveugle à cause d’une blessure de guerre, voit ses capacités augmentées par une greffe d’implants raccordés à son nerf optique qui lui permettent de voir les courants électriques. Le rescapé de guerre acquiert des capacités surnaturelles, une sorte de sixième sens. Il dépasse son humanité, puisque sa perception du monde est radicalement transformée par ses implants, dont la précision augmente graduellement. Cela lui permet de voir à travers les murs, pour par exemple distinguer les forces physiques à l’œuvre à l’intérieur même de la Terre (oui oui), mais également dans le ciel (re oui oui).

Cependant, cette capacité s’accompagne de revers, puisque Jean ne peut plus dormir sans porter des lunettes sombres qui bloquent ses perceptions, qui sont permanentes et empêchent donc son repos. On observe également que Jean se trouve aliéné par les expériences qu’il a subies, qui l’ont déshumanisé, parce que le Docteur Prosope l’a considéré comme un cobaye sur lequel tester ses théories. Il n’est alors vu que par le prisme des capacités que lui octroient ses implants, par leur concepteur, mais aussi, dans une certaine mesure, par le docteur Bare, qui cherche à comprendre comment fonctionnent les yeux artificiels de Jean et veut percer leur secret, malgré le fait qu’il n’y consente pas, au point qu’il veuille enterrer son secret avec lui.

Maurice Renard pose alors des questions éthiques sur la science et son utilisation, notamment dans les conflits militaires, à travers les deux figures de savants du récit, le Docteur Bare et le Docteur Prosope. En effet, malgré leur opposition quant à leur traitement de Jean, puisque Bare le voit comme un ami tandis que Prosope le voit comme un cobaye, les deux scientifiques cherchent à utiliser la science pour comprendre la totalité du monde et étendre les perceptions, et à travers elles, les connaissances humaines. On peut d’ailleurs noter qu’ils emploient le mot science avec un S majuscule lorsqu’ils l’évoquent, ce qui marque leur intérêt fort pour les domaines qu’ils étudient. Cela peut également connoter une dévotion, au sens religieux du terme, à la science (qui a parlé d’Ordo ?), dont le progrès constituerait alors un but en soi pour les deux personnages.

Les deux personnages sont toutefois opposés dans la manière dont ils perçoivent l’évolution des sciences. Prosope cherche en effet à faire évoluer l’être humain pour qu’il puisse percevoir l’univers entier, quitte à expérimenter et déshumaniser des cobayes, tandis que Bare craint les évolutions de la guerre, qui pourraient comporter des surhommes nés des progrès scientifiques. Les deux figures de savants mises en scène par Maurice Renard montrent alors deux positions éthiques de l’homme de science face au progrès scientifique, l’une affranchie des limites morales, et l’autre qui s’y heurte.

L’Homme truqué apparaît complètement ancré dans son contexte historique et politique. En effet, il est paru après la Première guerre Mondiale, en 1921 et comporte des références au conflit, puisque le récit se déroule de manière contemporaine à son époque d’écriture. Le Docteur Bare et Jean Lebris évoquent l’horreur du conflit, avec les morts de leurs camarades tombés au combat, sous les obus, comme en témoignent les souvenirs de guerre de Jean.

L’auteur traite, à travers la figure de Jean Lebris, les soldats qui reviennent du front pour réintégrer la vie civile, avec plus ou moins de succès et de traumatismes. Jean peut également constituer une représentation des soldats qui reviennent blessés, appelés les « gueules cassées », marqués physiquement par le conflit, et que la médecine a tenté de reconstruire comme elle a pu. Cependant, le personnage n’est pas seulement reconstruit, il est amené à un stade qu’on peut qualifier de supérieur grâce à ses yeux modifiés par le Docteur Prosope. Les travaux du savant montrent alors la manière dont la médecine peut non seulement réparer un corps, mais également l’améliorer, 80 ans avant des œuvres de SF transhumaniste comme Vision Aveugle ou le cycle des Rifteurs de Peter Watts, ou les récits décrivant l’interfaçage entre des humains et des machines, à l’image de Dr Adder de K. W. Jeter (dont je vous parlerai prochainement), ou Neuromancien de William Gibson.

Pour terminer, cette chronique, il convient aussi de replacer l’œuvre dans le contexte des littératures de l’imaginaire, puisque Maurice Renard est un auteur de la première moitié du 20ème siècle. Il s’ancre ainsi dans le courant du merveilleux scientifique, qu’il théorise dans ses articles théoriques et illustre avec ses récits. L’Homme truqué se situe en effet dans le courant du merveilleux-scientifique, puisque l’auteur fait dévier les lois scientifiques sur les perceptions humaines et leur étendue pour mettre en scène un personnage dont les capacités apparaissent merveilleuses. La science apparaît alors comme une source d’étrangeté, au même titre que les créatures fantastiques, malgré les explications rationalisant les capacités de Jean.

Le mot de la fin


L’Homme truqué est un court de roman de SF de Maurice Renard originellement publié en 1921. L’auteur met en scène le Docteur Bare, un médecin et scientifique confronté au retour de Jean Lebris, un soldat supposément mort lors de la Première guerre Mondiale qui vient à peine de se terminer, et échappé d’un laboratoire où il a subi des expériences visant à modifier son corps.

Jean Lebris a en effet obtenu des capacités surnaturelles grâce (ou à cause ?) à un savant, le Docteur Prosope, qui lui a rendu la vue grâce à des implants lui permettant de voir les courants électriques et étendant ses perceptions.

Maurice Renard, à travers la figure de Jean Lebris et des deux personnages de scientifiques, interroge les progrès scientifiques et leur portée esthétique, notamment dans leur application à l’être humain.

L’œuvre de cet auteur m’intriguait depuis un moment, et je suis content de ce premier contact avec sa plume !

Vous pouvez également consulter les chroniques du Chien critique, Touchez mon blog monseigneur, Lune, Outrelivres

11 commentaires sur “L’Homme truqué, de Maurice Renard

  1. Très chouette chronique ! J’avais vu passer ce bouquin et le côté vétéran de guerre avait attiré mon attention, vu que ce qui touche à l’armée et au conflit militaire fait partie de mes domaines de prédilection en tant qu’auteur. Même si, ici, ce n’est pas le sujet, ton analyse donne quand même envie de découvrir cette histoire 🙂

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