Quitter les Monts d’Automne, d’Emilie Querbalec

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un space-opera d’inspiration japonaise.

Quitter les Monts d’Automne, d’Emilie Querbalec

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Albin Michel Imaginaire, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Emilie Querbalec est une autrice de science-fiction française née au Japon en 1971. Quitter les Monts d’Automne est son deuxième roman. Il est paru en Septembre 2020 chez Albin Michel Imaginaire, en même temps que La Marche du Levant de Léafar Izen.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« Recueillie par sa grand-mère après la mort de ses parents, la jeune Kaori vit dans les monts d’Automne où elle se destine à être conteuse. Sur Tasai, comme partout dans les mondes du Flux, l’écriture est interdite. Seule la tradition du « Dit » fait vivre la mémoire de l’humanité. Mais le Dit se refuse à Kaori et la jeune fi lle se voit dirigée vers une carrière de danseuse.

Lorsque sa grand-mère meurt, Kaori hérite d’un rouleau de calligraphie, objet tabou par excellence, dont la seule détention pourrait lui valoir une condamnation à mort. Pour percer les secrets de cet objet, mais aussi le mystère qui entoure la disparition de ses parents, elle devra quitter les monts d’Automne et rejoindre la capitale.
Sa quête de vérité la mènera encore plus loin, très loin de chez elle. »

Mon analyse du récit traitera d’abord de la manière dont l’autrice décrit une aliénation de l’espèce humaine par une entité artificielle, puis je m’intéresserai au personnage principal du récit, Kaori.

L’Analyse

Aliénation de l’humanité, Dépossession de l’Histoire


Si Quitter les monts d’automne se situe initialement dans un monde supposément médiéval, dont la technologie avancée est restreinte à l’usage exclusif des religieux du Flux (sur lequel je reviendrai), il prend vite la forme d’un space-opera à la fois mystique et technologique. L’ancrage de la planète Tasai dans un monde pré-industriel conditionne cependant les perceptions de Kaori sur la technologie présente sur son monde, qu’elle ne comprend pas et qu’elle interprète comme une forme potentielle de magie, parce qu’elle ne dispose pas de la formation ou des codes lui permettant de l’appréhender. Ses croyances et ses préjugés l’empêchent ainsi de percevoir la véritable nature de l’univers dans lequel elle vit. De la même manière, Kaori est ignorante des manières de voyager dans l’espace à cause du système de croyance ce qu’on observe lorsque l’autrice les décrit, puisqu’elle croit par exemple que les vaisseaux spatiaux sont des dragons (oui oui). Elle se trouve donc mise face à la fausseté de ses croyances, qu’elle doit alors dépasser pour véritablement appréhender le fonctionnement du monde. Émilie Querbalec montre alors le fonctionnement de son univers grâce au regard candide de son personnage, qui apprend et expérimente une technologie avancée de voyage spatial, d’IA, et d’interfaçage homme-machine, alors qu’il provient d’un monde pré-industriel. L’aspect initiatique du roman s’observe alors dans la découverte de l’espace par Kaori, aux côtés de ses compagnons Exxeï et Aymelin.  


L’autrice décrit deux méthodes de voyage spatial sur de longues distances. La première consiste à placer l’équipage d’un vaisseau en stase pendant les voyages de très longue durée, ce qu’on observe lorsque Kaori effectue une stase de six cents ans (oui oui). La deuxième méthode consiste à traverser des portails qui relient entre eux différents points de l’univers (de la même manière que dans Le Magicien Quantique de Derek Kunsken ou Eriophora de Peter Watts), quelle que soit la distance qui les sépare. Ces portails sont gardés par les Sylphes, un peuple non humain quasiment immortel, qui a en partie perdu le secret de ses origines. Cependant, on observe que les voyageurs spatiaux se font de plus en plus rares et les portails des Sylphes sont de moins en moins empruntés. Les mondes habités semblent ainsi entrer dans une sorte d’inertie et d’isolement, au point que leurs habitants ne voyagent plus dans l’espace pour se concentrer sur leurs propres planètes.


L’univers décrit par Émilie Querbalec apparaît dystopique à plusieurs égards. En effet, les citoyens sont surveillés et contrôlés de manière plus ou moins subtile par le Flux et ses tenants. Le Flux est perçu comme une divinité par Kaori et les habitants de Tasai, qui le prient comme un dieu doté d’un clergé, avec les moines Talanké sur, qui fait également office d’inquisition, puisqu’ils vérifient l’orthodoxie de la population et n’hésitent pas à user de la violence pour punir les hérésies. Les Talanké sont également capables de sonder l’esprit de la population pour fouiller les mémoires et les esprits afin d’y trouver la vérité. On observe que les machines de surveillance et miliciennes employées par le Flux en sont également capables et sont dotées d’une sorte de conscience de ruche, puisque la plupart des objets technologiques du roman sont reliés entre eux. Le Flux apparaît donc comme une entité artificielle omniprésente dotée d’une conscience et perçue comme une divinité par la population. Il combine alors les aspects d’un système de surveillance dystopique totalitaire et d’une théocratie répressive, qui aliène les peuples en les dépossédant de leur liberté, mais également de leur histoire.

Parmi les règles instaurées par le Flux, on trouve l’interdiction de l’écriture, c’est-à-dire qu’il est interdit de fixer des récits sur le papier ou d’autres supports de l’écrit. La transmission de l’histoire s’effectue donc majoritairement à l’oral, par des lignées de « Conteurs », touchés par la grâce du « Ravissement », sorte d’état de transe qui leur permet de déclamer des histoires à un auditoire. Le statut de Conteur est héréditaire et nécessite obligatoirement le Ravissement, ce qui signifie que la transmission de la mémoire et de la culture est tributaire de dynasties et d’affaires de génétique, et non plus d’archives accessibles à tous. On observe alors que l’interdiction de l’écrit, couplé à la transmission de la mémoire par les conteurs dépossède les peuples de leur Histoire et de leur mémoire, puisque celle-ci est difficilement accessible, voire disparaît totalement lorsque certains mondes perdent leurs Conteurs, traqués et éliminés par le Flux.

Certains pans de l’Histoire sont ainsi également occultés et supposément inaccessibles, au point qu’ils sont rattachés à des mythes. On le remarque notamment dans le fait que la Terre, planète d’origine de l’humanité, appelée Tera dans le récit, soit presque complètement absente de la mémoire des peuples, ne surgissant que sous la forme d’une légende liée à l’apparition du flux, appelée Sanktifikation. Quitter les Monts d’Automne décrit donc une humanité (voire plusieurs) qui a perdu ses origines, et qui perd peu à peu sa mémoire et ses connaissances technologiques, au profit d’une entité mécanique qui les détruit. Cette perte de mémoire de l’humanité peut alors être associée à son retrait de plus en plus massif de l’espace et des portails des Sylphes.

La quête de Kaori pour trouver la vérité sur le rouleau de calligraphie qu’elle détient l’amène non seulement à défier l’autorité du Flux, mais aussi à chercher les origines presque perdues de l’Humanité. La quête des origines de l’humanité dans un monde spatial constitue un topos identifié de la SF, avec par exemple Terre et Fondation d’Isaac Asimov.

L’autrice décrit également des interfaçages homme-machine qui se révèlent aliénants pour l’être humain. Une grande majorité de la population porte un « implant », technologique ou non, qui permet à son porteur de se rattacher à une machine pour la contrôler, ou échanger des informations avec elle grâce à un câble qui se connecte à leurs corps. Ces machines sont cependant contrôlées majoritairement par le Flux. La synchronisation d’un individu avec ces machines permet alors à l’entité mécanique de le hacker, en sondant littéralement sa mémoire par le biais de l’implant, qui peut alors être utilisé pour surveiller la population, comme on l’observe lorsque Aymelin, une compagne de voyage de Kaori, est sondée à bord d’un spatioport. Cependant, les humains développent des techniques pour lutter contre les intrusions du Flux dans les mémoires, en créant des faux souvenirs qui leur permettent de leurrer les machines.

Le Flux apparaît comme une entité totalement indépendante de l’humanité, Cela montre d’une certaine façon qu’une entité artificielle a non seulement dépassé ses supposés créateurs, puisqu’elle est presque littéralement devenue un dieu, capable d’altérer la mémoire collective de l’humanité en supprimant l’écrit et en s’attaquant à l’oral. Ces suppressions ne se font pas sans raison, et sans rentrer dans les détails, elles interrogent la manière dont l’Histoire peut être dirigée pour diverses raisons, parfois contradictoires. Le Flux s’humanise donc d’une certaine manière, puisqu’il cherche à imposer sa volonté aux peuples vivant dans l’univers.

Les machines apparaissent également contrôlées par le Flux, ce qui pousse les pirates à en « libérer » certaines Intelligences Artificielles, à l’image de Vif-Argent, l’IA du vaisseau sur lequel Kaori voyage en compagnie d’Aymelin et d’Exxei, qui est indépendant du Flux. Le personnage de Vif-Argent apparaît alors comme une IA qui n’est plus complètement aliénée, mais qui semble parfois retorse. Elle est en effet dotée d’une grande curiosité, justifiée par son besoin de réunir des informations pour percevoir chaque situation de manière objective, et pas au prisme de biais imposés par les sentiments. Cependant, cette rationalité totale apparente est battue en brèche par son rapport à Aymelin, à qui il est fidèle par sa programmation, mais également par la manière dont il tente Kaori, en la poussant à être curieuse des interactions entre Aymelin et Exxei et de leur passé commun. On peut alors affirmer que Vif-argent est d’une certaine manière anthropomorphisé par les sentiments qu’il éprouve, mais également par l’apparence qu’il emprunte parfois, puisqu’il apparaît parfois aux personages sous les traits d’un homme ou d’une femme.


Kaori et la mémoire



Le roman nous fait suivre Kaori, une jeune femme de la planète Tasai, qui raconte son histoire de manière rétrospective, à la première personne et au passé. Certains passages sont cependant au présent, et marquent notamment les moments où le personnage rêve. L’aspect rétrospectif du récit s’observe dans les commentaires effectués par Kaori sur sa propre personne ou sur les événements, ce qui permet de marquer une distance entre le personnage narrateur, et le personnage narré. On retrouve ce processus dans d’autres romans dotés de points de vue internes rétrospectifs, avec Un long voyage de Claire Duvivier Le récit nous montre alors la manière dont Kaori influence le monde, mais également la manière dont elle se transforme au contact du monde extérieur.

En effet, la planète sur laquelle elle vit, Tasai, se trouve à un niveau de développement majoritairement pré-industriel.

En effet, l’autrice calque la planète d’origine de Kaori sur le Japon féodal, dans l’architecture, avec des maisons dotées de cloisons coulissantes, les vêtements des personnages, qui sont habillés de la même façon qu’au Japon traditionnel, et dans leur culture, avec des instruments comme le risen, des danses extrêmement codifiées, et une tradition fictionnelle orale des « Dits » de de Conteurs, accompagnés de danses et de musique. L’autrice fait d’ailleurs explicitement référence au Dit du Genji. Le roman s’inspire également de l’aspect rigoriste de la culture japonaise féodale, avec des émotions contenues de manière plus ou moins toxique par les personnages, une hiérarchie sociale très figée et codifiée, et des noms à consonance et des emprunts à la langue japonaise, mais aussi à sa prononciation, comme on le remarque dans les remarques préliminaires précédant la narration.

Cette inspiration japonaise féodale apparaît très documentée, ce qui s’explique par le fait que l’autrice et a demandé conseil à des personnes connaissant le pays lors de la rédaction du roman. Elle s’explique également de manière intradiégétique, mais je ne peux pas vous en dire plus.

La quête de Kaori sur le manuscrit qu’elle détient constitue une exploration de la mémoire collective, à travers la question du passé et des origines de l’être humain, mais elle traite également de la mémoire individuelle. Le personnage souffre en effet de traumatismes, engendrés par des événements tragiques au cours du roman, ou présents dans sa mémoire, profondément entachée par des souvenirs qu’elle s’efforce d’effacer de sa mémoire sans les effacer, ce qu’on observe notamment lorsqu’elle se trouve avec la Sylphe, ou après des événements que je ne dévoilerai pas (je préviens toutefois que certaines âmes sensibles pourraient avoir du mal) Kaori doit alors faire face à différentes douleurs profondes pour découvrir la vérité sur son passé et se reconstruire. Émilie Querbalec traite alors du thème de la résilience à travers la quête de Kaori, qui allie la recherche d’une mémoire collective et une quête d’identité individuelle, en montrant comment des souvenirs, individuels ou collectifs, peuvent être refoulés.

Le thème de la mémoire s’associe souvent à celui des rêves au sein du récit, puisqu’on observe que les souvenirs, effacés ou non, par les personnages, ressurgissent souvent dans leurs rêves. Les traumatismes assaillent ainsi Kaori dans son sommeil, mais également lorsqu’elle utilise des technologies permettant de reconstruire en réalité virtuelle des éléments de son subconscient, à l’image de sa planète natale ou de souvenirs de son enfance, qu’elle recrée de plus en plus fidèlement.
L’interfaçage homme machine permet alors de confronter l’inconscient en le reconstituant, ce qui peut aider à la résilience. Cependant, cela peut s’avérer une source d’aliénation, puisque que certains personnages utilisent par exemple l’état de rêverie comme une forme de drogue et utilisent donc la stase pour se plonger dans leurs rêves. On observe alors que certains personnages sont rendus dépendants à leurs rêves, ce qui les conduit à être plus ou moins littéralement enfermés dans leurs souvenirs.


Le mot de la fin


Quitter les Monts d’Automne met en scène une quête individuelle couplée à la recherche d’une mémoire collective.

La jeune Kaori, originaire de la planète Tasai, se retrouve en possession d’un rouleau de calligraphie, alors que l’écriture est interdite dans son monde, suite à la mort de sa grand-mère. Elle tente alors de découvrir la vérité sur ce manuscrit, mais également sur son propre passé, et à travers lui, sur l’Histoire de l’humanité, occultée et détruire par le Flux, une entité mécanique qui contrôle l’univers de manière stricte et théocratique.

La quête de Kaori à travers l’espace est portée par la plume poétique et riche d’Emilie Querbalec, qui traite de la mémoire et de la résilience, qu’elle soit personnelle ou sociétale.

J’ai beaucoup aimé ce roman, et je ne peux que vous le recommander !

Si vous êtes intéressé par les space-opera traitant de questions mémorielles, je vous recommande Les Etoiles sont légion de Kameron Hurley. Si ce sont les space-opera mâtinés de question religieuse qui vous font vibrer, je vous conseille La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré.

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Tigger Lilly, Xapur, L’Ours Inculte, Le Chien critique, Célindanaé, Chut Maman Lit, Yogo, Ombrebones, FeydRautha, Tachan, Mélie, Outrelivres, Dup, Tigger Lilly

9 commentaires sur “Quitter les Monts d’Automne, d’Emilie Querbalec

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