Upside Down, de Richard Canal

Salutations, lecteur. Il y a déjà trois ans, je te parlais d’Animamea de Richard Canal, un roman de science-fiction poétique qui m’avait beaucoup ému. Aujourd’hui, je vais te parler du nouveau roman de l’auteur, avec

Upside Down, de Richard Canal


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Mnémos et de Julien Guerry, que je remercie chaleureusement pour cet envoi !

Richard Canal est un auteur de science-fiction français né en 1953. Il exerce la profession d’enseignant-chercheur en informatique. Il a été publié dans les années 80, notamment dans la revue Fiction, mais également dans la collection Anticipation du Fleuve Noir. Il a reçu deux prix Rosny-Aîné en 1994 et en 1995, pour Ombre Blanche et Aube Noire.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Upside Down, paru en Octobre aux éditions Mnémos, fait partie des romans que l’auteur a publiés après une absence de douze ans, après deux autres romans parus chez Séma éditions, Gandhara et L’Équilibre du mal. Personnellement, j’ai découvert l’auteur avec l’intégrale du cycle Animema, parue en 2003 aux défuntes éditions Imaginaires Sans Frontières, que j’avais achetée chez Scylla. La parution d’Upside Down m’avait donc beaucoup intéressé.

En voici la quatrième de couverture :

« Au début du XXIe siècle, les dirigeants des GAFAM et autres NATU portaient les rêves d’une humanité enfin débarrassée de la maladie et de la mort. Ils ont réussi. Dans des îlots artificiels en orbite basse, ils jouissent désormais, à chaque instant, des illusions infantiles du bonheur.

Le reste de l’humanité survit tant bien que mal sur une Terre rouillée, épuisée, victime de désastres écologiques à répétition. Son histoire n’est pas la même. Le bonheur lui est définitivement inaccessible.

Dans ce monde fait de béatitude pour les uns et de combats pour les autres, où les IA s’activent en sourdine, certains cherchent à descendre pour retrouver leurs racines quand d’autres veulent monter pour acquérir une part d’éternité.

À travers une star de cinéma oubliée, des dirigeants obnubilés par leur statut social, ou encore un créateur d’un art inconnu, Richard Canal nous plonge au cœur d’un récit croisé où l’intolérable beauté du désastre côtoie la quête d’une humanité perdue. »

Mon analyse du roman s’intéressera à l’engagement de l’auteur dans des luttes et des questions politiques et sociales actuelles. 

L’Analyse


Échelle sociale spatiale, fractures de classe, révolution populaire et écologique


Richard Canal décrit un futur particulièrement sombre qu’on peut situer au 23ème siècle, où la hiérarchie sociale est devenue tangible, à travers la création de deux environnements liés à des classes sociales, différentes, avec « Up Apove » et « Down Below ». Le premier désigne des stations en orbite basse conçues par des IA architecturales, avec différentes îles reliées à l’atoll de Treblinka. Chacune de ces îles appartient à une grande famille richissime, avec par exemple les Gates, les Jobs, les Turner, les Dupont de Nemours ou encore les Von Schoenberg, qui y vit à l’abri du besoin, servie par des machines et des serviteurs, et dont les membres sont rendus immortels par la nanotechnologie et des clonages successifs. On peut d’ailleurs noter que la présence d’un F majuscule dans le terme « Famille » renforce l’aspect dominant de cette classe et l’établit comme une nouvelle aristocratie. Les Familles constituent alors la classe dominante par excellence d’Upside Down, et règnent sans partage sur le monde, totalement oisives parce qu’elles sont protégées de la mort et ne vivent pas dans un environnement hostile, contrairement aux classes laborieuses, contraintes d’habiter la Terre, rebaptisée « Down Below ».

Down Below est ainsi ravagée par les désastres écologiques, au point qu’une épaisse nappe de pollution, appelée le « Brown », est visible depuis l’espace, recouvre la planète et empêche ses habitants de respirer convenablement, les animaux sauvages sont morts ou en voie d’extinction et sont utilisés comme stupéfiants par les classes dominantes et les océans sont ravagés par les déchets. Cependant, l’environnement terrestre, de même que ceux qui vivent en son sein, continuent d’être exploités par les Familles, dans des mines et des usines notamment, sans espoir (ou presque) de révolution.

En effet, la surveillance est omniprésente, et que les manifestations sont réprimées dans le sang, mais aussi parce que les classes laborieuses sont écrasées par une société du spectacle, au sens que lui donne Guy Debord, d’ailleurs cité en exergue de la partie « Down Below » du roman. L’essai La Société du spectacle traite de la manière dont une société de consommation et du divertissement aliène sa population par l’accumulation de marchandises et de spectacles qu’elle multiplie à son intention. C’est précisément ce qu’opèrent les Familles, de manière consciente et cyniquement assumée, sur la population de Down Below à travers le système de « Sensipac », qui transforme ses spectateurs en « véritables zombies », enfermés dans des « domocubes », qui regardent des « sagas interactives ». La population de Down Below est ainsi écrasée par le pouvoir des Familles, qui réprime ses soulèvements et noie sa conscience dans le divertissement.

Upside Down montre ainsi une hiérarchie sociale rendue matérielle et verticale par les environnements Up Apove et Down Below, de la même manière que dans le film Elysium de Neil Blonkamp ou plus canoniquement, Les monades urbaines de Robert Silverberg, qui ne place cependant pas ses classes dominantes en orbite, mais au sommet de tours.  Ces disparités sociales et la fracture phénoménale entre les classes accentuent de plus en plus des tensions dont les personnages du récit, notamment Maggie C. Cheung, Ferris et Kim, vont devenir des catalyseurs.

La narration du roman, découpée en quatre parties, « Up Above », « Down Below » et « Upside Down », séparée des deux premières par un épilogue, est en effet assurée par de multiples personnages de points de vue, issus de classes sociales et d’environnements différents. On suit notamment Ferris, un artiste qui cherche à déclencher une révolte contre les Familles à travers les images qu’il suscite grâce à son art, les Bulles de Deyson (sur lesquelles je reviendrai plus bas), aidé par Kim, une jeune musicienne qui entend littéralement la « musique du monde », Maggie C Cheung Gates, une clone de l’actrice d’In the mood for love adoptée par la Famille Gates pour jouer dans des remakes modernisés des films de la Maggie Cheung originale qui est révoltée par sa condition et cherche à s’évader d’Up Above pour résister aux Familles.

On note que ces trois personnages, Ferris et Kim d’un côté, Maggie de l’autre, suivent des trajectoires inverses, puisque sans rentrer dans les détails, les uns sont conduits de Down Below à Up Above, tandis que l’autre effectue le parcours inverse. Ils suivent cependant les mêmes objectifs et sont perçus de la même façon, c’est-à-dire comme les figures de la révolte contre les Familles de parle symbole qu’ils représentent et l’art dont ils sont porteurs.

D’autres personnages s’ajoutent à leurs points de vue, avec par exemple Bill Gates, cinquième du nom, qui est un clone du fondateur de Microsoft que nous connaissons, et dirige la Famille Gates. Il cherche à défendre ses intérêts, qui sont ceux de sa classe, c’est-à-dire qu’il veut empêcher les révoltes de la population Down Below, et surtout trouver un habitat pour l’humanité sur une autre planète. En effet, les atolls et les îles ne constituent qu’une étape transitoire avant le repérage d’une autre planète, qui accueillerait les classes dominantes, en laissant les classes laborieuses sur une Terre dévastée. Ce rapport à la Terre apparaît comme un révélateur du cynisme des Familles, qui ne cherchent pas à réparer les désastres écologiques de leur planète d’origine dont ils ont pourtant orchestré la destruction, mais à la quitter en abandonnant les victimes de leurs décisions. Au contraire, les habitants de Down Below souhaitent reconstruire des écosystèmes viables sur Terre et vaincre la pollution qui y règne, afin de vivre dans un environnement sain.

Une classe d’individus précaires existe cependant entre les Familles et les habitants de Down Below, mais elle n’est pas beaucoup mieux lotie. En effet, les Flottants qui vivent au sein de l’atoll de Treblinka (dont l’appellation est particulièrement sinistre, puisqu’elle est empruntée à un camp de concentration) travaillent pour les Familles, mais sont particulièrement précaires, puisque la moindre erreur peut leur coûter leur emploi, et un aller simple pour Down Below. Leur nom apparaît alors ironique, puisqu’il témoigne de leur précarité de travailleurs qui se sont élevés de Down Below et se trouvent Up Apove sans appartenir à la classe dominante. Ils flottent alors entre deux espaces, mais également entre deux classes. Les personnages de l’enquêteur Duke et de son chien keïno (j’y reviendrai) Stany, sans cesse sur la brèche avec leurs employeurs, illustrent la précarité des Flottants. Ils apportent également une dose d’humour parfois noir, puisque leur métier consiste à empêcher des clones de se suicider (oui oui), mais bienvenue au récit.

L’univers dystopique que bâtit Richard Canal dans Upside Down passe également par le désamorçage du travail des machines et l’automatisation des travaux, à travers l’évocation, dans la narration et dans des documents mis en exergue, de l’échec de la mise en place de « droïdes » dont la force de travail remplacerait celle de l’être humain, qui aurait alors pu vivre dans l’oisiveté. Cet échec, à la suite d’événements que je ne dévoilerai pas, entraîne alors une extermination des droïdes, et une récession économique, couplée à une idéologie de l’«homo laborans » visant à glorifier le travail acharné des classes laborieuses. Cette idéologie écrase alors complètement le remplacement de l’être humain par des robots dans les tâches ingrates, et le ramène à un régime au sein duquel le travail l’écrase et le dépossède de son corps et de son temps.

Cet écrasement de l’être humain par le travail s’observe particulièrement dans les clones, qui sont déterminés, avec une véritable date de péremption et une activité professionnelle imposée, comme on l’observe dans la condition de Maggie C Cheung, forcée de jouer des rôles qu’elle refuse d’interpréter, parce qu’elle refuse de participer à la société du spectacle mise en place par son père, et qu’elle souhaite se libérer de sa condition de clone. Cette condition se rappelle sans cesse à elle, et la dépossède de l’individualité qu’elle voudrait acquérir, en dépit de sa nature de copie. Elle se détache cependant de son modèle et du joug de sa Famille à travers sa fuite, et devient alors un modèle d’émancipation et un étendard de la lutte contre le système d’Up Above.

On remarque d’ailleurs que ce système s’appuie supposément sur des IA, dont les objectifs et les actes apparaissent incompréhensibles aux humains. En effet, elles creusent des galeries et aménagent l’architecture profonde de l’atoll de Treblinka, au point que les humains qui y vivent ne s’y repèrent pas et ne comprennent pas pourquoi les IA les ont creusées. Elles semblent également construire d’autres machines pour conduire des expériences dont la population humaine n’a pas conscience. Richard Canal décrit donc des IA qui n’interagissent a priori que très avec (ou même pour) l’humanité, qui a besoin d’intermédiaires pour établir une communication avec elles, comme on l’observe avec le personnage de Sleepy Snail, un hacker qui dialogue avec les IA pour s’introduire dans les sécurités informatiques d’Up Apove. Cet aspect incompréhensible des IA peut rappeler celles que décrit Peter Watts dans Vision Aveugle.

Richard Canal met également en scène des animaux à l’intelligence augmentée par des moyens scientifiques visant à les humaniser, les keïnos. Il décrit ainsi des keïnochiens, des keïnochats, et des keïnosinges, qui ressentent des émotions, sont capables de raisonner et peuvent même se passionner pour l’art, ce qu’on observe dans le fait que Stany, le partenaire de Duke, explique à Ferris que l’art l’intéresse au plus haut point.

« Faut pas croire ce qu’on dit des keïnos, vous savez. Tout nous intéresse, surtout les nouvelles formes d’art. Moi-même, je me passionne pour les symphonies d’Eyno Kamazu. Je lis aussi les essais de Kundesky dans le texte et si on projette un film d’Antoni Verroti, vous me verrez au premier rang. Ce qui m’empêche pas de me cuiter la gueule régulièrement quand je trouve la vie insupportable… »

Les keïnos apparaissent comme des êtres sentients à part entière, malgré les discriminations et la déshumanisation qu’ils subissent. On peut rapprocher leur condition de celles des biomorphes de Chiens de guerred’Adrien Tchaikovsky, qui sont des animaux (majoritairement des chiens) augmentés biotechnologiquement pour le combat, ce qui ne les empêche pas de développer leur conscience et leur intelligence.

Upside Down traite également de la question de l’art et de son utilité politique. En effet, le roman distingue deux formes d’art, celui des classes dominantes, qui consiste en recyclage permanent et réutilisation d’œuvres et d’artistes anciens, comme le montre la multitude de clones d’acteurs, de peintres et de poètes célèbres, à commencer par Maggie C Cheung. De la même manière que dans des romans de SF dystopique comme VieTMde Jean Baretou La Voie Verne de Jacques Martel, l’art des classes dominantes sert à enfermer la population dans une société du spectacle permanent qui l’empêche de réfléchir à sa condition, sans créer de nouvelles œuvres.

À l’inverse, l’art déployé par Ferris et Kim, qui s’appuie sur la création de Bulles dans des Sphères de Deyson (dont le nom renvoie aux sphères de Dyson), c’est-à-dire un espace à l’intérieur l’artiste capte les aspirations, les rêves et les émotions de son auditoire et les mêle aux siennes pour créer une histoire à l’intérieur d’un cadre onirique qui le transportent et s’appuie sur la « musique du monde » que Kim entend et restitue. L’art de Ferris et de Kim se constitue alors comme une forme novatrice, mais également comme une forme subversive d’art, qui se dirige contre les Familles et leur système.

Enfin, le roman de Richard Canal traite de la révolte et de sa nécessité face à un pouvoir qui ne comprend pas sa propre chute et l’impasse qui l’a causée. À travers la mise en évidence de failles dans le système pourtant inflexible de Bill Gates et des Familles, mais également dans la description de mouvements de révolte de plus en plus larges, réunis autour d’espoirs et d’artistes qui l’incarnent (en plus de Che Guevara, oui oui), l’auteur montre que si le pouvoir peut être particulièrement violent, il reste toujours de l’espoir, même s’il est littéralement noyé et étouffé par la pollution.

Le mot de la fin


Upside Down est un roman de science-fiction de Richard Canal, qui met en scène une société divisée entre les richissimes Familles vivant en orbite, Up Above, et les exploités subsistant tant bien que mal sur une Terre dévastée, Down Below. À travers la description d’une révolution et de ses symboles, Maggie C Cheung, clone de l’actrice d’In the mood for love qui ne supporte plus sa condition, et Ferris et Kim, dont l’art a pour but d’éveiller les consciences, l’auteur traite de questions sociales contemporaines et démontre la nécessité des révoltes devant les oppressions d’un système politique en pleine impasse.

Richard Canal aborde les questions technologiques du futur proche, à travers des Intelligences Artificielles aux objectifs mystérieux et obscurs pour l’être humain, des animaux anthropomorphisés, mais également, et surtout, la manière dont l’échec de la mécanisation des tâches conduit les classes laborieuses à une aliénation totale par le travail et une société du spectacle, au sens où l’entend Guy Debord.

Je suis heureux de retrouver la plume de Richard Canal, et je vous recommande ce roman !

J’ai également interviewé l’auteur

Vous pouvez consulter les chroniques du Chien Critique, Celindanaé, Yuyine

11 commentaires sur “Upside Down, de Richard Canal

  1. Comme tu le sais, c’est pour ma part un roman que je n’ai pas aimé. Je trouve qu’il y a dans ce livre une contradiction permanente entre son ambition et son propos. Il se déroule dans 3 siècles mais il est entièrement tourné vers le passé. Il dénonce une société socialement fracturée mais ne s’intéresse jamais à ce qui se déroule Down Below. On ne sait rien de la vie vie d’en bas, tout se passe Up Above. Les animaux ne sont pas augmentés mais humanisés, c’est à dire qu’ils ont une intelligence humaine, des pensées humaines, et reproduisent les clichés humains. Enfin, les IA ne sont là que pour fournir un énorme deus ex machina à la fin du roman. Rien ne va.

    Aimé par 1 personne

  2. La stratification sociale qui est matérialisée par une stratification spatiale, c’est devenu tellement courant en SF et même en Fantasy (Olangar, Les Hurleuses, Skullsworn, etc) qu’on a dépassé le statut de trope pour parvenir à celui de cliché, voire, à mon avis, de maladresse, désormais.

    Aimé par 2 personnes

    1. Effectivement c’est devenu super courant (voire cliché), mais pour le coup je ne trouve pas que ce soit une maladresse dans le cas d’Upside Down, en tout cas je ne l’ai pas ressenti comme ça (je te concède que ça peut être mon manque d’expérience, aussi).
      En tout cas c’est un topos qui m’agace moins que les trucs comme l’élu de la prophétie 🙂 .

      Aimé par 1 personne

  3. Je vois que le livre n’a pas fait l’unanimité, pourtant je viens de le finir, et j’ai adoré !
    Peut-être que je suis encore trop néophyte dans la science fiction et que certains romans abordent le même thème d’une meilleure façon, mais j’ai été très satisfait du traitement.
    J’ai trouvé que les personnages étaient attachants, même si la psychologies étaient plus approfondie pour certaines personnages plus que d’autres. L’histoire est prenant et se met en route rapidement. J’ai vraiment passé un bon moment.
    La fin, même si attendue, était particulièrement satisfaisante.

    Aimé par 1 personne

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