Interview de Richard Canal

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, j’ai l’immense plaisir de te proposer une interview de Richard Canal, auteur d’Animamea et d’Upside Down, ainsi que de plusieurs autres romans, de littérature générale et de genre.

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Je remercie chaleureusement Richard Canal d’avoir accepté de répondre à mes questions, et sur ce, je lui laisse la parole !

Interview de Richard Canal


Marc : Pouvez-vous vous présenter pour les lecteurs qui ne vous connaîtraient pas ?

Richard Canal : En dehors de mes différents métiers successifs qui m’ont mené très loin de France, en Asie et en Afrique, enseignant d’université, conseiller de ministre, chef de projet, directeur d’antenne ou d’institut, quand j’ai un peu de temps, j’écris… des livres de fantastique, de SF, de littérature générale, des polars et des romans noirs. Des scénarios… Des nouvelles aussi… dans des recueils, des journaux, des revues. Et j’anime des ateliers. On peut suivre mon travail sur Wikipedia.


Marc : Avez-vous toujours voulu devenir écrivain ? Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture et aux genres de l’imaginaire en particulier ?

Richard Canal : Est-ce qu’on devient écrivain ? Ou bien l’est-on dans l’âme ? Tout a commencé au lycée, quand, en guise de projet, on m’a demandé d’écrire un conte radiophonique… qui racontait, déjà, la révolte des animaux d’une ferme. Et puis, j’ai lu Peake, Poe, Bradbury, Simak, Lovecraft et tous les maîtres de l’âge d’or qui m’ont ouvert les portes du fantastique et de la SF.


Marc : Vous êtes docteur en informatique. Est-ce que cela influence votre écriture ou votre vision de la science-fiction ? Vous avez par exemple travaillé sur les systèmes multi-agents et l’intelligence artificielle. Est-ce que ces travaux vous sont utiles lorsque vous écrivez vos récits ? De manière plus générale, comment envisagez-vous les rapports entre science et science-fiction ?

Richard Canal : Faire de la recherche en intelligence artificielle éclaire effectivement ce que j’écris. Je dis bien « éclaire ». Ma position est assez paradoxale… Autant, je peux envisager assez justement les évolutions futures des IA, autant j’aime me dégager des aspects techniques pour aller vers le symbolisme, beaucoup plus fort, beaucoup plus évocateur. Beaucoup d’écrivains de SF justifient la description de leur monde en s’appuyant sur les découvertes actuelles et dénigrent les mondes qu’ils ne pensent pas possibles au vu de l’état actuel de la science. Ils oublient que vingt ans suffisent dans l’histoire des sciences pour démolir la moindre théorie. D’où la distance que je prends vis-à-vis de la science. Ceci étant, la seule contrainte que je m’impose est la plausibilité du monde que je construis, même s’il est bâti sur des prédicats qu’on peut aisément remettre en question. Je ne revendique aucune véracité scientifique ou technique dans mes romans, juste une logique. Mon inspiration principale au fil de mes romans ou nouvelles est l’homme, jamais la technique.


Marc : Comment vous est venue l’idée du monde et de la société que vous dépeignez dans Upside Down ?

Richard Canal : Il ne faut pas aller bien loin pour noter le gouffre grandissant qui sépare les riches de ce monde et le commun des mortels qui, tous les jours, se rend au bureau ou à l’usine. Nous vivons dans un monde où le travail est devenu l’honneur de l’homme. Un homme sans travail perd sa raison de vivre. C’est un outil inutile, inadapté, que la société rejette. De là, il suffit de pousser le concept un peu plus loin et on obtient la société d’Upside Down, l’homo laborans. On ne compte plus les reportages sur les lieux de villégiature des riches et des puissants. Des zones inaccessibles, ultra protégées, presque hors le monde. Up Above n’est que la forme ultime de ces paradis. D’un autre côté, descendez dans les entrailles du Kawah Ijen à Bali, ce volcan où triment et souffrent les ramasseurs de soufre, et vous avez Down Below et son Brown.


Marc : Comment s’est déroulée la rédaction du roman ? Avez-vous des anecdotes à partager ?

Richard Canal : La rédaction m’a pris huit ans. Huit ans d’écriture sans compter la genèse. J’ai commencé le texte au Laos, l’ai poursuivi au Vietnam, au hasard de mes missions en Asie du Sud-Est, puis en Tunisie avant de le terminer à Séville et Lisbonne puis en France. C’est un roman obsessionnel influencé par les situationnistes. Il ne m’a pas quitté tout au long de ces années. Au fur et à mesure qu’il évoluait, je voyais les thématiques actuelles le rattraper peu à peu, de sorte qu’aujourd’hui, étrangement, il embrasse les grandes questions qui interpellent le monde moderne. Il est totalement inscrit dans les préoccupations du présent.


Marc : Comment s’est déroulé le processus éditorial du roman ?

Richard Canal : C’est le seul de mes romans où plusieurs maisons d’édition se sont montrées intéressées. Parmi les quatre propositions que j’avais, j’ai choisi Mnémos parce que Frédéric Weil aime mes écrits depuis longtemps et m’a proposé dans la foulée de republier mes anciens romans, en particulier ma trilogie africaine.


Marc : Upside Down se situe dans un futur où les riches vivent en orbite, tandis que les plus démunis sont coincés sur une Terre ravagée par les désastres écologiques. Pourquoi mettre en scène ce type d’avenir et ce type de fracture sociale ?

Richard Canal : Parce que nous sommes en plein dedans. La poursuite des profits à court terme par les GAFAMs et autres multinationales au détriment de la santé de la planète et de ses habitants est proprement insupportable. Il me paraissait nécessaire de dénoncer ces dérives avant qu’il ne soit trop tard et d’ajouter ma voix à tous les lanceurs d’alerte qui essaient d’informer le grand public. La SF se prêtait par ailleurs au jeu car je pouvais exagérer le trait et étirer cette fracture sociale jusqu’au point de rupture, à la fois au niveau géolocalisé et au niveau conceptuel. Il est temps de réagir et d’arrêter cette course inconsciente vers la catastrophe ultime. Les signes avant-coureurs du désastre sont autour de nous.


Marc : On remarque d’ailleurs que les classes dominantes cherchent à fuir vers l’espace plutôt que de reconstruire la Terre, ce que cherchent à faire certaines personnes Down Below, à l’image de Ferris et de Kim. Pourquoi décrire une fuite en avant des classes dirigeantes ?

Richard Canal : D’un côté, vous avez le Lost Paradise de Milton qu’est devenue la Terre. Un paradis tellement abîmé qu’il est plus simple d’envisager la conquête des nouveaux Eldorados que sont les planètes terraformables. Derrière les premiers pas de l’homme sur la lune, se cache la quête symbolique de la virginité… Le continent vierge… la forêt vierge… autant de symboles qui ont jalonné l’aventure humaine sur Terre. Par ailleurs, l’espace sera l’endroit privilégié où se retrouveront les classes dominantes sans avoir à craindre ou supporter les masses populaires.

Seul un damné pour lequel ces nouveaux paradis restent inaccessibles aura le réflexe d’essayer d’améliorer l’enfer où il survit. Déjà, aujourd’hui, seuls les riches effectuent des voyages dans l’espace et bientôt sur la lune. Mars sera peut-être demain la nouvelle destination à la mode, accessible uniquement aux grosses fortunes.


Marc : Ferris et Kim sont des artistes. L’un est capable de créer des « Bulles de Deyson » qui lui permettent de partager ses visions et ses rêves avec ceux de ses spectateurs pour les vivre à son public. L’autre entend littéralement « la musique du monde ». Ce sont eux et Maggie C. Cheung, clone de l’actrice d’In the mood for love, qui cherchent à sauver la Terre et ses habitants, notamment par le biais de leur art. Est-ce que pour vous, l’art peut permettre de mener un combat politique ? Pourquoi ? Comment vous est venue l’idée de la forme d’art que déploie Ferris ? Vous êtes-vous inspiré des Sphères de Dyson ?

Richard Canal : L’art est politique par essence. Je l’ai toujours perçu comme une arme, a soft weapon. C’était déjà l’objet de mon premier roman, La Malédiction de l’Éphémère. L’art est plus subtil que les Uzi. Il attaque les consciences, il pervertit les points de vue, il a un effet à plus long terme mais durable. Je me suis inspiré du muralisme chilien. Toutes les nuits, la Brigada Ramona Parra couvrait les murs des quartiers populaires de fresques dénonçant la dictature de Pinochet. Un street-artist comme Inti Castro poursuit aujourd’hui cette lutte contre l’exploitation abusive de la planète, contre les nouvelles dictatures d’Amérique du Sud ou contre l’ingérence des USA dans cette zone. Ferris est l’héritier direct d’Inti, du Picasso de Guernica ou encore du Goya dénonçant les atrocités perpétrées par les troupes napoléoniennes en Espagne.

Le clin d’œil à la sphère de Dyson est évident. Mais je tiens à rappeler que l’idée à l’origine naît dans un roman de SF de Stapledon. Il me semblait marrant de ramener la notion vers la SF, d’autant que j’avais besoin d’une structure creuse focalisant assez d’énergie pour donner vie à des rêves.


Marc : On remarque d’ailleurs que les Bulles de Deyson de Ferris, qui sont une forme d’art novatrice, s’opposent à l’art des Familles, qui puisent dans des œuvres passées sans chercher à les renouveler, ce qu’on observe dans l’exploitation de clones d’artistes passés, qui ont une date de péremption et peuvent être renouvelés. Pourquoi opposer l’art de Ferris à celui des Familles ? Pourquoi traiter du clonage d’êtres humains, et plus particulièrement d’artistes ?

Richard Canal : Vous l’aurez noté, il y a dans le roman une opposition franche entre l’immobilisme des classes dirigeantes qui se contentent de gérer l’existant parce qu’elles en sont satisfaites et la dynamique très forte des héros comme Ferris ou Maggie qui veulent changer les choses. L’art dans Upside Down est à l’image de cette opposition :  Up Above vous avez un art convenu, basé sur le recyclage, sur la collecte d’œuvres connues, sur les remakes. Dans ce même ordre d’idées, le clonage est le symbole d’une imagination si pauvre qu’elle répète les archétypes. De l’autre côté, Down Below, naît un art original, fracassant, émouvant, révolutionnaire.


Marc : Les clones d’artistes, et la culture de manière générale, est utilisée par les Familles pour divertir les populations Down Below, afin de prévenir leur révolte et les empêcher d’observer leur aliénation. On peut donc affirmer que vous créez une société du spectacle au sens où l’entend Guy Debord, que vous citez au cours du roman. Pourquoi mobiliser La Société du spectacle dans votre roman ?

Richard Canal : Plus largement, les situationnistes ont directement influencé l’écriture de ce roman. De la même manière qu’on peut avancer sans trop se tromper que le situationnisme a été le ferment de la révolution de mai 68, le décor que je dresse est une invite à la transformation de la société, à « l’émergence de territoires libérés de l’emprise étatique et marchande » comme l’écrit Vaneigem. Vous remarquerez que j’y ai ajouté de manière très symbolique la libération de la Terre de la pollution qui la tue.

Les concepts de la société du spectacle dénoncée par Debord sont utilisés par les Familles pour enfermer les populations de Down Below dans un monde secondaire qui, comme une drogue, les empêche de réfléchir sur leur situation, de remettre en question la doxa imposée par les élites, autrement dit l’épanouissement par le travail quelles que soient les conditions dans lesquelles ce travail est exercé. Le spectacle n’est pas la vie, dénonce Debord. Et, du côté des opprimés, seuls des artistes comme Ferris ou Maggie peuvent le percevoir parce qu’ils en sont partie prenante. Ils seront les détonateurs de la révolution à venir.


Marc : Parallèlement à la mise en scène d’une société du spectacle, vous décrivez également l’échec de l’automatisation du travail, puisque les droïdes censés prendre le relais de l’être humain sont détruits à cause de leurs dysfonctionnements, avec pour conséquence la mise en place d’une idéologie de l’homo laborans, qui glorifie le travail mais écrase les travailleurs. Pourquoi montrer l’échec du passage de l’homme à la machine en ce qui concerne le travail ? Pourquoi décrire une aliénation totale, à la fois par le travail et le divertissement ?

Richard Canal : Le travail est l’une des notions les plus perverses, les plus perverties de la société. Hegel, le premier, a enfermé l’homme dans une logique malsaine en déclarant que le travail constituait un élément fondamental de la liberté sociale. C’est par le travail que l’humanité s’émancipe, prétend-il. De sorte que déposséder l’homme du travail (que ce soit par les machines à l’avènement de l’ère industrielle, ou actuellement par les robots ou les IA) est aujourd’hui perçu par celui-ci comme une violation de ses droits, une aliénation. Il n’y a qu’à voir, dans la société actuelle, un chômeur est un paria. Il est hors le monde.

D’un autre côté, les oisifs des Familles perdent tout savoir-faire et dépendent du travail des hommes de Down Below. C’est en prenant conscience de cette force que Down Below saura contraindre les Familles à céder et pourra retrouver la liberté.

On voit donc combien la dualité travail / liberté revêt des aspects contradictoires.

Pour ce qui est de l’aliénation, un système aussi coercitif que celui mis en place par les Familles ne peut subsister que si on empêche à tout moment les gens de Down Below de réfléchir. Le travail abrutit pendant la journée, le spectacle prend le relais le soir quand l’homme rentre chez lui. Ce sera une faille dans le spectacle qui, de manière très vicieuse, provoquera la chute du système en place.


Marc : L’antagoniste du récit, Bill Gates V, est lui-même un clone, sans date de péremption et perpétuellement jeune grâce à la nanotechnologie. Pourquoi l’avez-vous choisi comme antagoniste de votre roman ?

Richard Canal : J’ai beaucoup de respect pour le Bill Gates actuel. C’est l’un des hommes les plus riches du monde mais aussi un des plus humanistes. Il consacre une grande partie de sa fortune à des œuvres caritatives et à la sauvegarde de la planète. Je me suis demandé comment réagirait un héritier de l’empire Gates qui n’aurait pas les mêmes conceptions que son modèle, qui aurait perdu ses repères suite aux attentats perpétrés par les terroristes contre les Familles. Je peux ainsi introduire une hypothèse qui me semble très plausible, le fait qu’un clone peut devenir très différent de son modèle s’il est soumis à des situations extrêmes ou même seulement à un environnement très différent. Les sociologues qui ont évacué depuis quelque temps les notions d’inné et acquis parlent d’« interaction entre gènes et environnement ».


Marc : Upside Down décrit les keïnos, qui sont des animaux anthropomorphisés par des expériences de l’humanité. L’un d’entre eux, Stany, un keïnochien, est l’un des personnages points de vue du récit et semble avoir plus d’idéaux que son partenaire Duke. Est-ce une manière de montrer qu’une partie de l’humanité de votre roman a perdu ses valeurs ? Pourquoi décrire des animaux devenus humains ?

Richard Canal : Stany est le héros d’un de mes premiers romans SF, Swap Swap. J’ai gardé un profond attachement pour ce personnage décalé, à la fois cynique et humaniste, au point de le ressusciter. Le lecteur qui a lu Swap Swap retrouvera d’autres éléments présents dans Upside Down. Pour Stany, l’humanité qui a été instillée dans son corps de chien est toute neuve. Il a gardé des valeurs que les hommes ont progressivement perdues. Il se contente de peu et a un profond sentiment de justice. Il est très individuel mais le bien-être des gens qui l’entourent est essentiel pour lui. Il a également conservé de sa vie de chien un profond rejet de l’autorité. D’où cette tendance libertaire qui l’habite. Et ce qu’il voit ne l’incite pas trop à la joie, ce dont il se console avec l’alcool.

Pourquoi des animaux devenus humains ? Parce qu’ils sont à nos portes ! Des expériences sont en cours visant à insérer des cellules humaines dans le cerveau d’animaux. Le biologiste Hiromitsu Nakauchi a écrit : « Si l’apport de cellules humaines n’est que de 0,5%, il y a très peu de chances pour que l’on obtienne des cochons pensants. Mais si la proportion atteint 40% c’est une autre histoire… ». De là, à imaginer un futur peuplé de Stany…


Marc : Sur quels projets travaillez-vous actuellement ?

Richard Canal : Je travaille sur la suite de Deloria paru chez Mnemos. Ce sera un grand roman SF qui reprendra le thème des mornes et de l’Origine. Il ira se balader du côté d’Animamea, retrouvera Niverniss et les Villes-Vertige, issus de mes anciens romans. Je compte deux ans au moins pour finaliser ce roman.


Marc : Quels conseils donneriez-vous aux jeunes auteurs ?

Richard Canal : Écrire, écrire, écrire. Toujours écrire. Persévérer contre toute adversité. Ne négliger ni le fond ni la forme. Se montrer très critique avec soi-même. En revanche, ne pas prêter trop d’attention aux critiques des autres, rester soi-même. Refuser toute compromission, tout effet de mode.  Ne jamais se laisser décourager si on veut publier. Un livre refusé par une maison d’édition pourra trouver preneur chez une autre. Un livre dans une librairie, c’est la rencontre fortuite mais chaleureuse entre un éditeur et un auteur.

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