La Fabrique des lendemains, de Rich Larson

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un recueil de nouvelles de science-fiction d’un auteur particulièrement prolifique et talentueux.

La Fabrique des lendemains, de Rich Larson

Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Le Bélial’. Je remercie chaleureusement Julien Guerry pour l’envoi du recueil !

Rich Larson est un auteur de science-fiction né en 1992 au Niger. Il vit à Prague. Depuis 2011, il a publié près de 200 nouvelles de SF, ce qui témoigne d’une grande productivité.

Il est comparé à des auteurs comme Ken Liu (La Ménagerie de papier, L’homme qui mit fin à l’histoire), Ted Chiang, Greg Egan (Diaspora), ou encore Becky Chambers.

Les éditions du Bélial’, avec Ellen Herzeld et Dominique Martel (alias les Quarante-Deux), ont décidé de publier un recueil de 28 nouvelles de Rich Larson traduites par Pierre-Paul Durastanti, dans la collection Quarante-Deux, qui accueille des recueils de nouvelles d’auteurs anglophones. C’est par exemple dans cette collection qu’ont été publiés Danses Aériennes de Nancy Kress, Axiomatique, Océanique et Radieux de Greg Egan, Au-Delà du gouffre de Peter Watts, ou encore La Ménagerie de papier et Jardins de poussière de Ken Liu.

Voici la quatrième de couverture de ce recueil :

« « Elle décolla du quai pour grimper dans le ciel jaune terne. La Ville s’étirait dans toutes les directions. Surtout le haut. Tours gigantesques multicolores, immeubles résidentiels rotatifs, tunnels célestes qui se dépliaient et se repliaient selon la circulation. Eris s’éleva sans hâte à travers un essaim de drones. Par sa caméra ventrale, elle regardait l’upcar couleur argent qui les suivait.
« Les rues basses, j’ai dit. » La voix de l’homme recelait une note d’impatience, désormais. Du code défilait sur ses yeux. Une pellicule de transpiration bordait la naissance de ses cheveux.
« J’ai entendu. » Elle laissa leur poursuivant gagner un peu de terrain. « On ne vomit pas, à l’arrière, d’accord ? »

Rich Larson est né au Niger. Il a vécu aux états-Unis, au Canada et en Espagne, avant de s’installer à Prague. Entre ses débuts en 2011 et aujourd’hui, il a publié un roman et près de deux cents nouvelles, régulièrement reprises dans les plus prestigieux Year’s Best du domaine et saluées par plusieurs prix de lecteurs. À tout juste vingt-huit ans, il est le nouveau prodige de la science-fiction anglo-saxonne, le fer de lance d’une SF post-eganienne qui, distillant les temps présents, synthétise le plus vertigineux des futurs. »

Sans équivalent en langue anglaise, élaboré avec exigence, La Fabrique des lendemains réunit vingt-huit récits d’une science-fiction proprement éclatante. »

Dans mon analyse du recueil, je traiterai d’abord de la manière dont Rich Larson dépeint des transhumains, des potshumains, mais aussi des êtres humains numériques, puis je m’intéresserai aux rapports Homme-Machine qu’il décrit, avant de me concentrer sur les thèmes de la disparition et de la réapparition. Comme à chaque fois que je traite d’un recueil de nouvelles, il s’agira davantage de vous donner une vision globale de l’œuvre plus qu’une analyse de chaque nouvelle.


L’Analyse


Transhumanités, posthumanités


Avant de continuer, il est nécessaire de définir les termes de transhumanité et de posthumanité.

La transhumanité provient du transhumanisme (oui oui), c’est-à-dire un courant de pensée visant à augmenter l’être humain par les sciences et la technologie, en lui greffant par exemple des membres le rendant plus puissant, ou des implants technologiques qui lui permettent d’être connecté en permanence aux réseaux d’informations ou d’analyser des informations en temps réel. La SF s’est emparée des thématiques transhumanistes dans des récits très divers, de L’homme truqué de Maurice Renard, à Vision Aveugle de Peter Watts, en passant par Le Chant des Fenjicks de Luce Basseterre. Le genre du Cyberpunk, lancé par Neuromancien de William Gibson, Schismatrice +de Bruce Sterling, mais aussi Dr Adder de K. W. Jeter, s’est beaucoup intéressé au transhumanisme, en montrant des être humains augmentés avec des prothèses en tous genres, mais aussi en mettant en scène la manière dont l’humanité peut s’interfacer aux machines. Les genres qui découlent du Cyberpunk, le Biopunk en tête, traitent également de transhumanisme.

Le posthumanisme est une philosophie qui consiste à envisager l’avenir de l’humanité par sa possible fin, parce que la science et la technologie vont engendrer de nouvelles formes d’humanité, des « clades », pour reprendre les termes de Schismatrice +, qui rompent de manière plus ou moins radicale avec l’humanité que nous connaissons, ou même avec les transhumanités que nous pouvons imaginer. La SF a imaginé des posthumanités diverses au fil du temps, avec par exemple les citoyens des polis de Diaspora de Greg Egan, qui sont des IA vivant dans des environnements numériques, ou les homo quantus du Magicien Quantique de Derek Künsken, qui sont capable d’entrer en fugue quantique, c’est-à-dire capable de se transformer en intelligence quantique objective.

Les nouvelles de La Fabrique des Lendemains décrivent à la fois des transhumanités et des posthumanités.

Dans les nouvelles « Indolore » , « Carnivore » , « La Brute », « L’Homme vert s’en vient », « La jouer endo » et « Il y avait des oliviers », Rich Larson dépeint des personnages transhumains. En effet, « Carnivore » décrit une société au sein de laquelle l’Homme de Néandertal a été recréé par la science, à travers des « hybrides », comme le personnage de Finch, que l’on retrouve dans la nouvelle « Une soirée en compagnie Severyn Grimes ». Ces nouveaux Hommes de Néandertal sont cependant victimes de discriminations, puisqu’ils n’ont pas obtenu de véritable statut de citoyens immédiatement, et des flous légaux autour de leur existence permettent de les considérer comme des animaux ou des biens de consommation, ce que Rich Larson montre de manière particulièrement violente.

« L’Homme vert s’en vient » montre une société urbaine close sur elle-même, la Ville, où la maladie a été éradiquée grâce aux « génétech », au contraire des « Colonies », qui doivent faire face à des « Calamités », telles que des épidémies, avec des enfants qui naissent avec des malformations. Par exemple, le personnage principal de la nouvelle, Eris, est née avec un bras en moins, et porte une prothèse mécanique pour compenser ce membre absent. On observe donc que le transhumanisme peut permettre de préserver l’humanité dans cette nouvelle, mais il est profondément questionné, puisqu’une secte « extinctionniste » cherche à détruire la Ville, qui semble être le dernier bastion de l’humanité.

« Indolore », « La Brute » et « Il y avait des oliviers » présentent des êtres humains transhumains, augmentés par des biotechnologies avec lesquelles leurs corps fusionnent de manière plus ou moins totale. Le personnage principal d’« Indolore », Mars, a en effet subi plusieurs opérations visant à le doter de capacités de régénération hors du commun, en lui greffant « une sorte de cancer reprogrammé par une sorte de virus » (oui oui) en forme de gelée rose, au cours d’une expérience qui peut évoquer la greffe de l’adamantium dans le corps de Wolverine chez Marvel, ou, dans un décor de Fantasy, les Lames du diptyque Lames Vives d’Ariel Holzl. Et de la même manière que les Lames ou Wolverine, Mars est utilisé pour accomplir des missions qui le déshumanisent à cause des exactions qu’elles le conduisent à commettre.

« La Brute » et « Il y avait des oliviers » présentent des individus dont les corps sont reliés à des organismes artificiels biomécaniques qui peuvent se détacher de leur corps, mais qui augmentent grandement leurs capacités physiques.

Ainsi, « La Brute » qui donne son nom à la nouvelle est une technologie de « génémod » de type « nanobio » en forme d’araignée qui se greffe à l’organisme de son porteur pour former un « exosquelette en viande » qui accroit ses réflexes et sa force, au point qu’il peut par exemple soulever le châssis d’un bateau. L’exosquelette améliore également les perceptions de son porteur. Cependant, il augmente également son agressivité au point de lui donner des envies de meurtre, et peut se décrocher de son porteur pour se nourrir d’animaux plus ou moins gros, tels que des chats (oui oui). L’implant semble alors prendre le contrôle de son utilisateur.

« Il y avait des oliviers » met en scène Valentin, qui porte un « implant », ou « puce divine » destinée à faire de lui un « prophète » capable de communiquer avec les machines capables de subvenir aux besoins des êtres humains dans une Espagne post-apocalyptique. Son implant lui permet également de déployer une « nanombre », une substance noire qui peut recouvrir son organisme et augmenter ses capacités physiques, lui servir de couverture ou se plaquer contre son corps pour le réchauffer. Elle est cependant dépendante du « soleil ou de la bioélectricité de son hôte » pour fonctionner, de la même manière que Valentin en a besoin pour s’échapper d’une « Cité » dont les habitants ne le perçoivent que comme une interface entre eux et des machines divinisées dont ils besoin pour survivre. Le personnage et la technologie qu’il emploie sont donc interdépendants.

Cette interdépendance se retrouve dans la nouvelle « La jouer endo ». Dans un futur où les habitants d’une station spatiale luttent contre des pirates dans le nuage d’Oort. Rich Larson montre le lien entre les « endos », des pilotes humains, qui se relient grâce à des vrilles cérébrales à des « exos », des créatures conçues par ingénierie génétique, capables de survivre dans l’espace et d’y « nager » pour détruire les pirates. Les « endos » peuvent être considérés comme des transhumains, parce qu’ils s’interfacent à des créatures biologiques qui leur servent d’auxiliaires. Les « exos » apparaissent cependant comme des êtres vivants et conscients, puisqu’ils ressentent des émotions et peuvent communiquer comme le montrent les interactions de l’une d’entre eux, Puck, avec un « tech » qui s’occupe d’elle.

Les nouvelles « Veille de contagion à la Maison Noctambule » et « On le rend viral » semblent décrire des posthumanités.

« Veille de contagion à la Maison Noctambule » se déroule en effet dans un futur où l’humanité standard, qualifiée de « parasite », a été asservie par les descendants des classes dominantes, qui ont tenté de l’exterminer par le biais de la « Contagion », pendant qu’ils se cachaient dans des bunkers souterrains. Ils ont alors modifié leur corps grâce à des « clés génétiques » leur permettant de repousser la mort, ou le besoin de lumière. Ils ont également mis au point les « tisse-cellules », qui leur permettent de se soigner et de se protéger, et qui semble également être à l’origine de la « génétoffe », qui leur confère une « poe », à savoir un organisme de culture faisant à la fois office d’épiderme, de vêtements et d’exosquelette, puisque ses cils peuvent dévorer des éléments parasites, ou augmenter la force de son porteur. On peut affirmer que cette humanité se démarque de l’humanité standard, parce que cette dernière n’est pas compatible avec les tisse-cellules qui font partie intégrante de l’organisme des personnages des « Maisons », qui peuvent modifier leur apparence grâce à elle. Les « tisse-cellules » semblent donc avoir engendré une posthumanité qui méprise les autres humains, forcés de la servir, pour le meilleur mais surtout pour le pire, parce que les porteurs de « poe » aiment se divertir en tuant et en torturant des « parasites », comme on peut l’observer dans le fait qu’un « aquarium de noyade » constitue une distraction, par exemple.

De la même manière, « On le rend viral » décrit une population qui semble immortelle, à la fois numérique et biologique. De cette immortalité découle une oisiveté faramineuse, puisque les fêtes et la recherche de plaisir sont constantes et extrêmes, au point que les posthumains de l’univers décrit par Rich Larson prennent plaisir à s’inoculer des « virus cosmétiques », tels que la peste ou la variole (oui oui) pour souffrir, modifier leur apparence grâce aux symptômes des maladies, et éprouver de nouvelles sensations.

On observe alors que les posthumanités décrites par Rich Larson jouent avec la mort et s’en divertissent, parce qu’elles l’ont dépassée.

L’auteur décrit également des espèces animales qui égalent les humains dans « Innombrables lueurs scintillantes » et « De viande, de sel et d’étincelles ». Elles ne sont pas posthumaines à proprement parler, puisqu’elles ne succèdent pas à l’humanité, comme dans « De viande, de sel et d’étincelles », ou n’entrent pas en contact avec elle comme « Innombrables lueurs scintillantes », mais elles montrent le fonctionnement de sociétés et d’êtres non-humains.

« De viande, de sel et d’étincelles » met en scène Ku, une chimpanzé qui a subi des expériences d’élévation visant à augmenter son intelligence pour la rendre comparable à celle d’un être humain (qui a parlé de Chiens de guerre ou Dans la toile du temps ?). Cependant, ces expériences ont traumatisé Ku et l’ont isolée des individus de son espèce, et si elle peut travailler comme agent de police dans la société humaine, elle ne s’y sent pas à sa place pour autant, parce qu’elle est un cas unique. La solitude pèse alors sur ses épaules, au point que sa rencontre avec une autre intelligence non-humaine va profondément la transformer. Je ne vous en dis pas plus, mais sachez que cette nouvelle est bouleversante par certains aspects.

« Innombrables lueurs scintillantes » dépeint une civilisation de méduses vivant dans un océan situé sous des glaces, qui communique donc par la langue des signes ainsi que des odeurs et des phéromones qui influent sur les émotions, qui peuvent servir d’armes, puisque des « bombes de peur » sont utilisées lors d’attaques terroristes, par exemple. On découvre cette société à travers les tentacules de Quatre Courants Chauds, ingénieur qui cherche à percer « le toit du monde » grâce à une machine de sa conception, « le Tunnelier ». Cette nouvelle traite de l’obscurantisme et du fanatisme religieux, notamment dans la manière dont ils sont opposés à la science, puisque les avancées de Quatre Courants Chauds sont très mal perçues par certaines autorités religieuses qui les voient comme une hérésie qui pourrait détruire le monde. L’ingénieur doit donc défendre ses idées, mais aussi sa famille.

Les espèces non-humaines que décrit Rich Larson sont marquées par leurs sentiments, leurs différences avec l’humanité, qu’on observe notamment dans leurs moyens de communication, puisque Ku comme les méduses utilisent la langue des signes, mais également leurs points communs avec certains humains, notamment dans leur expression profonde de l’empathie. Empathie qu’ils partagent d’ailleurs avec certaines machines du recueil.

IA, machines et interfaces


La Fabrique de Lendemains décrit en effet des Intelligences Artificielles capables d’empathie envers les êtres humains ou les autres machines qui les entourent.

« Don Juan 2.0 » met en scène une IA qui donne son nom à la nouvelle (nom que Rich Larson emprunte d’ailleurs au personnage mythique notamment mis en scène par Molière), qui aide Jack, un jeune homme qui connaît une situation amoureuse difficile, dans ses entreprises de séduction grâce à ses conseils en matière de discours et d’attitudes physiques. Don Juan semble également se préoccuper de Jack, puisqu’il lui sert également de confident. Sans trop rentrer dans les détails, la chute de la nouvelle est également riche d’empathie et d’émotions mécaniques.

« Circuits » suit les traces (littéralement) de l’IA d’un train qui parcourt une Terre dévastée, où l’humanité a presque disparu (qui a dit Snowpiercer ?), appelée Mü. Elle prend conscience de l’existence de la mort en se rendant compte de celle de ses passagers, ce qui la touche et la pousse à échanger avec une autre IA, Dix-Sept, qui est tapi dans un bunker, mais aussi à arrêter de tourner en rond et sortir de ses rails pour trouver des êtres humains vivants, parce qu’elle aime l’humanité.

« Toutes ces merdes de robots » montre un monde dans lequel des robots conscients, intelligents et autonomes semblent régner sur le monde, et dont l’humanité semble avoir presque totalement disparu, mais il met surtout en scène une population mécanique capable d’éprouver des sentiments, amoureux ou religieux (oui oui), et même de s’organiser selon un mode tribal, avec des règles strictes. On remarque que comme les IA de « Circuits », les robots de cette nouvelle communiquent de manière averbale, de façon bien plus rapide et organisée que lorsqu’ils doivent échanger avec des humains, ce qu’on observe dans le fait que Sculpteur Sept produise des énoncés fautifs (« Comment vous m’avez fabriqué je sais ? ») lorsqu’il converse avec l’homme qu’il rencontre. C’est d’ailleurs à travers le regard de Sculpteur Sept qu’on découvre la société mécanique, qui vénère le soleil, appelé « Guetteuse dans le ciel », qui recharge leur batterie, mais aussi les sentiments dont les robots peuvent faire preuve. En effet, Sculpteur Sept veut que l’être humain l’aide à réparer Porteuse Trois, dont il semble amoureux, et surveille de près les agissements de sa tribu, guidée par les ambitions de Recycleuse, une IA qui fonctionne la nuit en se nourrissant de biomasse, ce qui signifie qu’elle chasse. On observe alors que cette société robotique futuriste se rapproche de celle des humains.

Sans rentrer dans les détails parce qu’il serait fort dommageable de spoiler une telle nouvelle, « De viande, de sel et d’étincelles » montre également la manière dont une machine peut être affectée par l’état du monde qu’elle observe.

Le recueil de Rich Larson aborde également la manière dont l’interfaçage entre l’être humain et la machine peut intervenir de manière plus ou moins heureuse dans les relations de couple.

« Don Juan 2.0 » explore ainsi la manière dont les machines et la science peuvent aider un individu à séduire, tout en mettant en lumière l’aspect artificiel et formaté de ce type de démarche. De la même manière, « La Digue » effectue une relecture science-fictive du filtre d’amour comme mode de séduction, en montrant l’aspect totalement aliénant et abominable de ce type d’expédient, et questionne alors la véracité des sentiments et leurs liens avec la chimie de l’être humain.

À l’inverse, « Si ça se trouve, certaines de ces étoiles sont déjà mortes » montre comment la technologie peut aider ou non à la cohésion d’un couple à travers une technologie, « FreezeFeel », qui permet de conserver des souvenirs et les sensations qu’ils procurent grâce à une « une carte neurale qui enverra des étincelles par les mêmes synapses, déclenchera les mêmes boucles hormonales, la même libération de dopamine. ». Cette nouvelle montre alors la manière dont des individus peuvent être aliénés par leurs souvenirs, au point de s’y enfermer pour les revivre en boucle.

« Surenchère » traite aussi de la fin d’une relation, que le personnage principal tente d’oublier son ex en vendant son « espace onirique » à une marque de lait chocolaté pour une marque qui fait de la « publicité ultraliminale », c’est-à-dire au sein des rêves des potentiels consommateurs. Cependant, les rêves consuméristes n’effacent pas forcément tous les souvenirs du personnage narrateur du récit, ce qui montre que les sentiments, comme les souvenirs ne disparaissent pas parce qu’on souhaite les oublier. La nouvelle montre également la conquête de nouveaux espaces par la publicité, et de nouveaux moyens de gagner de l’argent, à travers la location littérale du cerveau des consommateurs.

La nouvelle « Six mois d’océan » traite également de la fin d’une relation et de location de personnes, en montrant une femme, Cassie, qui a littéralement loué son corps, occupé par une autre personne qui s’y transfère via un « slot neural » contre de l’argent. Elle se réveille alors dans son corps, qu’elle n’a pas occupé depuis six mois et doit faire face à ce que d’autres en ont fait. Cette nouvelle (et d’autres dans le recueil) traite alors de la dépossession du corps d’un individu par une force qui se l’approprie. Rich Larson met alors en évidence le caractère aliénant des technologies qui permettent de changer de corps.

Sans rentrer dans les détails, « Corrigé » montre comment la nanotechnologie peut modifier le cerveau de quelqu’un pour transformer sa personnalité et ses attraits, afin qu’il se conforme à une vision normative de la société.

Les nouvelles « Faire du manège » et « L’Usine à sommeil » traitent de relations amoureuses marquées par des événements tragiques entraînés par la technologie. « L’Usine à rêves » traite en effet de deux amants, Abdoulaye et Safi, vivant en Niger. Ils s’interfacent à des machines dans des conditions qui peuvent leur être fatales pour faire fonctionner des drones de nettoyage situés au Royaume-Uni, afin de réunir assez d’argent pour vivre et travailler en Europe. Dans cette nouvelle, l’auteur met en évidence des conditions de travail qui continuent d’être déplorables même dans le futur, à travers le regard des deux amants.

« Faire du manège » dépeint un couple en relation à distance, Ostap et Alyce, qui communique grâce à la technologie du « linkwear », un vêtement intelligent qui peut connecter ses utilisateurs pour leur permettre de danser ensemble à plusieurs milliers de kilomètres de distance, par exemple. Sans rentrer dans les détails, le linkwear aide les deux amants lorsqu’Alyce, qui travaille dans un laboratoire sur des expériences de « Glissement quantique » et qu’elle disparaît littéralement (oui oui), mais pas complètement, ce qui confère une grande part de tragique à ce récit.

La Fabrique des lendemains montre également comment les interfaces homme-machine accroissent les inégalités sociales, et mettent en évidence l’aliénation d’une partie de la population au profit d’une autre, mais aussi du thème de la famille.

« Chute de données » évoque la dépendance à Internet dans un monde où les accès de connexion sont devenus mobiles et forment le « Cloud », un nuage de drones, que la population attend de pied ferme pour télécharger des données et obtenir des nouvelles de proches.

« Une soirée en compagnie de Severyn Grimes », « Rentrer par tes propres moyens » et « Six mois d’océan » mettent en scène le transfert de la conscience d’une personne dans le corps d’une autre par le biais d’un « slot neural ». « Six mois d’océan » montre que certaines personnes louent pour gagner de l’argent. « Une soirée en compagnie de Severyn Grimes » pointe le fait que des individus fortunés, à l’image du fameux Severyn Grimes, paient cher pour occuper des corps jeunes et ainsi entretenir une certaine immortalité. Severyn Grimes est cependant confronté à une secte, « La Prêtrise », qui cherche à détruire ceux qui se transfèrent dans des « cônes de stockage », mais aussi les corps qu’ils occupent, parfois au grand dam de la famille des possesseurs desdits corps (mais je ne peux pas vous en dire plus). « Rentrer par tes propres moyens » évoque quant à elle une situation familiale difficile, à travers le personnage du jeune Elliott, qui accueille la personnalité de son grand-père dans une puce fichée dans son crâne en attendant que sa mère trouve assez d’argent pour le cloner.

Ces trois nouvelles montrent que les technologies de transfert de corps ne profitent pas à toutes les classes et instaurent de nouveaux rapports de domination, puisque certains peuvent changer de corps, se cloner à volonté et ainsi repousser la mort, tandis que d’autres sont forcés de louer leur corps. « Une soirée en compagnie de Severyn Grimes » et « Rentrer par tes propres moyens » le montrent avec beaucoup de sensibilité. « De viande, de sel et d’étincelles » montre également la manière dont des individus louent des « echofilles » ou des « echomecs » pour leur donner des consignes de vie (oui oui).

« Lhomme vert s’en vient » traite également de la cohabitation de deux consciences dans un même corps, mais dans le cas d’une enquête policière visant à lutter contre une secte qui cherche à détruire l’humanité. Cette cohabitation permet de confronter les visions de deux personnages, Eris, venue des colonies pour intégrer la « Cité », et celle de Kit, un agent de police chargé d’enquêter sur la secte.

Disparition, (ré)apparition


Certaines nouvelles du recueil de Rich Larson jouent également avec les motifs de la disparition, de l’apparition et de la réapparition.

Dans « Porque el girasol se llama el girasol », les motifs de la disparition et de la réapparition sont mis en scène à travers des « intriqueurs », des appareils qui s’appuient sur l’intrication quantique, et permettent de voyager entre les réalités à travers pour se déplacer dans l’espace. Cela permet à l’auteur d’aborder la manière dont les technologies avancées peuvent servir dans des situations de détresse de populations migrantes, qui cherchent à améliorer leur situation en passant d’un pays à un autre, en évoquant le sort d’un groupe de mexicains tentant de franchir le Mur qui sépare leur pays des Etats-Unis, avec tous les dangers, humains ou monstrueux, que cela implique.

« Tu peux me surveiller mes affaires ? » met en scène un narrateur dans un café confronté à l’apparition d’une créature monstrueuse et sanguinaire surgie d’un ordinateur qui a implosé (oui oui), sur un mode humoristique et grotesque, notamment dans sa chute, qui renforce sa dimension comique et remet en cause son explication. Le comique du récit est illustré dans ce qui semble être une référence à Men in Black.

« En cas de désastre sur la Lune », qui se déroule dans un vaisseau posé sur la Lune, sur laquelle un mystérieux météore s’est écrasé, met en scène une démultiplication d’une astronaute, Laurie, devant son partenaire, Sol. Les apparitions successives des différentes Laurie questionnent les personnages, qui réfléchissent sur les causes de cette duplication et cherchent à la rattacher au météore. Rich Larson traite alors du motif du Doppelgänger sur un mode science-fictif et spatial.

« Un rhume de tête » est une nouvelle comique, puisque son personnage principal, Vince, se réveille atteint d’une maladie qui fait qu’il voit littéralement son visage à la place de celui des autres, ce qui occasionne un certain nombre de situations cocasses et absurdes. Le motif de l’apparition (et du double, d’une certaine façon), sert ici un ressort comique.

Enfin, dans « Faire du manège », la disparition puis la réapparition d’Alyce servent le tragique d’une séparation déchirante.

Le mot de la fin


La Fabrique des lendemains de Rich Larson est un recueil de nouvelles de science-fiction qui montrent l’arrivée en grande pompe de l’auteur dans le paysage de cette littérature.

À travers des récits qui mettent en scène des transhumanités et des posthumanités, des explorations de l’empathie que peuvent ressentir les machines, le rôle des technologies dans les relations amoureuses et dans la fracture sociale, mais aussi les motifs de l’apparition et de la disparition, Rich Larson déploie toute l’étendue de son talent. IL montre toute la richesse des thématiques de la SF contemporaine, dans les futurs qu’elle décrit et les formes d’empathie qu’elle comporte.

Je ne peux que vous recommander la lecture de ce recueil, et j’ai hâte de découvrir d’autres récits de l’auteur !

Les nouvelles que j’ai préférées sont « Ville de contagion à la maison Noctambule », « On le rend viral », « La Brute », « Faire du manège », « Indolore », « De viande, de chair et d’étincelles », et « Rentrer par tes propres moyens », mais elles valent vraiment toutes le coup !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Gromovar, Constellations

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