Dune, de Frank Herbert

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un monument de l’histoire de la SF.


Dune, de Frank Herbert


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Pocket Imaginaire. Je remercie chaleureusement Laure Peduzzi pour l’envoi du roman !

Frank Herbert est un auteur de science-fiction américain né en 1920 et mort en 1986. Il est mondialement connu pour le cycle de Dune, commencé en 1965 avec le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, mais il a également écrit bien d’autres romans et cycles, avec par exemple Le Cycle des Saboteurs, republié chez Mnémos en 2020, La Barrière Santaroga, Le Cerveau Vert, ou encore le cycle Programme conscience, coécrit avec l’écrivain et poète Bill Ransom.

Dune a été publié pour la première fois en 1965, puis a été traduit par Michel Delmuth pour la collection « Ailleurs et Demain » de Robert Laffont, qui a publié la version française du roman en 1970. Cette traduction a ensuite été republiée chez le même éditeur, puis a été reprise en poche par Pocket, dans la collection Pocket Imaginaire, en 2012. Pour le cinquantenaire de cette traduction, les éditions Robert Laffont ont décidé de la faire réviser par le blogueur FeydRautha de L’Epaule d’Orion et de lui adjoindre deux préfaces, l’une du réalisateur Denis Villeneuve, qui a adapté le roman au cinéma, l’autre de l’auteur Pierre Bordage, et une postface de Gérard Klein, directeur de la collection Ailleurs et Demain. Une version collector de cette édition est parue en Octobre 2020, et une autre paraîtra le 21 Janvier 2021 avec une magnifique illustration d’Aurélien Police, qui se charge de toutes les couvertures de la réédition du cycle de Dune. Le roman est considéré comme un classique de la SF et des littératures de l’imaginaire, auprès du public et de la critique. Il a remporté le Prix Hugo (ex aequo avec Toi l’immortel de Roger Zelazny) en 1966 et le premier Prix Nebula en 1965.

En voici la quatrième de couverture :

« Il n’y a pas, dans tout l’Empire, de planète plus inhospitalière que Dune. Partout des sables à perte de vue. Une seule richesse : l’épice de longue vie, née du désert, et que tout l’univers convoite.

Quand Leto Atréides reçoit Dune en fief, il flaire le piège. Il aura besoin des guerriers Fremen qui, réfugiés au fond du désert, se sont adaptés à une vie très dure en préservant leur liberté, leurs coutumes et leur foi. Ils rêvent du prophète qui proclamera la guerre sainte et changera le cours de l’histoire.

Cependant les Révérendes Mères du Bene Gesserit poursuivent leur programme millénaire de sélection génétique ; elles veulent créer un homme qui concrétisera tous les dons latents de l’espèce. Le Messie des Fremen est-il déjà né dans l’Empire ? »

Mon analyse du roman traitera d’abord de l’univers du roman, puis je m’intéresserai à la mise en scène de l’héroïsme et de mythe, puis au traitement de l’écologie, pour enfin évoquer la postérité du roman.

L’Analyse


Futur lointain, univers vaste


L’univers que décrit Frank Herbert est vaste et préexiste au roman. En effet, l’auteur mentionne des événements historiques qui ont fondé la société contemporaine de Dune, avec le Jihad Butlerien, une lutte contre les IA et les robots qui font que le roman se situe dans une logique post-singularité, qui cherche à placer l’être humain au centre de l’univers (même si cela n’empêche pas que certaines populations soient exploitées). J’emprunte l’idée que Dune relève d’une post-singularité à FeydRautha, qui a révisé la traduction de Dune pour les éditions Robert Laffont, qui l’expose dans son article « Dune : science-fiction ou Fantasy ? », dans lequel il traite de la question générique du roman de Frank Herbert. Bien évidemment, Dune appartient au genre de la science-fiction, et pas à la Fantasy.

Ce monde post-singularité justifie d’une part une utilisation amoindrie, mais tout de même présente, des armes lourdes, telles que les lasers, ou même les « atomiques », que la plupart des factions rechignent à utiliser. Cela montre que la dissuasion nucléaire existe encore dans un lointain futur, et d’autre part la présence d’armes telles que les dagues, poignards et autres « krys », dont l’utilisation est conjointe à celle de boucliers énergétiques. Cela rappelle aussi le contexte d’écriture du roman, c’est-à-dire la guerre froide, où la peur d’un conflit nucléaire était très présente, mais aussi qu’une œuvre de science-fiction peut dire beaucoup de son contexte d’écriture, même si elle décrit une autre époque plus ou moins lointaine. La spécialiste de la SF Irène Langlet traite de cette thématique dans son ouvrage Le Temps rapaillé – Science fiction et présentisme.

Le roman de Frank Herbert se situe en l’an 10191 après la création de la Guilde Spatiale, dans l’univers de l’Imperium, gouverné par un Empereur (oui oui), Padishah Shaddam IV, qui règne sur des dizaines de mondes avec une main de fer, avec les Grandes Maisons du Landsraad, qui forment une aristocratie aisée aux ambitions parfois démesurées, à l’image des Harkonnen. Le Baron Vladimir Harkonnen cherche en effet à éliminer les Atréides, famille à laquelle appartiennent Paul, le personnage principal du roman, son père, le Duc Leto, et sa mère, Jessica. On observe que l’univers de Dune se situe dans un système politique néo-féodal, puisqu’on y trouve une aristocratie qui détient des « fiefs » et des biens, ainsi qu’une étiquette sociale stricte. Les personnages non-nobles doivent en effet s’adresser aux nobles en énonçant leur titre (« Seigneur », « Duc », « Baron »…). La religion et le mysticisme ont également progressé à travers l’influence du Bene Gesserit, qui s’en sert comme des moyens de contrôler les différentes populations de l’Impérium, jusqu’aux nobles. Cette nouvelle féodalité rejoint celle d’autres récits futurs, comme Fondation d’Isaac Asimov, où l’auteur décrit un Empire Galactique, ou Poul Anderson dans la série Dominic Flandry. Plus tard, ce topos sera mobilisé par Dan Simmons dans Hypérion, par exemple.

En plus des Maisons Nobles de l’Impérium, le roman met en scène différentes factions de transhumains aux objectifs, aux capacités et aux modes d’action différents. On peut les qualifier de transhumains parce qu’ils se distinguent de l’humanité standard grâce à un entraînement particulièrement intense et la prise de substances qui leur octroient des pouvoirs surnaturels.

On a d’abord les Mentats, qui sont des personnes dont les capacités intellectuelles et logiques égalent celles des machines, et servent donc de stratèges aux nobles des Maisons, à l’image de Thufir Hawat ou de Piter de Vries, alliés des Atréides et des Harkonnen. Vient ensuite la Guilde Spatiale, dont les navigateurs sont capables de voir l’avenir, ce qui leur permet de parcourir l’(hyper)espace sans danger. La Guilde Spatiale dispose ainsi d’une importance capitale au sein du système politique de l’Impérium, puisque c’est sur elle que reposent les transports de personnes et de marchandises.

Vient enfin le Bene Gesserit, une congrégation féminine dont les membres influencent la politique, la religion, et même la génétique de toute l’espèce humaine dans le cadre de plans qu’elles sont les seules à connaître. Leur influence est titanesque, puisqu’elles arrangent des unions entre différentes Grandes Maisons, peuvent tenir tête aux nobles, et influencent les populations. On remarque que par le biais de leur « Missionaria Protectiva », elles peuvent influencer les croyances religieuses des peuples, et implanter dans leur culture des croyances leur permettant de les manipuler et de les exploiter par la suite. Les Bene Gesserit disposent également de la « Voix », c’est-à-dire qu’elles manipulent les harmoniques de leur voix pour imposer leur volonté ou susciter certaines émotions chez leurs interlocuteurs.

Les Navigateurs de la Guilde et les Bene Gesserit tirent leurs capacités de leur entraînement, mais également et surtout de la consommation de l’épice, ou Mélange, qui rallonge la vie de ceux qui la consomment, et confère également d’autres facultés que l’on observe chez Paul ou les Fremen. Parce qu’elle sert aux Navigateurs, mais aussi aux nobles, l’épice apparaît vitale pour l’Impérium, et elle est en effet la ressource la plus importante de l’univers de Frank Herbert. Cependant, on ne la trouve que sur la planète Arrakis, aussi appelée Dune à cause de son environnement désertique et de ses… dunes (oui oui), où les conditions climatiques et écologiques la rendent particulièrement difficile à récolter. En effet, Arrakis souffre de températures élevées, d’un climat particulièrement aride, et de violentes tempêtes de sable qui empêchent la récolte de l’épice. Les récoltants doivent également prendre garde aux vers des sables, ou Shai-Hulud, qui vivent dans le désert et sont attirés par les boucliers énergétiques et les bruits qui ne sont pas naturels. Ils se confrontent aussi aux Fremen, le peuple indigène d’Arrakis, qui vit dans le désert et s’oppose aux Harkonnen, qui ont exploité leur planète et ses ressources, en plus de considérablement les opprimer.

Les Fremen sont ainsi un peuple aliéné, dépossédé en grande partie des richesses de son propre territoire. Arrakis apparaît alors comme un territoire colonisé, qui peut changer de propriétaire sans que son peuple puisse s’autodéterminer ou que les autorités s’en soucient. L’un des enjeux du roman est donc la lutte des Fremen pour leur indépendance aux cotés de Paul et de sa mère. On peut également remarquer que ceux qui cherchent à exploiter Arrakis et ses ressources se trouvent dans une logique de conflit qui les oppose à la Nature, tandis que les Fremen cherchent à vivre harmonieusement avec elle, à s’y adapter (j’y reviendrai).

Paul Atréides, héros et mythe


Paul Atréides, personnage principal du roman, est forcé de se réfugier dans le désert d’Arrakis parmi les Fremens après que son père, le Duc Leto, ait été trahi par l’une de ses personnes de confiance au profit des Harkonnen et de l’Empereur. Cela constitue la première étape de son cheminement vers un statut de héros, voire de mythe.

En effet, Paul devient Muad’Dib pour les Fremen, c’est-à-dire une sorte de Messie chargé de les guider vers un avenir meilleur, selon une prophétie vraisemblablement implantée par la Missionoria Proectiva du Bene Gesserit pour se servir du peuple et survivre avec lui sur Arrakis.

Sans rentrer dans les détails, Paul s’avère aussi être le Kwisatz Haderach pour les Bene Gesserit, c’est-à-dire un homme doté de capacités Bene Gesserit, telles que la Voix ou encore un contrôle étendu de son corps, ce qui fait de lui l’aboutissement du plan d’amélioration génétique de l’ordre. On peut d’ailleurs affirmer que les capacités du personnage, qu’elles proviennent de sa formation de Bene Gesserit ou de sa consommation d’épice, à l’image de son don de prescience qui lui permet d’entrevoir son avenir, et celui de ceux qui l’accompagnent, font de lui un transhumain.

Paul est ainsi désigné par la concordance d’une prophétie avec sa trajectoire et celle de sa mère et son importance génétique dans le plan des Bene Gesserit, ce qui pourrait (et fait en partie) de lui une figure Élue artificielle, montée de toutes pièces par les complots du Bene Gesserit et l’éducation qu’il a reçue de sa mère, puisqu’il est par exemple capable de se servir de la Voix. Sa mère, qui l’accompagne chez les Fremen et se hisse à une position de pouvoir (je ne vous en dirai pas plus) en utilisant les ressources de la Missionaria Protectiva implantées dans la culture Fremen, qu’elle mobilise avec astuce.

Paul a également été formé par d’autres maîtres, tels que Duncan Idaho et Gurney Halleck pour la maîtrise des armes, ou encore Thufir Hawat pour la logique et la stratégie. L’ascendance illustre et l’excellente éducation de Paul font de lui un personnage prédestiné à la grandeur, mais il doit cependant faire ses preuves dans l’environnement particulièrement ardu d’Arrakis, et montrer aux Fremen qu’il peut les guider.

Paul devient donc une véritable légende parmi les Fremen, mais aussi dans l’Impérium, par ses prouesses militaires, mais aussi de par son statut mystique. Il cumule ainsi plusieurs identités, celle de Paul Atréides, qui détient un titre de noblesse dans l’Impérium ainsi que le droit de gouverner Arrakis et de s’opposer aux plans des Harkonnen, et même à l’Empereur lui-même. L’identité de Muad’Dib lui donne la légitimité pour guider les Fremen et leur permettre de se soulever contre l’oppresseur Harkonnen, mais également de masquer son identité alors que ses ennemis, et même ses alliés le croient mort. Ce titre lui permet également de devenir un leader religieux, avec tous les risques que cela comporte, puisque les visions d’avenir de Paul évoquent souvent un « Jihad », c’est-à-dire une croisade fanatique et destructrice des Fremen contre leurs ennemis après sa mort hypothétique. L’un des enjeux du récit consiste alors à confronter Paul au fait qu’il devient peu à peu une figure mythique pour laquelle on peut mourir. Le personnage dispose également du titre de Kwisatz Haderach, qui témoigne de sa place dans le programme génétique des Bene Gesserit et son accomplissement, et donc de son importance aux yeux de leur ordre. Un autre enjeu du récit réside donc dans le fait que beaucoup souhaitent voir Paul mourir, à l’image de l’Empereur ou des Harkonnen, tandis que d’autres, bien au-delà du peuple avec lequel il partage sa vie, souhaitent le garder en vie parce qu’il constitue une étape vers l’évolution de l’humanité. Enfin, mais sans rentrer dans les détails, il est aussi Usul, le compagnon de Chani, la femme qu’il rencontre parmi les Fremen.  Cette pluralité de noms portés par Paul montre que le personnage a plusieurs facettes, à la fois en tant qu’être humain et en tant que héros. On pourrait dire que Paul est un héros aux mille visages, pour faire référence à un certain ouvrage de Joseph Campbell dont Frank Herbert s’est inspiré.

Le roman ne fait donc pas valoir que les exploits guerriers de Paul et de ses alliés. Frank Herbert montre la portée idéologique, psychologique et réflexive des actes de ses personnages et de leurs manœuvres politiques, mais également la manière dont ceux-ci analysent les réactions et les intentions possibles de leurs interlocuteurs et de leurs adversaires, en reproduisant leurs schémas de pensée au milieu des dialogues et dans la narration. Cela permet également à l’auteur de conférer une bonne part d’ironie dramatique dans les interactions entre ses personnages, qui ignorent par exemple l’identité de ceux qui vont les trahir alors que les coupables se repentent devant eux. Ce mécanisme permet également de montrer les enjeux sous-jacents de certains échanges, comme lorsque le Baron Harkonnen est pris à part par le Comte Fenring pour évoquer sa gestion d’Arrakis, par exemple.

La construction de Paul s’effectue en miroir de celles de ses ennemis chez les Harkonnen, avec le Baron Vladimir (qui porte les traces de l’homophobie de l’auteur, d’ailleurs) mais aussi et surtout le jeune FeydRautha, na-Baron, c’est-à-dire futur Baron. Le lecteur dispose ainsi du point de vue des antagonistes du récit, car comme le souligne l’une des citations insérées en épigraphe qui proviennent des écrits de la princesse Irulan,

Tenter de comprendre Muad’Dib sans comprendre ses ennemis mortels, les Harkonnens, c’est tenter de voir la Vérité sans connaître le Mensonge. C’est tenter de voir la Lumière sans connaître les Ténèbres. Cela ne peut être.

Ainsi, si Paul est construit comme un héros, les Harkonnen, avec leurs manœuvres politiques retorses, leurs plans imbriqués dans d’autres plans, leur orgueil et leur cruauté, sont construits comme des antagonistes à la hauteur de l’héroïsme de Paul. Les chapitres qui mettent en scène les Harkonnen permettent ainsi de montrer l’étendue de leur dangerosité et de préparer l’affrontement entre eux et Paul, notamment le moment où les capacités de combat de Feyd Rautha et son goût pour le poison se dévoilent.

On peut relever que les épigraphes de la Princesse Irulan disposent d’un aspect métalittéraire, d’abord parce qu’elles constituent une illustration des « prétentions littéraires » du personnage relevées par Jessica, mais aussi parce qu’elles décrivent les événements des chapitres du roman et orientent leur compréhension.

Écologie, Nature, lutte pour l’indépendance


Avant de commencer cette partie de la chronique, je tiens à vous signaler que SF Theory a réalisé une vidéo qui traite de l’écologie dans Dune. Dans l’ouvrage collectif Dune : Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers publié dans la collection Parallaxe des éditions du Bélial’ Jean-Sébastien Steyer et Roland Lehoucq ont consacré deux articles à l’écologie dans le roman, intitulés « Arrakis et les vers géants, un écosystème global » et « Le Distille, ultime recycleur ». Ces deux articles examinent respectivement l’écosystème d’Arrakis et son fonctionnement, son rapport étroit avec les vers des sables, mais aussi la manière des Navigateurs de la Guilde s’éloignent de l’humanité, et le fonctionnement du distille employé par les Fremen. Je vous invite à consulter cette vidéo et ces articles, ils permettent vraiment d’approfondir cette thématique.

À travers le regard de Paul et celui de sa mère, le lecteur découvre la mythologie et les pratiques culturelles des Fremen, qui rendent hommage à la Nature, comme on le remarque dans l’importance du Shai-Hulud et du Mélange dans leur culture, mais aussi l’importance du rapport à l’environnement (j’y reviendrai). On peut aussi observer leur volonté de terraformer Arrakis, petit à petit, sur des dizaines, voire des centaines d’années, grâce aux théories du planétologue écologiste Liet-Kynes et de son père, qui sont mises en évidence dans le discours de Kynes et dans l’appendice « L’écologie de Dune ». Les deux écologistes cherchent à transformer les écosystèmes d’Arrakis pour faire en sorte que la planète puisse abriter des forêts et des plantes cultivables, mais aussi des océans, pour faire reculer le désert, qui ne constituerait alors plus qu’une portion du territoire de la planète. Cependant, la réalisation de ce plan s’étale sur plusieurs siècles (oui oui), ce qui signifie que les Fremen doivent coopérer sur plusieurs générations afin de terraformer leur planète.

Frank Herbet a été inspiré par les dunes de l’Oregon et leur progression, sur lesquelles il devait écrire un article qui n’a jamais été publié, pour décrire l’environnement désertique qui rend la vie des Fremen, de Paul et de Jessica particulièrement difficile.

L’auteur décrit ainsi les conditions de vie des Fremen dans le désert hostile d’Arrakis et montre comment elle façonne leur caractère et leurs mœurs.  Ainsi, ils accordent une très grande importance à l’eau, qui est une ressource vitale parce qu’elle est extrêmement rare sur Dune, au point que l’évocation du phénomène de la pluie, absent de leur planète, les fascine (oui oui) et qu’ils cherchent à conserver et à recycler l’eau du mieux qu’ils le peuvent. Par exemple, la richesse d’un Fremen se mesure à l’eau qu’il possède. Les Fremen les plus riches portent donc des bijoux qui contiennent de l’eau pour montrer leur richesse. On remarque aussi qu’ils recyclent l’eau de leurs morts, en vertu du fait que « la chair d’un individu lui appartient et son eau appartient à la tribu », ainsi que celle de leurs ennemis tombés au combat.

L’importance de l’eau s’observe également dans le « distille », une combinaison quasi-intégrale fabriquée et portée par les Fremen pour recycler l’eau de la transpiration, de la respiration, des selles et des urines. Grâce au distille, ils peuvent recycler l’eau de leur corps et survivre lors de longues expéditions dans le désert. On peut également noter qu’ils se servent de « pièges à vent », qui leur permettent de capter l’humidité de l’air. Les Fremen se sont ainsi adaptés à leur environnement, en recyclant les faibles quantités d’eau disponible. Leur rapport à l’eau est donc fondamentalement différent de Paul et de sa mère, ce qu’ils découvrent lorsque les Fremen voient Paul pleurer un mort, ce qui est considéré comme un acte sacré.

Les conditions de vie particulièrement rudes des Fremen leur confèrent une puissance considérable, ce qu’on voit dans le fait qu’ils sont capables de s’opposer aux Sardaukars, les soldats les plus puissants de l’Imperium affectés à l’Empereur. À travers le personnage de Stilgar, le Fremen qui accueille Paul et sa mère dans sa tribu, mais aussi les « Fedaykin », les « commandos de la mort » chargés de sa protection, mais aussi Chani, Frank Herbert montre l’étendue des capacités des Fremen, qu’elles soient martiales ou dirigées vers la survie.

En plus de lutter pour leur survie sur leur planète hostile, les Fremen doivent affronter les autorités impériales et Harkonnen et soudoyer la Guilde pour ne pas être espionnés, afin que leur projet de terraformation ne soit pas surpris puis divulgué. Ils se trouvent donc dans une logique de guérilla et de vigilance permanente, ce que va renforcer la présence de Paul, qui les initie à d’autres techniques de combat qui les rendent encore plus performants, ce qu’on remarque dans leur contrôle progressif de la planète.

Comme on le voit dans le roman, et l’article de Jean-Sébastien Steyer le met en évidence, Frank Herbert s’attelle à décrire non seulement un monde imaginaire qui prend place dans un futur lointain, mais aussi, et surtout, un écosystème, celui de la planète Arrakis. Ainsi, l’auteur montre les rapports étroits entre l’épice et les les vers géants, la manière dont ceux-ci façonnent leur environnement, comment les Fremen interagissent avec eux et s’adaptent à leur présence. Il décrit également avec précision la topographie, les espèces et le climat d’Arrakis en véritable « biologiste moderne », en connectant « les êtres vivants dans et à leurs environnements », pour citer l’article de Jean-Sébastien Steyer.

On remarque ainsi que si les Harkonnen et l’Empereur se trouvent en conflit avec Arrakis, Paul, Jessica, et les Fremen s’y adaptent.

Postérité


Dune a marqué la science-fiction au fer rouge (et pas au sable fin).

On peut d’abord comparer (pas pour faire des jugements de valeur) Dune avec des œuvres qui lui sont antérieures et qui mettent également en scène des empires galactiques et des pouvoirs de prescience assimilables à des pouvoirs psychiques, tels que Fondation d’Isaac Asimov, qui montre des personnages capables de prédire l’avenir. Cependant, les prédictions de Fondation s’appuient sur la « psychohistoire », une science statistique, et non sur une substance chimique.

Le roman a bénéficié de deux adaptations cinématographiques, l’une de David Lynch en 1984, l’autre de Denis Villeneuve en 2021. On peut également (et surtout) citer le projet d’adaptation du roman par Alejandro Jodorowsky, qui a plus tard donné L’Incal, en collaboration avec Moebius, puis d’autres dessinateurs, tels que Juan Gimenez pour La Caste des Méta-Barons. Le projet de Jodorowsky a influencé le cinéma de SF, avec Alien de Ridley Scott (sur lequel collaborent H. R. Giger et Dan O’Bannon, pressentis pour les décors et les effets spéciaux du film), Contact de Robert Zemeckis ou encore Blade Runner de Ridley Scott. Ces films ont eux-mêmes influencé beaucoup de créateurs, puisqu’on observe par exemple que Blade Runner constitue l’une des sources de l’esthétique du genre du Cyberpunk. Le documentaire Jodorowsky’s Dune montre toute l’influence d’un film qui n’a pourtant jamais été réalisé sur toute une partie du cinéma de science-fiction.

Beaucoup d’auteurs de SF et de Fantasy citent Dune parmi leurs influences. Il ne s’agit pas ici de tous les lister, mais de donner quelques exemples. Steven Erikson affirme avoir été influencé par Dune, dans la préface des Jardins de la Lune, lorsqu’il affirme que le roman de Frank Herbet l’a « inspiré directement en termes de structure », notamment dans le fait qu’il plonge son lecteur dans son univers sans explications préalables. En France, Émilie Querbalec affirme que le roman lui a fait écrire de la SF, Mathieu Rivero décrit un personnage qui s’appelle David De Vries dans son roman Madharva, ce qui peut renvoyer à un certain Piter De Vries, la trilogie La Fleur de Dieu de Jean-Michel Ré, est clairement inspirée par Dune, tout comme Le Janissaire d’Olivier Bérenval (dont je vous parlerai bientôt).

Au-delà des auteurs et artistes que Dune a influencés, il également suscité de nombreux travaux critiques et de recherches. L’auteur Laurent Genefort a intégré le roman dans sa thèse de littérature comparée sur la notion de livres-univers. Le journaliste Lloyd Chéry a coordonné un Mook avec des articles critiques publié conjointement par les éditions Leha et L’Atalante, dans lequel on peut trouver des articles de David Meulemans, Pierre Bordage, Catherine Dufour, FeydRautha, Natacha Vas Deyres, Sara Doke, Romain Lucazeau, ou encore Anne Besson. Nicolas Allard a écrit l’essai Dune : un chef d’œuvre de la science-fiction, Roland Lehoucq a consacré un volume de la collection Parallaxe du Bélial’ intitulé Dune : Exploration scientifique et culturelle d’une planète-univers, sans oublier la révision de la traduction de Michel Delmuth par FeydRautha. Et il ne s’agit là que de projets récents et francophones !

Le mot de la fin


Dune est un monument de la science-fiction.

Frank Herbert décrit un univers futur au sein duquel l’humanité a vaincu les robots et les IA. Elle s’est alors en partie transformée, avec les Mentats, véritables ordinateurs humains, les Bene Gesserit, capables de manipulations psychologiques grâce à la modulation de leurs intonations, et les Navigateurs de la Guilde Spatiale, doués de prescience, ce qui leur permet de voyager dans l’espace. Cet univers est dirigé par un Empereur, Padishah Shaddam IV, qui règne sur des Maisons nobles qui se livrent des conflits.

La Guilde Spatiale, le Bene Gesserit, mais aussi les Maisons nobles, utilisent une substance, l’épice pour alimenter leurs pouvoirs et augmenter leur durée de vie. L’épice est la ressource la plus chère et convoitée de tout l’univers, et ne se récolte que sur la planète Arrakis, dotée d’un climat particulièrement hostile et sujette à de nombreuses convoitises.

Le Duc Leto Atréides reçoit Arrakis en fief, et s’y rend avec sa femme, la Bene Gesserit Jessica, et son fils Paul. Cependant, le Baron Vladimir Harkonnen, à qui Arrakis appartenait, cherche à la récupérer et attaque la famille du Duc.

Paul se retrouve alors en compagnie de sa mère parmi les Fremen, peuple autochtone de la planète, dont il va devenir le leader, à la fois politique, militaire et religieux.

À travers le regard de Paul, Frank Herbert décrit tout l’écosystème d’Arrakis et la quête de son peuple pour l’indépendance derrière un véritable héros.

Si vous ne l’avez pas lu, je vous recommande vivement la lecture de cette œuvre magistrale qu’est Dune.

Vous pouvez consulter les chroniques de Tigger Lilly, Lorkhan, Célindanaé, Aelinel, Xapur

25 commentaires sur “Dune, de Frank Herbert

  1. Eh bien, merci pour ce joli travail de recension et d’analyse ! Une ou deux occurrences de « Kwizatz » et un « Peter de Vries » ne remettent pas en question la solidité du reste 😉

    « Dune » peut en effet se lire comme un roman dont le sujet principal est l’écologie, au sens étymologique le plus élargi du terme, et c’est en ce sens qu’il fait jalon en SF.

    On attend à présent que tu nous dises ce que tu as pensé des suites… et en particulier du « Messie de Dune » qui est, à mon sens, la véritable fin littéraire de l’intrigue ouverte ici. La lecture des textes inspirés de « Dune » mais non écrits par Frank Herbert lui-même est optionnelle…

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour le compliment, venant de toi ça fait vraiment plaisir 🙂 . J’ai corrigé les coquilles, merci de me les avoir signalées.
      Pour les romans écrits par des auteurs autres que Frank Herbert, on m’a prévenu que ce n’était pas forcément la peine de les lire effectivement.

      Aimé par 1 personne

      1. Eh bien, le plaisir est partagé !

        La continuation du « Cycle » par BH&KJA est constituée, au mieux, de romans popcorn dépourvus de la profondeur de l’oeuvre initiale… et, au pire, de véritables purges. Une étude sérieuse de l’ensemble du « Cycle » nécessiterait toutefois que l’on se penche un peu sur certains d’entre eux, précisément pour mettre en lumière ce qui fait tout l’intérêt du travail singulier de Frank : l’univers de « Dune » ne fait pas tout, les pratiques distinctives d’écriture et de pensée de son auteur contribuent aussi à la richesse et au caractère unique de l’oeuvre…

        Aimé par 1 personne

      2. Je pense effectivement que ce serait très intéressant de montrer ce qui fait la force des romans de Herbert père par rapport à ses continuateurs.
        Mais effectivement, c’est ce qu’on m’avait dit, les romans de Dune qui ne sont pas de la main de Frank Herbert sont pas foufous. Je ne pense pas que je les lirai, je préfère me concentrer sur le cycle original.

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  2. Bonjour, bravo pour l’article ! Dune me paraît incontournable-car d’une richesse incroyable , tant par ses thématiques que par ses personnages. Il m’a fallu quatre tentatives avant de pouvoir l’aborder mais je ne regrette pas d’avoir insisté !
    Cordialement, Aurélien

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  3. Si je puis me permettre-pour un ajout- on peut citer la mini série Dune réalisée par John Harrison en 2000, (avec des acteurs tels que William hurt et pour la suite les enfants de D’une James Mc Avoy). J’ai trouvé la série assez fidèle au roman et pas mal du tout.
    Cordialement, Aurélien

    Aimé par 1 personne

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